Come Girshig – Photo par Nathanael Mergui

Tribune de Come Girshig

« L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’ esprit et le regard à une vision, à un
jugement partiel et faux […] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle
barbarie » écrit Nietzsche dans ses Considérations Inactuelles.

C’est depuis Shanghaï, fameuse cité du Lotus bleu, forêt de gratte-ciels, et repère des
maîtres de soie, que votre serviteur vous écrit. Parti de Paris en train il y a une vingtaine de
jours, il s’est fixé pour défi de ne pas prendre l’avion pour rejoindre Bangkok. Or vous savez,
chère lectrice, cher lecteur, combien mettre un écolo dans un train pendant plus d’une
journée est risqué : il en ressortira toujours avec des rêves hégémoniques de
dé-tarmacisation du monde. La preuve…

S’il est facile de blâmer l’avion pour ses pollutions, il l’est encore plus de célébrer les
transports terrestres pour leur magie. Trois illustrations, parmi tant d’autres.
D’abord, la vue. Sortir d’un avion est certes magique : en quelques heures le voyageur
pressé de quitter son ciel natal peut admirer celui de contrées exotiques. Mais en train ou en
bus, mètre après mètre, vous voyez le paysage évoluer. De Paris à Sofia, d’Aktau à
Turkestan au Kazakhstan, ou encore d’Ürümqi à Xi’an en Chine, ces trajets d’environ 35
heures vous font voir le monde. Ou plutôt, ils vous font regarder le monde. Cette évolution
incrémentale du paysage vous révèle l’histoire politique (de l’Europe américanisée à
l’Europe post-soviétique), la géographie appliquée (de la mer Caspienne à la mer d’Aral), ou
encore l’économie géographique (dans le Xinjiang Chinois).

Ensuite, le temps. Il est vrai que prendre le temps de la lenteur est un luxe. Mais il est
souvent surestimé : rejoindre Shanghaï depuis Paris peut prendre une grosse semaine sans
effort insurmontable, à condition de s’organiser un peu en avance pour avoir des couchettes
dans les trains. L’anticipation aidera aussi à contenir le prix : je n’ai pas dépensé plus de
500€ pour l’ensemble du trajet. Mais l’essentiel est la vertu du temps long : bloqué dans un
train pour 35 heures, vous devez lire, discuter avec vos voisins, décoder les cartes
géographiques, regarder le paysage, le tout sans réseau ! Rien n’est comparable, en termes
curatifs, à ce mode de voyage. Méditation, déconnexion intermittente, psychologie, oubliez
tout cela. Prenez cinq billets de bus et train vers une contrée lointaine, trois livres, et un
sandwich, vous serez guéris.

Enfin, la porte d’entrée. Les aéroports sont peuplés de gens comme nous, smartphone dans
une main, café dans l’autre, lisant la presse, et agacés par la demi-heure de retard. Le
décorum est pensé pour ne rien changer ou presque à votre point de départ. Les gares …
beaucoup moins. Ce sont les petites portes, celles de tous les locaux. Elles n’ont pas de
boutiques de souvenirs et on n’y parle pas l’anglais, mais vous commencerez le livre du
pays par la première page, et non par la quatrième de couverture.
Un touriste sera toujours un barbare au sens étymologique, c’est-à-dire un étranger. Contre
ce mal, et pour notre plus grand bonheur, la lenteur est sans doute le meilleur remède