À retenir
Comment faire évoluer durablement l’industrie du luxe par l’expérimentation concrète ? Pour Marie-Claire Daveu, Directrice du développement durable et des affaires institutionnelles de Kering, la réponse réside dans l’innovation ouverte. À travers les Kering Generation Awards, le Groupe identifie des start-ups de la Chine au Moyen- Orient pour accélérer la transformation de sa chaîne de valeur. Interview.
Décisions Durables : Comment l’innovation intègre-t-elle concrètement la
stratégie du groupe Kering ?
Marie-Claire Daveu : Notre stratégie repose sur deux axes indissociables :
l’amélioration continue de nos pratiques actuelles, comme l’efficience de nos
tanneries, et une innovation de rupture. Nous partons du principe que pour atteindre
nos objectifs de décarbonation et réduire notre empreinte, l’incrémental ne suffit plus.
Il nous faut changer nos façons de faire, en profondeur.
Pour cela, nous activons des leviers internes, comme notre Material Innovation Lab
créé en 2013 en Italie, et son équivalent pour la joaillerie lancé en 2021. Mais le luxe
ne peut pas muter en vase clos. C’est pourquoi nous avons développé des
mécanismes externes puissants, dont les Kering Generation Awards.
DD : Ces Awards se déploient aujourd’hui en Chine, au Japon et désormais au
Moyen-Orient et Afrique du Nord. Pourquoi ce choix de l’open innovation
géographique ?
M-C. D. : L’idée est d’aller chercher l’innovation là où elle se trouve. Nous avons
commencé en Chine en 2018 après une « learning expedition » qui nous a révélé un
écosystème de start-ups d’une richesse incroyable, dans tous les secteurs d’activité.
Depuis, le modèle a prouvé son efficacité : identifier des pépites locales, les
confronter à un jury d’experts techniques et du luxe, et les intégrer dans notre
écosystème. Après la Chine, nous avons lancé le prix au Japon, en Arabie Saoudite,
et la deuxième édition s’ouvre désormais à toute l’Afrique du Nord. Dans ces
territoires, les enjeux de développement durable se posent différemment, ce qui
stimule des solutions innovantes et profondément ancrées dans les réalités locales.
DD : Au-delà de la visibilité, que gagne une start-up en rejoignant la
« communauté » Kering ?
M-C. D. : Le premier lauréat reçoit une dotation de 100 000 €, mais l’essentiel est
ailleurs. Nous leur offrons un accès inédit à nos Maisons. Certaines start-ups
travaillent avec nous pour adapter leurs innovations aux standards de haute
exigence du luxe. Par exemple, une pépite chinoise collabore actuellement avec
Saint Laurent sur l’aménagement des boutiques.
Nous les accompagnons aussi sur le volet financier et managérial via des échanges
avec l’Institut Français de la Mode (IFM). L’objectif est non seulement de créer un
« club d’alumni », une communauté qui continue de croître et de se confronter à
d’autres innovateurs, mais aussi d’accéder à une visibilité internationale, notamment
en exposant leurs solutions lors d’événements comme ChangeNOW.
DD : Vous avez également lancé un prix dédié spécifiquement à la Joaillerie. En
quoi est-il différent ?
M-C. D. : Le Kering Generation Award X Jewelry est un prix mondial et entièrement
dédié au secteur de la joaillerie. Nous l’avons créé avec le soutien de la CIBJO, et
POLI.design, de l’université Politecnico di Milano, nous accompagne pour
coordonner un réseau académique international.
L’originalité de prix repose sur une double approche : d’une part, faire travailler des
étudiants du monde entier sur des projets concrets liés à nos enjeux ; d’autre part,
identifier et accompagner des start-ups qui développent des solutions innovantes
pour répondre aux défis spécifiques du secteur. L’objectif est clair : contribuer à
réduire l’empreinte environnementale d’une industrie aux problématiques très
particulières.
À l’issue du processus de sélection, nous décernons deux prix : l’un dans la
catégorie « Étudiant », l’autre dans la catégorie « Start-up ». La cérémonie de remise
des prix s’inscrit dans les temps forts du secteur : l’an dernier au salon JCK à Las
Vegas ; cette année, elle aura lieu à Paris, en juillet, pendant la semaine de la
Couture.
DD : L’objectif final est-il de garder ces solutions pour Kering ou de les
partager ?
M-C. D. : Nous croyons fermement au partage des bonnes pratiques. Si une
innovation permet de transformer nos marchés de manière durable, elle doit pouvoir
devenir un standard pour le secteur. Ce n’est pas un exercice de communication,
mais une recherche de fond et d’utilité. En ouvrant nos portes à ces innovateurs,
nous ne finançons pas seulement des projets : nous accélérons la transition de toute
une industrie vers un modèle plus vertueux et régénérateur.