Elles sont plus de 2 500 en France à avoir inscrit noir sur blanc leur impact social et environnemental dans leurs statuts. Depuis la loi PACTE de 2019, les sociétés à mission se multiplient, entre quête de sens, stratégie économique et volonté de transformation. Mais derrière l’engagement, que change vraiment cette qualité ? Plongée dans un modèle qui oblige les entreprises à se confronter à leurs propres contradictions.
Par Marion Pépin
Dans les ateliers de La belle-iloise, les sardines continuent d’être préparées avec minutie. Ici, on parle encore du « bon moment » pour pêcher un poisson, de la teneur en graisse selon la saison, ou du choix de l’huile d’olive comme d’autres parleraient d’un grand cru. « Le poisson, il faut le travailler quand il est au meilleur de sa qualité », insiste Caroline Hilliet Le Branchu. « C’est pareil pour les autres ingrédients. Le citron, l’huile… Tout ça compte énormément dans le produit final ». La dirigeante incarne la troisième génération à la tête de cette entreprise familiale fondée en 1932 par son grand-père, à Quiberon. Une maison restée 100 % familiale depuis sa création. « Nous n’avons eu que des dirigeants familiaux », rappelle-t-elle.
L’histoire de La belle-iloise est aussi celle d’un refus : celui de la standardisation. Dans les années 1960, alors que la grande distribution explose, l’entreprise comprend rapidement qu’elle ne pourra pas suivre la logique des prix bas. « Nos produits étaient trop chers pour la grande distribution, parce qu’on refusait de baisser notre niveau de qualité », raconte Caroline Hilliet Le Branchu. Plutôt que de changer ses recettes, la conserverie décide alors d’inventer un autre modèle : la vente directe. Un premier magasin ouvre. Puis un deuxième. Puis des dizaines d’autres. Aujourd’hui, l’entreprise compte 93 boutiques et réalise près de 95 % de son chiffre d’affaires sans intermédiaire « La vente directe nous permettait d’expliquer nos produits, de raconter pourquoi ils étaient différents », explique la dirigeante. « On ne vend pas seulement une boîte de sardines. On raconte un savoir-faire, une histoire, une manière de faire. »
Interroger son propre modèle
En 2023, La belle-iloise franchit pourtant une nouvelle étape : devenir société à mission. « Le prolongement de notre engagement finalement », sourit Caroline Hilliet Le Branchu. Sur le papier, la raison d’être choisie semble presque naturelle pour cette entreprise : « Permettre à chacun de vivre mieux en conciliant manger sain et plaisir ». Elle se décline en trois grands objectifs : promouvoir une alimentation saine et équilibrée, réduire l’impact environnemental de l’entreprise et soutenir l’activité économique locale.
Mais derrière ces formulations relativement consensuelles, le changement est bien plus profond qu’il n’y paraît. « On faisait déjà attention à beaucoup de choses », explique Caroline Hilliet Le Branchu. « Mais devenir société à mission, c’était une façon d’aller un cran plus loin. »
La réflexion commence en 2020. À ce moment-là, l’entreprise se questionne sur la manière de pérenniser ses engagements dans le temps. « On s’est dit : si on veut vraiment continuer à progresser sur les sujets environnementaux et sociétaux, il faut qu’on se challenge davantage », raconte la directrice.
Le déclic vient aussi d’une prise de conscience : les valeurs historiques de l’entreprise ne suffisent plus à elles seules. « Tant que les choses ne sont pas écrites, on peut toujours se raconter des histoires. Le fait de les inscrire dans les statuts nous oblige réellement. » Et cette obligation change la manière de penser certaines décisions. Comme beaucoup d’entreprises agroalimentaires, La belle-iloise travaille sur son « scope 3 », c’est-à-dire les émissions indirectes liées à son activité, notamment celles générées par ses fournisseurs. Un exemple s’impose rapidement dans la discussion : la pêche. L’entreprise ne possède pas de bateaux, mais elle dépend entièrement de cette ressource. « On s’est demandé : quelle est notre responsabilité, en tant que clients, en tant qu’acheteurs de poissons ? ». La réponse n’a rien d’évident. Arrêter le poisson ? Impensable pour cette entreprise construite autour de la conserve marine. Continuer sans évoluer ? Difficilement compatible avec les engagements pris. L’entreprise choisit alors une voie intermédiaire : développer davantage de produits végétaux. Objectif affiché : d’ici 2032, 25% de son chiffre d’affaires devra venir de recettes sans poisson.
« L’idée, ce n’est pas de renier notre métier », précise la dirigeante. « Mais de permettre à l’entreprise de continuer à se développer sans augmenter mécaniquement la pression sur les ressources marines ». Un pari qui reste incertain. « Les clients ne vont peut-être pas nous suivre. On n’a pas réponse à tout. Mais le fait d’être société à mission nous pousse à essayer ».
Derrière les engagements, des arbitrages très concrets
C’est précisément ce que cherchent à provoquer les sociétés à mission : forcer les entreprises à regarder leurs contradictions en face. Créé par la loi PACTE en 2019, cette qualité permet aux entreprises d’inscrire leurs engagements dans leurs statuts. Mais contrairement à une simple politique RSE ou une charte interne, il ne s’agit pas seulement de déclarer des intentions. Le dispositif prévoit des mécanismes de contrôle. « Une société à mission, ce n’est pas seulement une entreprise qui dit qu’elle veut faire mieux », résume Valérie Brisac, directrice générale de la Communauté des entreprises à mission. « C’est une entreprise qui formalise une promesse et accepte d’être contrôlée dessus ».
Concrètement, les entreprises doivent définir une raison d’être, des objectifs précis, et surtout mettre en place un système de contrôle. Un comité de mission suit les actions, et un organisme indépendant vient auditer les résultats tous les deux ou trois ans. Les conclusions sont publiques. « C’est ce qui différencie vraiment le modèle d’une simple opération de communication », estime Valérie Brisac.
Un modèle qui séduit, pour des raisons très différentes
En quelques années, le mouvement a pris de l’ampleur. Environ 2 500 sociétés à mission aujourd’hui en France, et près de 500 nouvelles chaque année, selon le neuvième baromètre de l’Observatoire des sociétés à mission. Mais toutes ne s’engagent pas pour les mêmes raisons. « Au début, il y avait surtout des entreprises déjà sensibles à ces sujets, engagées sur les questions sociales et environnementales, comme la Camif, le Groupe Rocher ou le Crédit Mutuel Arkea », observe Valérie Brisac. « Le profil des entreprises évolue. On voit une volonté de certaines entreprises de s’engager, des dirigeants qui souhaitent créer un cadre pour que les fondements de leur entreprise perdurent dans le temps. D’autres y voient aussi un outil stratégique », assure Aurélie Ghemouri Krief, associée au sein du cabinet de conseil Plein Sens. Elle travaille depuis de nombreuses années sur la responsabilité sociale des entreprises.
Clarifier sa mission, c’est se positionner sur un marché, attirer des clients, mais aussi répondre à une forte demande des salariés. La mission est aussi devenue un argument de recrutement.
« On a multiplié les candidatures par dix »
Chez SOCAPS, le changement est tangible. Cette entreprise d’assistance technique industrielle, présente dans 120 pays, est devenue société à mission en 2021. Son directeur général, Thomas Meyer, ne cache pas son enthousiasme : « Ça a créé une vraie dynamique. On s’est retrouvés autour d’objectifs communs, comme les sujets de parité, de handicap dans l’industrie, de climat ou d’achats responsables… Tout cela guidé par cette mission ». Un choix cohérent avec son fonctionnement coopératif, selon le dirigeant. Le passage en société à mission a eu un effet immédiat. « On a multiplié par dix les candidatures spontanées », affirme-t-il. Dans un secteur industriel où les métiers techniques peinent parfois à recruter, la mission devient un outil d’attractivité pour aller chercher de nouveaux talents. « Les nouvelles générations veulent comprendre pourquoi elles travaillent », soutient-il.
« Bien sûr que la question du salaire, est importante. Mais, on voit bien que les salariés ont de plus en plus besoin de donner du sens à leur travail, avoir le sentiment qu’ils agissent pour quelque chose. On parle beaucoup du désengagement des salariés, mais beaucoup de personnes sont aussi contentes de s’engager. C’est donc un plus, pour attirer un certain type de travailleurs », analyse Aurélie Ghemouri Krief.
Thomas Meyer nuance : « Tous les salariés ne viennent pas chercher du sens, il ne faut pas fantasmer non plus ». Pour éviter que la mission reste théorique, l’entreprise a revu plusieurs fois sa feuille de route. Une quarantaine d’actions ont été mises en place, certaines encore expérimentales. « On a voulu garder une logique de laboratoire. Certaines idées fonctionnent, d’autres non », confie le dirigeant de SOCAPS.
Une transformation qui demande du temps et de l’argent
Derrière les discours inspirants et la bonne volonté, la mise en œuvre peut être lourde. « Être société à mission, ce n’est pas juste changer une phrase sur un site internet », insiste Aurélie Ghemouri Krief, qui accompagne des entreprises sur ces sujets depuis plusieurs années. Selon cette consultante, beaucoup de dirigeants découvrent rapidement la complexité du modèle : « Il faut créer un comité de mission, définir des indicateurs, produire un rapport, rendre des comptes », détaille-t-elle. Et surtout arbitrer. « La difficulté, c’est qu’il faut continuer à faire du chiffre d’affaires tout en réduisant ses externalités négatives, son impact ».
A Quiberon, Caroline Hilliet Le Branchu en fait l’expérience avec la décarbonation de La belle-iloise. Produire des conserves nécessite des températures très élevées. Or, aujourd’hui, le gaz reste quasiment incontournable. « Les alternatives technologiques ne sont pas encore au niveau. Parfois on sait ce qu’il faudrait faire, mais on ne peut pas encore le faire », résume-t-elle.
Une arme contre le greenwashing ?
Dans un contexte où les accusations de greenwashing se multiplient, les sociétés à mission se présentent comme un cadre plus crédible. « Le fait d’avoir des audits et des obligations de transparence change beaucoup de choses », estime Valérie Brisac. Le dispositif prévoit même qu’un tiers (ONG, concurrent ou tribunal) puisse contester le statut d’une entreprise si ses engagements semblent fictifs. Pour l’instant, aucun cas emblématique n’a émergé. Mais la pression existe. « Les entreprises qui franchissent le pas savent qu’elles seront attendues », souligne Aurélie Ghemouri Krief. « Quand on est société à mission, qu’on a fait l’effort d’aller chercher ce statut, que l’entreprise est attendue par les salariés, on sait que la plupart des entreprises qui sautent le pas le font avec honnêteté et l’envie de suivre ce modèle », assure-t-elle avant d’ajouter : « Etre une société à mission, ce n’est pas une fin en soi. Ce qui est important, c’est d’être dans une démarche de réflexion autour de son impact ».
Une autre manière de piloter l’entreprise
Au fond, ce que transforme la société à mission, c’est peut-être moins l’entreprise elle-même que la manière de la diriger. « Avant, beaucoup de décisions étaient uniquement pilotées par les indicateurs financiers », observe la consultante. « Aujourd’hui, certaines entreprises commencent aussi à intégrer des arbitrages sociaux ou environnementaux dans leur stratégie ». Une évolution qui oblige les dirigeants à penser davantage sur le temps long, parfois au détriment de décisions économiquement plus simples ou plus immédiates. Le mouvement reste encore minoritaire. Et imparfait. Mais pour Caroline Hilliet Le Branchu, une chose est certaine : revenir en arrière semble désormais impossible. « On n’a pas réponse à tout », reconnaît-elle. « Mais au moins, on est obligés de se poser les bonnes questions ».