Alors que la détresse psychologique des agriculteurs reste massive en France, certains font le choix de s’installer en collectif pour tenter de rendre le métier soutenable. Mutualisation du travail, partage de la charge mentale et des coûts financiers, remplaçabilité : ces fermes à plusieurs promettent de rompre avec l’isolement et l’épuisement. Témoignages et analyses.

Le lundi matin, dans cette ferme maraîchère biologique située sur la commune de Curis-au-Mont-d’Or, au Nord de la métropole lyonnaise, personne ne travaille. Pas de récolte, pas de tracteur à l’aube. « C’est non-négociable », sourit Thibault Herreman, 36 ans, l’un des trois associés du GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) Le Boule d’Or, installé en bord de Saône. Ici, les semaines dépassent rarement les quarante heures, les congés sont planifiés, les week-end tournants, et l’été, quand la chaleur devient trop lourde, le travail se concentre le matin. Une organisation qui leur tient à cœur, dans un monde agricole où l’épuisement est devenu la norme.

En France, un agriculteur se suicide tous les jours, selon la Mutualité sociale agricole (MSA). Les exploitants agricoles présentent un risque de suicide supérieur de 20% à celui du reste de la population active. Isolement, surcharge de travail, pression économique, aléas climatiques, injonctions administratives : la détresse psychologique agricole est désormais documentée, mais les réponses structurelles restent limitées.  « Travailler 70 heures par semaine, ne pas prendre de vacances pendant des années, être seul face aux décisions, c’est malheureusement le quotidien d’un grand nombre d’agriculteurs », observe Maëla Naël, agricultrice au sein de la Ferme des Folaisons, ferme collective dans le Morbihan. Après avoir quitté son emploi en Ile-de-France, elle s’est engagée dans un projet collectif et a écrit un guide pratique consacré à ces formes d’organisations, nourri de nombreux échanges avec des agriculteurs et agricultrices partout en France.

Selon elle, le burn-out agricole n’est pas une succession de drames individuels, mais le symptôme d’un système. « L’agriculture s’est énormément individualisée. Les fermes ont grossi, les agriculteurs ont moins de voisins, moins d’entraide informelle. On demande à une ou deux personnes de porter seules une charge de travail, de décisions et de risques considérables », relate-t-elle. Les chiffres abondent dans ce sens. D’après la MSA, près d’un exploitant sur trois présente des signes de détresse psychologique. Un chiffre très certainement sous-estimé. La confusion entre vie professionnelle et vie personnelle est fréquente, notamment en élevage, où les astreintes sont quotidiennes. « Quand on est seul, il n’y a pas de sas pour décompresser », résume Maëla Naël. La précarité économique est l’une des causes de ce mal-être. En 2020, selon les chiffres de l’INSEE, 17,7% des exploitants agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4% pour l’ensemble de la population. Les maraîchers, les éleveurs ovins et caprins ainsi que les éleveurs de bovins font partie des filières les plus fragiles.  « La pression économique, la peur de ne pas rembourser un emprunt, reposent sur très peu d’épaules » ajoute Maëla Naël.

Le collectif, entre nécessité et désir de rupture

C’est précisément pour ne pas affronter cette réalité seuls que Thibault Herreman et ses deux associés, Félix (34 ans) et Joseph (29 ans), ont choisi de s’installer ensemble. « Aucun de nous n’envisageait une installation en solo. Ce n’était pas le projet, ni humainement, ni en termes de charge de travail », raconte Thibault. Depuis le 1er janvier 2021, ils exploitent 7 hectares de maraîchage biologique, dont deux cultivés, avec vente directe à la ferme et sur les marchés. A l’année, trois associés, un salarié en CDI et deux saisonniers. « S’installer à plusieurs, c’est une manière de rendre le métier soutenable à long terme », assure l’agriculteur. Un constat partagé par Céline Riolo, codirectrice de la coopérative Les Fermes Partagées, créée fin 2021 par et pour des fermes collectives. « Les fermes collectives étaient sur-sollicitées par des porteurs de projet qui voulaient s’installer à plusieurs, sans avoir les outils pour le faire. Il y avait un vrai besoin de formation, d’accompagnement et de mise en réseau », explique-t-elle.

Pour elle, le phénomène dépasse largement l’effet de mode. « Quand j’interviens dans les écoles d’ingénieurs agronomes, une très grande majorité d’étudiants se projettent aujourd’hui dans ces installations collectives. Ils ne veulent pas reproduire le modèle de leurs parents. Il y a une rupture assumée avec les schémas traditionnels », fait savoir Céline Riolo.

Travailler à plusieurs : un quotidien transformé

Au GAEC Le Boule d’Or, chaque début de semaine commence par une réunion. Les tâches sont listées, réparties selon les affinités et la charge de travail : production, administratif, travaux annexes, réparations, marchés. « On travaille très rarement de manière isolée. Même pour des tâches répétitives comme le désherbage, on est ensemble. Ça change énormément l’ambiance », explique Thibault.

Les jours de récolte – le mercredi et le vendredi – mobilisent toute l’équipe. Tomates, aubergines, choux, poireaux, melons ou patates douces sont lavés, préparés et conditionnés collectivement. « Être à plusieurs, ça permet aussi de s’amuser. La convivialité fait partie du travail. D’ailleurs, c’est un de nos critères essentiels lorsqu’on recrute : la bonne entente dans l’équipe », confie Thibault Herreman.

Surtout, le collectif rend possible ce qui reste rare en agriculture : le repos. « De novembre à début mars, on ne travaille ni le lundi, ni le vendredi après-midi. On a six semaines de vacances par an, avec un système de roulement pour les marchés le week-end ». Dans ce GAEC, les semaines dépassent rarement 40 heures. « On s’organise pour avoir des temps de travail hebdomadaires raisonnables. Si on a de la trésorerie, on préfère embaucher plutôt que s’épuiser. Seuls, ce serait impossible », soutient l’agriculteur.

Pour Maëla Naël, cette capacité à se remplacer est absolument centrale. « On peut partir sans que tout s’effondre. Psychologiquement, c’est énorme », assure la spécialiste des fermes collectives. Cette capacité à lever le pied constitue une rupture majeure avec la norme agricole. Dans de nombreuses exploitations individuelles, l’idée même de s’arrêter quelques jours reste impensable, faute de solution de remplacement ou par crainte de pertes économiques. Le collectif introduit une forme de sécurité psychologique.

Une charge mentale partagée mais déplacée

Pour autant, le collectif n’est pas une solution magique. « Le travail reste difficile. Mais il y a moins de sentiment de solitude », nuance Céline Riolo. « Être plusieurs permet de ne pas être seul face aux décisions d’investissement, aux aléas climatiques, aux accidents de la vie. Si quelqu’un se casse une jambe, la ferme peut continuer, et cela ne met pas en péril l’ensemble de l’exploitation. Si la récolte d’une activité est mauvaise, on peut se rabattre sur d’autres ateliers ».

Cette solidarité a cependant un revers. « Décider ensemble combien d’heures on travaille, comment on se rémunère, si on investit ou non, etc, ce sont des sujets lourds, générateurs de tension », souligne Maëla Naël qui a échangé avec bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices installés en collectif. Dans les fermes dites « communes », où recettes et charges sont mutualisées, les enjeux sont encore plus élevés : bénéfices et risques sont partagés.

Au GAEC Le Boule d’Or, les associés ont anticipé ces difficultés. « S’associer, c’est un peu comme se mettre en couple », sourit Thibault. Résultat : deux réunions de médiation par an avec un tiers, et un accompagnement professionnel pour mieux comprendre les tempéraments de chacun, prévenir les conflits et apprendre à connaître leurs forces et leurs faiblesses. « On discute de sujets, cela nous permet de dénouer des tensions, d’exprimer des choses pas facile à exprimer dans le courant de nos semaines. Et puis, on se remet en question. Par exemple, on a appris que ce n’est pas parce que l’autre a une autre manière de fonctionner que c’est moins bien », résume Thibault Herreman.

Cet accompagnement, c’est aussi le cœur de métier de Céline Riolo. « Les collectifs qui durent sont presque toujours accompagnés sur le volet humain, pour apprendre à communiquer, se confier. On n’est pas formés à coopérer, dans un système qui valorise historiquement la compétition. Investir dans l’humain est souvent vu comme secondaire, alors que c’est ce qui fait tenir une ferme collective sur la durée », souligne la codirectrice des Fermes Partagées. La question de la gouvernance apparaît ici centrale. Tous les collectifs ne fonctionnent pas de la même manière : certains reposent sur une forte horizontalité, d’autres sur une répartition plus marquée des rôles. « Il n’existe pas de modèle idéal », insiste Céline Riolo. « Ce qui compte, c’est que les règles soient explicites et discutées régulièrement. » Sans ce cadre, les conflits latents peuvent s’installer et fragiliser l’ensemble du projet.

Un rempart contre le burn-out, mais pas une réponse systémique

Le collectif agit surtout comme un amortisseur. Il permet de repérer et d’anticiper les signaux faibles de l’épuisement, de partager la santé mentale, de rendre le travail plus soutenable. Mais il ne règle pas tout. « Le collectif ne supprime pas les causes structurelles du mal-être agricole : prix bas, endettement, normes, aléas climatiques », rappelle Céline Riolo. « C’est une solution parmi d’autres. Notre intention n’est pas que toutes les fermes deviennent collectives, mais de reconnaître que ce mouvement existe et de l’accompagner. Surtout que tout le monde n’est pas fait pour travailler en collectif ».

Sans parler des freins institutionnels qui restent nombreux. Banques, dispositifs, d’aides, politiques d’installation : les modèles collectifs sont encore mal intégrés. « Certaines fermes coopératives sont même coupées de certaines aides agricoles. Il y a un vrai travail d’adaptation du cadre juridique et des politiques publiques à mener », confie Maëla Naël.

Vers une agriculture plus robuste, et plus humaine

Partout en France, les fermes collectives se multiplient. La coopérative Les Fermes Partagées acompagne aujourd’hui plus d’une trentaine de projets collectifs par an, essentiellement en Auvergne-Rhône-Alpes. Certaines fermes vont jusqu’à rassembler 25 personnes, et permettent de recréer du lien social. C’est le cas de la ferme La Clé des Sables, à Saint-Lattier, dans le sud de l’Isère, où neuf associés ont repris en 2020 une exploitation de près de 43 hectares pour y développer de nombreux ateliers (fruits, légumes, plantes aromatiques et médicinales, noix, céréales, farines, pains, huiles, etc). Ils ont également développé une programmation culturelle et un lieu de vie ouvert sur ce village de 1 500 habitants. « Par le collectif, l’entraide, on recrée du lien au sein de la ferme mais aussi dans le village entier », sourit Céline Riolo. « Tout cela rend plus robuste face aux aléas de la vie – humains, économiques, climatiques », ajoute-t-elle.

Pour Thibault Herreman, l’enjeu est aussi symbolique. « Montrer que c’est possible d’être bien en agriculture. Que ce métier, aussi exigeant soit-il, n’est pas condamné à broyer celles et ceux qui le font vivre », soutient l’agriculteur de 36 ans.

Les fermes collectives ne sauveront sans doute pas, à elles seules, un monde agricole en crise. Elles ne prétendent pas offrir une solution miracle, elles expérimentent, tâtonnent, parfois échouent. Mais elles ouvrent un espace de réflexion précieux sur l’organisation du travail, la place du collectif et la santé mentale en agriculture. Elles esquissent une autre manière de faire : travailler ensemble, pour ne plus s’abîmer seuls.