Captation de CO2 : promesse technologique ou faux espoir ? Ce que les entreprises doivent vraiment en attendre.
Face à l’urgence climatique et aux exigences de neutralité carbone, la captation de CO₂ s’impose comme une solution technologique séduisante. Mais entre promesses industrielles, limites techniques et risques de greenwashing, cette stratégie ne peut être qu’un levier d’appoint. Pour les entreprises, l’enjeu est clair : savoir où, quand et comment l’intégrer dans une trajectoire climat crédible.
Et s’il était possible d’effacer nos émissions de dioxyde de carbone comme on clique sur une corbeille numérique ? La technologie peut-elle nous permettre de freiner le dérèglement climatique ? Face à l’urgence climatique et l’accélération des réglementations carbone, le captage de CO₂ fait désormais partie des stratégies climatiques de nombreuses entreprises. De l’aciérie aux start-ups de la tech verte, les regards se tournent vers cette technologie censée « aspirer » le CO₂ de l’air ou le piéger à la sortie des cheminées industrielles. Cependant, derrière les promesses d’une neutralité carbone facilitée, les limites techniques, économiques et écologiques sont bien réelles. Coûteuse, énergivore et encore marginale à l’échelle mondiale, la captation de CO₂ ne peut ni remplacer les efforts de sobriété, ni servir de prétexte à l’inaction. Alors, faut-il y croire ? Quelle place cette stratégie peut-elle occuper dans une stratégie climat d’entreprise ? Entre fantasme technologique et levier complémentaire, zoom sur la captation de dioxyde de carbone.
Afin de remplir son objectif de neutralité carbone d’ici 2050, l’Union européenne s’est engagée à réduire de 55 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Cela implique une décarbonation profonde de l’industrie. Selon le ministère de la Transition écologique, ce secteur représente 21 % des émissions mondiales. Et pour décarboner l’industrie, l’une des solutions serait de retirer du CO₂ de notre atmosphère. Parmi les innovations technologiques : le CCUS (Le Carbon Capture, Utilization and Storage). Un ensemble de technologies qui visent à capter les émissions de dioxyde de carbone pour les valoriser ou les séquestrer durablement et ainsi éviter qu’elles ne soient relâchées dans l’atmosphère.
Pourquoi la captation de CO₂ séduit-elle ?
Dans la course à la neutralité carbone, la captation de dioxyde de carbone est en train de devenir le nouvel eldorado des industriels. Prometteuse sur le papier, cette technologie est séduisante : continuer à produire, et émettre du CO₂, tout en retirant le carbone de l’atmosphère ou en le piégeant à la source. Un compromis intéressant pour des secteurs où la décarbonation pure reste complexe, voire physiquement impossible, comme ceux du ciment ou de l’acier.
C’est justement ce que propose la start-up Revcoo, installée à Venissieux, près de Lyon. L’entreprise française a développé une innovation technologique capable de capter le dioxyde de carbone à la sortie des cheminées industrielles. « Avec notre technologie Carbon Cloud, on vient chercher le CO₂ directement dans les fumées des industriels, car il y est bien plus concentré. Cela se fait par cryogénie, on vient aspirer la fumée, on la sèche puis on entre au cœur de notre technologie : on gèle le CO2 pour le séparer des autres gaz. Une fois capté, le dioxyde de carbone est directement transporté vers des solutions de stockage ou bien acheminé vers des structures qui ont besoin de CO₂ pour réduire leurs émissions fossiles, comme les matériaux de construction ou les domaines de l’aviation », explique Hugo Lucas, fondateur de Revcoo. Un système qui s’adapte aux émissions incompressibles. La technologie CarbonCloud est aujourd’hui en phase pilote sur un site de production de chaux dans les Hauts-de-France. Elle permet de capter deux tonnes de CO₂ par jour. D’ici 2030, le CarbonCloud permettra de capter 100 000 tonnes de CO₂ par jour et par équipement. « On aimerait atteindre un million de tonnes de CO₂ par an », indique l’ingénieur, tout en ayant conscience qu’il s’agit d’une solution transitoire pour certaines entreprises. « Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de solutions à part la carbon capture, en attendant qu’il y ait de vraies solutions qui arrivent sur le marché (telles que l’hydrogène ou l’électrification) pour pouvoir décarboner une bonne fois pour toute. Je le redis : il y a deux types de carbon capture. Le captage de CO₂, qui est essentiel pour décarboner les industries ciment, chaux et verrerie, et pour les autres, il s’agit d’un gain de temps pour remplir les objectifs de l’Union européenne, en attendant de vraies solutions », expose Hugo Lucas.
Ces technologies suscitent donc l’intérêt à mesure que la pression réglementaire s’intensifie. Avec le pacte vert européen et l’élargissement du marché carbone aux secteurs du transport et des bâtiments, les entreprises doivent désormais revoir leurs modèles en profondeur. Sans parler de la directive CSRD. Entrée en vigueur en 2024, elle oblige les grandes entreprises à intégrer au sein d’une section distincte de leur rapport de gestion des informations en matière de durabilité incluant les émissions indirectes de dioxyde de carbone (Scope 3). Cela pousse donc les entreprises à chercher des solutions de compensation. Ainsi, la captation de CO₂ coche plusieurs cases : atteindre les objectifs sans forcément changer aux processus existants, améliorer les bilans climat publiés, et, dans certains cas, générer des crédits carbone revendables sur les marchés volontaires. Résultat : les investissements affluent. En 2023, les financements privés dans les technologies de captation de carbone ont franchi la barre des 11 milliards de dollars dans le monde, d’après le cabinet Bloomberg NEF. De grands groupes, tels que Microsoft, TotalEnergies ou encore Arcelor Mittal, se positionnent, entre partenariats industriels et construction de hubs de captation. Microsoft, par exemple, a signé un contrat de 10 ans avec Climeworks pour retirer 10 000 tonnes de CO₂ de l’atmosphère, une première à cette échelle. Pour beaucoup d’entreprises, en misant sur la captation, c’est surtout gagner du temps : repousser des transformations structurelles coûteuses, tout en affichant des trajectoires carbone vertueuses. Cette logique peut séduire sur le court terme mais a des limites.
Des limites technologiques, écologiques et financières
En pratique, la captation de dioxyde de carbone paraît bien moins magique qu’elle n’en a l’air. Les performances réelles du captage du CO₂ sont encore limitées.
La captation à la source (post-combustion, oxycombustion, etc) est la méthode la plus avancée. Elle peut atteindre des taux de captation de 80 à 95 % selon les technologies. Cependant, elle reste coûteuse et énergivore. Capturer, comprimer, transporter, puis stocker du CO₂ nécessite d’importantes quantités d’énergie. Pour certaines technologies, la consommation représente jusqu’à 25 % de la production d’électricité de l’installation émettrice, d’après le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), moins de 0,1 % des émissions mondiales sont actuellement captées. « De nombreuses technologies sont en cours de développement, mais on ne connaît pas encore l’efficacité finale. La quantité d’énergie requise pour capter le CO₂ est très importante, notamment la quantité d’énergie électrique. On assiste au même moment à l’électrification d’autres secteurs (les transports par exemple), cela va donc venir impacter nos capacités de production électrique en France », s’inquiète Aurélie Brunstein, responsable industrie lourde au réseau Action Climat.
La captation directe dans l’air (DAC) fait rêver par sa flexibilité : extraire le CO₂ de n’importe quelle zone, indépendamment des sources d’émission. Mais elle est encore plus gourmande en énergie. Climeworks, leader du secteur, estime aujourd’hui un coût entre 600 et 1 000 dollars par tonne de CO₂ retirée, bien au-dessus des prix actuels du marché carbone. Même si les coûts devraient baisser, ils resteront probablement hors de portée pour un usage massif à court terme. « Et cela peut peser sur les dépenses publiques », indique Aurélie Brunstein avant d’ajouter : « Dans le sixième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), les scientifiques montrent que le captage de carbone représente un potentiel assez faible mais un coût important. Beaucoup d’industriels aimeraient y recourir mais demandent l’aide de l’État pour y accéder. C’est un choix technologique qui va retomber sur les finances publiques », alerte la spécialiste.
Quant au stockage géologique, il suscite de nombreux débats. Le principe ? Injecter le CO₂ dans des formations souterraines (aquifères salins, anciens gisements de gaz, etc.) pour un enfouissement à long terme. Plusieurs projets sont en cours, notamment en Norvège avec le projet Northern Lights, soutenu par Equinor, Shell et TotalEnergies), mais les infrastructures sont encore rares, et la sécurité à très long terme suscite des inquiétudes. Que se passera-t-il en cas de fuite ? Quelle acceptabilité pour des infrastructures souterraines près des populations ? En Allemagne et au Danemark, plusieurs projets ont déjà suscité des oppositions locales.
La réutilisation du dioxyde de carbone capté (CCU), elle, ne permet pas forcément un stockage durable. Reconverti en carburant ou en matériaux, le CO₂ finit souvent par être réémis.
L’effet d’aubaine
Mais la principale critique, exprimée notamment par le GIEC, repose sur « l’effet d’aubaine ». En laissant penser qu’il sera possible demain de « nettoyer » les émissions d’aujourd’hui, la captation peut justifier l’inaction ou le maintien de modèles polluants. Le phénomène est bien connu des économistes sous le nom de « moral hazard » : plus on compte sur une solution future, moins on agit dans le présent.
La captation ne peut, pour l’instant, qu’être un outil d’appoint. En faire un pilier de stratégie climatique revient à miser sur un cheval qui n’a pas encore couru la course. « Avec ces technologies, on se détourne du problème. Nous, ce qu’on souhaite, c’est que les cimentiers changent leur formulation pour faire des ciments qui émettent moins à la production, plutôt que de se tourner vers le captage de CO₂, et garder leur recette, ne pas changer leurs modèles d’affaires et se tourner vers le captage de CO₂ pour les émissions qu’ils continuent à émettre », affirme Aurélie Brunstein, du réseau Action Climat.
Plusieurs analystes pointent également le risque de greenwashing. Certaines entreprises intègrent des technologies de captation dans leurs plans climat, sans engagement ferme, ni vérification indépendante, ni calendrier de déploiement. Pour Pascal Canfin, président de la commission environnement du Parlement européen, la captation peut être un levier utile, mais elle ne doit pas être utilisée comme un cache-misère dans les bilans carbone. « Le captage de CO₂ ne suffit pas à la décarbonation, tout comme la sobriété ne suffira pas. Ce n’est pas une solution à côté, mais une solution avec. Il faut avoir à l’esprit cette complémentarité. Aujourd’hui, on ne peut pas se permettre d’éviter de se servir d’un levier de décarbonation. Il n’y a pas de solution unique qui nous permettra d’atteindre nos objectifs », résume Florent Guillou, ingénieur et chef de projet chez IFP Energies Nouvelles (IFPEN), un organisme public de recherche, d’innovation et de formation dans les domaines de l’énergie, du transport et de l’environnement. « Le problème que l’on rencontre aujourd’hui, c’est une histoire de vitesse. On a des objectifs qui sont à court et moyen terme et des déploiements difficiles à mettre en place. Il faut travailler main dans la main, mais la capture de CO₂ ne va pas devenir une solution de facilité », tente de rassurer Paula Coussy, qui travaille elle aussi à l’IFPEN en tant que cheffe de projet externalités carbone. Pour des entreprises de services, de logistique ou de distribution, la captation n’est ni nécessaire ni prioritaire. Mieux vaut concentrer les efforts sur la sobriété, l’électrification, l’optimisation des chaînes logistiques ou le verdissement des achats. « Selon moi, les industriels sont assez réalistes là-dessus. Le captage, c’est en dernier recours : d’abord, j’évite, je réduis les émissions et en dernier recours (pour les émissions incompressibles notamment), je m’intéresse à la capture », conclut-elle.
Une solution parmi d’autres, et non un raccourci
La captation de CO₂ fascine donc autant qu’elle interroge. Elle ouvre des perspectives utiles, notamment pour les secteurs industriels les plus émetteurs, et peut jouer un rôle d’appoint dans une trajectoire de neutralité carbone. Mais ses promesses ne doivent pas masquer une réalité encore fragile : technologie coûteuse, énergivore, minoritaire, et loin d’être déployable à grande échelle dans les prochaines années. Pour les entreprises, la priorité reste d’abord d’éviter les émissions, pas de les corriger a posteriori. La captation ne peut être un substitut à la sobriété, à l’efficacité énergétique ou à l’écoconception. À défaut, elle risque de devenir une caution pour ne pas changer en profondeur.
