Haute-commissaire à lEnfance depuis mars 2025, passée par les secrétariats dÉtat à la Jeunesse et à la Biodiversité, Sarah El Haïry souhaite que les enjeux de la transition soient loccasion dintégrer davantage la protection de lenfance dans les politiques publiques. Deux avancées qui, selon elle, doivent aller de pair. Entretien.

Propos recueillis par Réjane d’Espirac

Quelles sont les missions du Haut-commissariat à l’Enfance ?

La création du Haut-commissariat à l’Enfance a été annoncée le 28 décembre 2024 en réponse à une urgence : celle de protéger les plus jeunes de la précarité, de la violence et de l’isolement. La convention internationale des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1989 par les Nations-Unies, dit qu’un enfant a le droit de jouer et de grandir en sécurité. En France aujourd’hui, un enfant sur cinq est en situation de pauvreté. Au 31 décembre 2023, plus de 220000 enfants étaient pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Cette précarité affecte l’accès à l’éducation, à la santé, aux loisirs, à la culture, au logement et à la mobilité. Notre première mission est de renforcer leur protection face à toutes les violences dont ils font l’objet. Nous intervenons aussi en matière de santé, d’accueil et d’accompagnement à la parentalité. L’un de mes chantiers est de développer une véritable culture de la prévention, permettant de réduire les risques au maximum, mais aussi de changer l’orientation de nos politiques publiques, encore trop axées sur le curatif. L’enfance n’est pas pensée, pour l’instant, de manière transversale et pluridisciplinaire. On envisage l’enfant sous le prisme de la santé, ou de l’éducation, ou de la justice… Je souhaite briser ces silos, afin de remettre l’enfant au centre. Pour cela, nous organisons la concertation entre des acteurs aux logiques parfois divergentes – institutions, entreprises, associations, services sociaux… – afin de parvenir à créer des coalitions.

Comment intégrez-vous dans ces missions les enjeux de la transition ?

L’important à mon sens est d’inclure l’enfant dans toutes les politiques de transition. Qu’il s’agisse d’aménagement urbain, de mobilité ou d’alimentation, il faut faire des nécessaires évolutions de ces secteurs une opportunité pour protéger les enfants. La transition écologique, comme la protection de l’enfance, doivent devenir des préoccupations centrales et transversales. Ce ne sont plus des sujets annexes. Leur prise en compte doit imprégner toutes nos décisions. C’est un changement de paradigme. Les enfants sont les premiers touchés par les questions de santé environnementale. Ce sont les plus vulnérables face à la pollution de l’air et à l’exposition à certaines substances toxiques. Comme ils sont les plus exposés, il faut penser l’ensemble des projets de transition à hauteur d’enfants. Nous avons envers eux une responsabilité de protection et d’accompagnement. C’est un combat commun : pour les enjeux que nous avons à porter, j’ai autant besoin de l’élu en charge de l’urbanisme que de celui qui s’occupe de la petite enfance.

Vous avez des exemples ?

Prenons la pollution lumineuse, très nuisible à la biodiversité. Les projets de smart cities intègrent la mise en place de capteurs de mouvement et de luminosité, afin d’adapter l’intensité lumineuse aux besoins. À ce dispositif, il faut inclure des capteurs à hauteur d’un enfant d’un mètre vingt – qui seront également utiles pour les personnes en fauteuil roulant. Idem pour les feux tricolores, que l’on peut équiper de détecteurs identifiant la présence d’enfants, afin d’allonger la durée des feux pour leur permettre de traverser à leur rythme en toute sécurité. Je ne suis pas techno-solutionniste, mais je me dis que l’on peut profiter de certaines opportunités pour adapter la ville aux enfants. Selon une étude récente de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, les enfants d’aujourd’hui vont à l’école tout seuls à partir de 11 ans, soit un an plus tard que la génération de leurs parents, à cause des dangers perçus. Il faut rendre la ville plus sûre. L’Irlande, par exemple, a mis en place des pistes cyclables dédiées aux plus jeunes, interdites aux vélos électriques qui filent à toute allure ! Ne pas adapter la ville à leurs besoins, c’est prendre le risque de les cantonner encore plus dans leur chambre, où le monde virtuel et donc les réseaux sociaux les maintiennent déjà beaucoup. Un espace public où les enfants ne sont pas les bienvenus, c’est une discrimination.

Quel est le niveau d’éco-anxiété chez les jeunes ?

Il existe plusieurs niveaux. Selon un autre rapport publié par l’Ademe en 2025, 15% des Français sont “moyennement touchés” par l’éco-anxiété et 5% “très fortement touchés”. Les jeunes sont plus éco-anxieux que leurs aînés. Si l’éco-anxiété affecte 22% des 50-64 ans et 31% des 35-49 ans, elle concerne 33% des 15-24 ans et 39% des 25-34 ans. Ces deux classes d’âge sont aussi les plus exposées en termes de santé mentale : 8 à 10% des 15-34 ans s’avèrent “très fortement éco-anxieux”. Globalement, on distingue différents profils : les éco-indifférents, les éco-détachés, les éco-soucieux, les éco-préoccupés, les éco-alarmés, les éco-effrayés et les éco-terrifiés. L’étude montre aussi que les filles sont plus éco-anxieuses que les garçons.

Comment répondre à cette éco-anxiété ?

D’abord, il ne faut pas hésiter à l’exprimer auprès d’un professionnel de santé et à se faire accompagner. L’éco-anxiété est admise désormais comme un fait psycho-social ; ce n’est pas une lubie. Ensuite, il faut promouvoir l’action ; chaque éco-engagement agit comme un régulateur. Notre rôle est d’aider à systématiser des occasions de faire, dès le plus jeune âge. Aujourd’hui par exemple, nous accompagnons la création de potagers dans des crèches, car nous savons que plus l’enfant est au contact de la nature, plus il prend conscience de sa relation avec elle, plus il se sent acteur, plus cela nourrit sa santé physique et mentale. En tant que ministre j’ai également pu porter la présence d’éco-délégués dans les collèges et les lycées, ainsi que les services civiques écologiques qui permettent aux 16-25 ans de s’engager pour plusieurs mois dans une mission environnementale indemnisée. Ce sont des opportunités d’action.

Comment l’école s’adapte-t-elle structurellement aux enjeux de la transition ?

La désimperméabilisation de certaines cours d’école a permis de réintroduire des îlots de fraîcheur. S’il s’agissait d’abord d’assurer le bien-être des enfants, en anticipation des pics de chaleur induits par le réchauffement climatique, ces initiatives ont aussi permis d’améliorer le cycle de l’eau et de réintroduire de la biodiversité à l’intérieur de territoires qui avaient été complètement bétonnés. À Barcelone, où les établissements scolaires se sont déjà beaucoup adaptés aux enjeux de la transition, ils sont en train de transformer les écoles, afin d’offrir aux enfants des lieux de socialisation, dotés d’une bonne qualité d’air. Ces projets permettent de faire converger les nécessités sociales et écologiques.

Qu’en est-il de l’accès à une alimentation durable ?

C’est aussi un enjeu fort, tant sur le plan social qu’écologique. Les repas en temps collectif sont une opportunité. D’abord, ils répondent à des précarités. Le déjeuner à la cantine est pour certains enfants le seul repas où ils peuvent, par exemple, manger des fruits frais et de saison. Des études montrent que la qualité des repas pris à la maison se dégradent également par l’omniprésence des écrans et la dégradation des liens familiaux : beaucoup d’enfants mangent seuls ou devant un écran. C’est délétère. Sur le plan écologique, la mise en œuvre des lois Égalim et l’obligation d’introduire des produits biologiques et locaux dans les cantines permettent d’améliorer la qualité nutritionnelle des repas. Nous sommes en train d’organiser une action avec des chefs étoilés dans les écoles, dans un objectif d’apprentissage des produits et des bons réflexes alimentaires.

Quelle est la place de l’éducation à l’environnement dans les programmes scolaires ?

À mon sens, il ne faut plus en faire un thème séparé. L’éducation à l’environnement, c’est l’éducation à l’avenir. Cela devrait davantage apparaître en filigrane dans tous les apprentissages. Adapter les pédagogies, prendre acte des transitions, comprendre les trajectoires en termes de climat, de pression sur la biodiversité et d’accès aux ressources, donner les moyens de devenir des acteurs de l’adaptation : dès la maternelle, on peut sensibiliser les enfants à la préservation de l’eau, au tri, à la saisonnalité… Il faut leur faire côtoyer et aimer la nature dès le plus jeune âge, même s’ils vivent dans des environnements urbains, par exemple par des visites très régulières en forêt ou dans des fermes pédagogiques. Ces actions ne doivent plus être des expérimentations isolées. Elles doivent se généraliser.

La virtualité omniprésente dans la vie des enfants et des adolescents ne nuit-elle pas à leur intérêt pour ce qui les entoure ?

La place des écrans est un sujet important, face auquel nous ne pouvons pas laisser les parents seuls. La vitesse avec laquelle l’intelligence artificielle s’intègre dans nos vies est très rapide et très brutale. 70% des parents se disent dépassés. Il faut les aider à estimer la place que prend ce monde virtuel dans le quotidien de leurs enfants, à identifier ses conséquences sur leur santé mentale et somatique, et à s’en ressaisir. Il convient par exemple d’expliquer ce qu’est une bulle algorithmique et de souligner ses biais, pour développer l’esprit critique. Un autre enjeu est de travailler avec les grands opérateurs numériques et les associations pour assurer la protection des jeunes dans ces espaces. Qu’ils ne tombent pas sur un contenu pornographique au détour d’une plateforme de jeu, par exemple. On estime que la majorité des collégiens et des lycéens ont déjà été exposés à des images pornographiques sans le désirer. D’ores et déjà, nous avons obtenu légalement l’interdiction des sites qui ne contrôlent pas de façon effective l’âge de leurs visiteurs.

Comment travaillez-vous avec le monde de l’entreprise ? Qu’attendez-vous de lui ?

J’attends d’abord des entreprises qu’elles accompagnent leurs collaborateurs sur la question de la parentalité. J’ai besoin qu’elles prennent conscience de la charge mentale des parents qu’elles emploient, des difficultés qu’ils rencontrent et du temps dont ils ont besoin pour leur vie de famille. C’est un travail que nous menons avec l’Association nationale des DRH, très engagée sur les questions sociétales. La création d’un nouveau congé de naissance, permettant aux parents de prendre jusqu’à deux mois supplémentaires chacun pour accueillir leur enfant, vient d’être approuvée par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. On peut aussi aller plus loin sur les parcours PMA, les enfants malades, la santé mentale au sein de la famille, le droit à la déconnexion… D’autre part, j’attends des entreprises qu’elles veillent au respect des enfants dans le choix de leurs fournisseurs, tout au long de leur chaîne de valeur. Il est intolérable en 2025 de collaborer avec des entreprises qui exploitent les enfants.

Pensez-vous qu’une nouvelle culture est en train de s’installer ?

ll n’y a aucun fatalisme ; les lignes bougent, mais il faut encore rendre le sujet populaire. Il faut ouvrir les imaginaires, créer de la proximité, nourrir une sensibilité. À mon niveau, je suis un catalyseur de coalitions. Si je ne crée pas de coalitions, je ne crée pas de changement ni de transition. À partir du moment où les gens s’engagent et voient le résultat concret de leur action, cela crée une confiance sur la capacité d’agir et initie un cercle vertueux. Mon rôle est de donner des clés, monter des ateliers, fédérer des acteurs, lever certaines barrières. Quand je demande à la Fédération française du jouet d’imaginer des jouets à même de faire évoluer les comportements, notamment contre les violences faites aux enfants, je participe à briser un silence ou un impensé. Étonnamment, quand je dis : “J’ai besoin de vous, je n’ai pas votre savoir-faire, mais j’ai des leviers qui pourront rendre votre action plus forte et plus utile”, je suis entendue.

Vous organisez tous les mois des projections de films…

Certains sujets, lorsqu’ils sont traités sont un angle sensible, ne peuvent pas laisser indifférents. Ainsi, la culture participe-t-elle à accompagner des compréhensions sur des sujets parfois complexes. Nous avons par exemple organisé une projection de la série anglaise Adolescence – dont des extraits sont diffusés à la demande de l’Éducation nationale dans certains collèges, comme cela a été le cas au Royaume-Uni. Les deux-tiers de la salle ne l’avait pas vue. Nous avons également diffusé le documentaire Les écrans rois. Ces projections sont suivies d’une discussion puis, quelques jours plus tard, pour ceux qui ont envie d’aller plus loin, d’une demi-journée de tables rondes avec des experts, qui permettent de revenir sur les constats puis d’envisager des solutions. Les gens en sortent généralement avec une volonté, ou du moins une capacité de faire. Cela change totalement ma relation avec les acteurs avec qui je travaille.

Les initiatives prises par les jeunes eux-mêmes sont-elles utiles et entendues ?

L’engagement des jeunes en faveur de la transition écologique est une formidable école de citoyenneté. À Brest, une association de collégiens a nettoyé les plages de leurs plastiques, puis en a fait un événement à la mairie. Dans une autre commune, des éco-délégués ont fait bannir les distributeurs de boissons de leur établissement scolaire, afin de les remplacer par des gourdes et des fontaines à eau. Les jeunes peuvent être très novateurs – les nouvelles formes de réseaux sociaux autour de l’entraide ou de la seconde main, comme Allo Voisins viennent d’eux. L’enjeu de la transition, au-delà de la question des ressources, c’est de soutenir une façon de vivre plus douce et plus respectueuse. Pour l’instant en France, il existe 2000 conseils municipaux des jeunes. Cela représente seulement 6% des communes. L’association qui les fédère, l’ANACEJ, a publié récemment une étude qui montre la diversité des actions mises en œuvre, de la simple discussion à la consultation des jeunes sur des sujets qui les concernent. Il existe des conseils d’usagers et des comités d’experts dans pratiquement tous les domaines, alors pourquoi ne pas impliquer les enfants dans la manière dont on construit leur monde ? Cela peut paraître symbolique mais demain, les horaires dans les abribus seront peut-être affichés non seulement à hauteur d’adulte, mais aussi à hauteur d’enfant… Pour les rendre encore plus acteurs, il faut soutenir leur visibilité dans les instances, leur rendre les chemins de décision compréhensibles, et adapter nos supports et nos discours.


 

Vers une clause d’impact jeunesse ?

La clause d’impact jeunesse est un mécanisme d’évaluation systématique visant à mesurer l’impact d’une décision politique, d’une loi ou d’un budget sur les jeunes générations – souvent les moins de 30 ans. Cette clause peut porter sur l’emploi et la formation, le logement, la santé mentale, le climat, la participation citoyenne… En France, cette clause n’existe pas encore, mais l’idée progresse. Certains pays européens ont déjà fait un pas en ce sens : en Autriche, depuis 2013, toute loi doit être évaluée selon son impact sur les jeunes ; l’Allemagne expérimente la même chose depuis 2017 ; et la Finlande intègre les jeunes dans ses évaluations d’impact intergénérationnel, notamment sur les politiques climatiques. Ces exemples nourrissent la réflexion au sein de la Commission européenne et du Conseil de l’Europe.


 

Le réseau “Ville amie des enfants”

Metz, Nantes, Marseille, Puteaux, Bailleul… 300 villes en France font partie du réseau “Ville amie des enfants”. Portée par l’Unicef et ses comités locaux, lancée en France en 2002 en partenariat avec l’Association des maires de France, cette initiative vise à promouvoir et à garantir les droits des enfants et des jeunes à l’échelle locale. Chaque ville labellisée s’engage à intégrer leurs besoins et leurs voix dans ses politiques territoriales, en termes notamment de bien-être, de lutte contre les discriminations, d’éducation, de participation aux décisions qui les concernent et de sensibilisation à leurs droits. www.villeamiedesenfants.fr


 

Sarah El Haïry en 6 dates clés

1989 Naissance à Romorantin (Loir-et-Cher)

2017 Première mandat de députée en Loire-Atlantique

2020 Nommée secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et du Service national universel

2023 Nommée secrétaire d’État chargée de la Biodiversité

2024 Nommée ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles

2025 Nommée Haute-commissaire à l’Enfance