Tribune de Côme Girshig 

“La stratégie est toujours contingente, c’est-à-dire qu’elle se présente toujours d’une manière imprévue, qu’elle est infiniment variable, qu’elle n’a jamais de précédent”1 (Charles De Gaulle).

À l’heure où la Russie et les États-Unis excavent l’impérialisme d’un siècle passé, l’Europe doit réagir. Elle a d’abord suivi son réflexe d’alignement. Ne pas froisser l’allié stratégique semblait être la meilleure stratégie à court-terme. Cela s’est traduit par la destruction de nombreuses règles écologiques et sociales, par la négociation à perte d’accords commerciaux, et bien d’autres défaites. Mais l’américain en demandant toujours plus, nous avons compris qu’il fallait changer de stratégie.

Dans cette reconfiguration militaire européenne, une question se pose : est-il possible d’allier ambition écologique et sécurité militaire ? En effet, si la dérive maximaliste américaine empêche la coopération mondiale visant à l’émergence de nouvelles organisations socio-écologiques, l’Europe doit, à l’instar de la Chine, assumer le réel, et donc assumer ses choix écologiques. Ce qui suppose de repenser son logiciel de défense.

Prenons un exemple concret et à la mode : l’IA. L’Europe désire être dans la course pour deux raisons. La première, de façade, est de pouvoir automatiser et accélérer un peu plus l’ensemble de nos tâche. La seconde, bien plus fondamentale, est de rester à la frontière technologique, par crainte du déclassement, et notamment de notre arsenal défensif. Bien plus que par l’excitation pour de nouveaux gadgets présentés comme indispensables, la course à l’IA est en réalité catalysée par la peur. Mettant au second plan l’incompatibilité de cette matrice technologique avec les limites planétaires, nous sacrifions notre transition écologique par peur de ne pouvoir défendre, au sens militaire du terme, la société qui en résultera.

Pour conserver notre capacité à choisir notre progrès, pour conserver les conditions matérielles de notre civilisation, pour conserver notre capacité à renoncer, nous devons imaginer une armée écologique. Il ne s’agit pas d’une armée aux véhicules décarbonés dont les soldats portent des vêtements recyclés, mais d’une armée capable de défendre les intérêts d’une population ayant fait des choix socio-techniques structurants. C’est une armée capable de défendre un pays ayant préféré la permaculture à l’IA contre celle d’un pays ayant fait le choix inverse. C’est une armée dont les moyens et les intérêts à défendre sont changés.

Cette armée peut exister. Si Hannibal Barca a remporté la Bataille de Cannes2 avec trente mille hommes de moins que son adversaire Varon, si les moudjahidines ont remporté la guerre d’Afghanistan contre les soviétiques, si de simple hackers peuvent déstabiliser des nations développées, c’est que les facteurs de puissance purs ne sont pas les seuls déterminants. Ainsi notre stratégie devra s’inspirer de ce que que Gene Sharp appelle “Jiu-jitsu politique”3 : au lieu de contrer l’adversaire, utiliser son élan pour le faire tomber. Les armes de cette stratégie sont différentes.

Mais une chose est sûre : si nous ne sommes pas capables de répondre à cette question, l’émergence de nations écologiques n’a aucune chance d’arriver.

1 Discours du 3 novembre 1959 du Général de Gaulle aux élèves de l’École militaire de Saint-Cyr.

2 Deuxième guerre punique en 216 av. JC entre Carthage et Rome.

3 La lutte non-violente : pratiques pour le XXIè siècle