Tribune de Come Girshig
»Le progrès est une idée moderne, c’est à dire une idée fausse […] Se développer ne signifie absolument
pas nécessairement s’élever, se surhausser, se fortifier » écrit Nietzsche (1). À qui osait mettre en avant les
progrès de la Science, le philosophe allemand répondait qu’il s’agissait là d’un leurre. Plutôt qu’un progrès,
la croissance de la connaissance scientifique répondrait selon lui à un « instinct de faiblesse » propre à
l’Homme, toujours en prise au »désir de vouloir posséder quelque chose d’absolument stable » (2) après
s’être débarrassé de Dieu.
Ce désir de progression collective, aussi illusoire soit-il, se répercute en chacun de nous. Le bonheur
individuel résulte, sauf à de rares exceptions, de progressions. Certains chercheront à accroître leurs
revenus, d’autres leurs possessions matérielles, d’autres encore leur nombre de voyages. Celles et ceux qui
cherchent le bonheur à travers l’autarkeia (liberté intérieure) et l’ataraxia (absence de troubles) stoïciennes,
constituent une infime minorité. Notre bonheur, croit la majorité d’entre nous, est fonction de notre
progression matérielle. Or au vu des contraintes écologiques, celle-ci semble insoutenable à terme. Alors
que faire ?
Si l’espèce humaine a besoin de progresser pour atteindre le bonheur, il est pertinent de s’interroger sur la
nature de cette progression. La croissance matérielle étant, au-delà d’un certain seuil, exclue pour des
raisons écologiques, il nous faut trouver d’autres supports de progression. La question peut être formulée
ainsi : dans quels univers pouvons-nous évoluer « à l’infini » sans que l’impact matériel ne croisse à l’infini
? Le premier et le plus vaste de ces univers est sans doute celui de la connaissance : la progression dans
cet univers n’est pas positivement corrélée à un impact matériel, hormis un impact initial (fabrication de
l’infrastructure d’échange d’information). Idem pour la progression dans les arts comme la musique : une
fois l’instrument fabriqué, un monde infini s’ouvre aux pratiquant(e)s. Idem pour le sport : une fois le
matériel de base acheté, le potentiel de progression, de combinaisons, et de créativité, est illimité.
Curieusement, ces univers d’épanouissement a priori immatériel, capables de combler notre désir
intrinsèque de progression, ont été investis par la dimension matérielle. Le sport, la musique et la
connaissance, pour ne prendre que ces trois exemples, ont tous trois été investis par des marchands. Ces
univers ont été popularisés par cette dimension matérielle : pensons à ces coureurs bardés de capteurs, de
gels nutritifs, et d’écouteurs à conduction osseuse. Mais soyons optimistes : cette matérialité étant
superflue, elle pourrait ne durer qu’un temps, et se voir substituée par une éducation adaptée permettant
aux futures générations de pénétrer ces univers infinis sans recourir au matériel.
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans
une chambre » écrivait Blaise Pascal. Quatre siècles plus tard, se dessinent enfin des moyens de canaliser
notre inextinguible agitation.
(1) L’Antéchrist (Friedrich Nietzsche, 1895)
(2) Le Gai Savoir (Friedrich Nietzsche, 1882)
(3) Pensées – Fragment Divertissement n° 4 / 7 (Blaise Pascal, 1670)