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14 mars 2023

Le MIPIM renoue avec une participation record

Le MIPIM, c’est le plus grand événement mondial dédié à l’immobilier et à la ville. Il s’apprête à accueillir 23 000 visiteurs à Cannes, du 14 au 17 mars. Après deux années perturbées par le covid, l’événement MIPIM présente un nouveau visage, avec des transformations liées aux nouvelles tendances, en particulier l’accélération de la transition environnementale et les nouvelles politiques publiques à l’échelle urbaine. Concrètement, cela se traduira par :• Un espace “Road to Zero” dédié à la décarbonation des villes : infrastructures énergétiques, technologies bas carbone, biodiversité, rénovation durable, construction modulaire, ou encore impression 3D.• Un “Forum des Élus” dédié aux décideurs publics, dont le rôle est plus que jamais décisif dans la fabrique de la ville durable• Un focus spécifique Infrastructures, Énergie et Logistique, trois thèmes revenus au centre des préoccupations des acteurs du marché. Notons que l’organisateur, RX, développe sa propre feuille de route pour atteindre le zéro carbone d’ici 2040, en favorisant les voyages en train pour ses collaborateurs (et pour ses clients dès l’an prochain), à défaut les compagnies aériennes qui ont des engagements de développement durable, l’utilisation de matériaux réutilisables ou durables, les produits locaux pour la nourriture… Sachant qu’un seul voyage au MIPIM permet de concentrer un grand nombre d’opportunités business et d’éviter d’autres déplacements le reste de l’année. Enfin, événement dans l’événement, les MIPIM AWARDS éliront cette année les 12 meilleurs projets au monde en mettant l’accent sur les critères ESG. Parmi près de 400 candidatures initiales, 43 finalistes ont été retenus dans 22 pays par un jury international, avec un focus sur les qualités environnementales des projets, leur intégration dans leur environnement et leur communauté, l’expérience utilisateur et l’impact économique.Pour Nicolas Kozubek, directeur du MIPIM, « la sélection finale de cette année est celle qui aura fait émerger le plus de projets ambitieux sur les critères ESG : ville partagée, communauté, mais aussi revalorisation de friches, adaptation climatique, réemploi, sobriété énergétique, énergies renouvelables, mixité et intensité d’usages, mobilités décarbonées… » La liste complète des 43 finalistes (avec chiffres-clés et visuels HD) est disponible ici. MIPIM : 14-17 mars 2023 – Palais des Festivals, Cannes


09 mars 2023

8 fake news sur le photovoltaïque

En cette période de remise en question du mix énergétique français, il n’est pas inutile de revenir aux faits, concernant l’une des énergies alternatives les plus prometteuses : le photovoltaïque. Tordons le cou à quelques idées fausses qui circulent. En fait, plutôt que des idées fausses, ce sont des idées obsolètes. Car l’énergie photovoltaïque d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’il y a dix ans. En dix ans, le rendement des panneaux s’est accru de 25% et le prix a été divisé par 10 ! Et cela change tout dans le rôle que la transition énergétique doit réserver au photovoltaïque. Stéphane Maureau, directeur général de UNITe, groupe fondé en 1985, et l’un des pionniers des énergies renouvelables en France, avec plus de 60 sites de production d’électricité 100% renouvelable, connaît bien le sujet. Il a listé 20 « fake news » qui polluent les discours des dirigeants, des responsables de collectivités et des administrés, et empêchent de prendre les bonnes décisions. Et pour chacune apporte une argumentation factuelle. Reprenons quelques-uns de ces faits : 1° Les modules PV utilisent des terres rares -> Faux. Le composant principal est le silicium, le 2e atome le plus présent sur terre, réparti sur toute la surface du globe, et facile d’accès. 2° C’est cher -> Faux.  De 2012 à 2022, les prix du PV ont été divisés par 10. Ils avaient déjà été divisés par 10 dans la décennie précédente, donc les prix ont été divisés par 100 en 20 ans !De plus le rendement qui était de 10% dans les années 1970, est de 24% aujourd’hui et se rapproche des 30%…, et la durée de vie est passée de 10 ans dans les années 80, à plus de 40 ans aujourd’hui.En conséquence, l’électricité solaire, quand les installations sont de taille suffisante, coûte 50 le MWh. A comparer avec le nucléaire des centrales de dernière génération, à plus de 100€/MWh (et encore, sans compter de nombreux coûts, par exemple d’assurance et de démantèlement) 3° Cette énergie est subventionnée -> Faux. Aujourd’hui, les énergies renouvelables apportent des recettes à l’Etat. 4° Le photovoltaïque ne produit pas par temps couvert et en hiver -> Faux. Un panneau produit plus en été qu’en hiver, bien sûr, mais il produit quand même toute l’année. En 2021, le solaire PV a déjà fourni 3% de l’énergie électrique consommée en France (contre 2,8 % en 2020), (3% = 14,3TWh) 5° Un panneau PV pollue et ne se recycle pas -> Faux. En masse, près de 95 % d’un module en fin de vie est valorisé, dans une filière parfaitement organisée, sous l’égide de l’éco-organisme SOREN. La France est l’un de premier opérateur européen de cette activité de recyclage. 6° Le photovoltaïque au sol, c’est laid->  les champs sont moins visibles que les centrales au gaz, au fioul, ou nucléaire… Les champs de PV sont le plus souvent cachés par des haies, et ils ne se repèrent ni au bruit, ni par leurs gigantesques panaches de fumées noires ou blanches. 7° Les panneaux solaires, demandent beaucoup l’entretien. -> Faux. C’est le système de production énergétique qui demande le moins d’entretien : pas de mécanique, aucune pièce en mouvement, pas de carburant à apporter…    8° Les surfaces nécessaires seraient hallucinantes. -> Faux. L’objectif des pouvoirs publics à l’horizon 2050 est d’atteindre une production photovoltaïque de 160 TWh/an, soit 25% de la conso totale d’élec qui sera de 640 TWh/anSi une moitié est installée sur des toitures, des parkings, des entrepôts, des ombrières, etc, et l’autre moitié installée au sol, cette seconde moitié demanderait environ 60 000 ha, ce qui correspond à seulement 0,2% de la surface des terres agricoles (la Surface Agricole Utile totale de la France est de 29 millions d’ha).Sur une période de 22 ans, cela équivaut à trouver 2 700 ha/an. C’est beaucoup ? Sachez que les terres affectées chaque année à la construction de maisons individuelles est de 27 000 ha. Ce qui n’est pas une fake news, en revanche, c’est que les panneaux solaires sont fabriqués en Chine, et c’est bien dommage. Nous avons arrêté notre production, quand les Chinois accéléraient. Mais rien n’est inéluctable, et des projets de Giga Usines de production de panneaux solaires en France sont de nouveau à l’étude.C’est économiquement viable, et surtout indispensable dans l’objectif européen d’atteindre notre souveraineté énergétique.De plus, cette souveraineté peut facilement être acquise, car les installations sont rapides. Elles mettent en œuvre des technologies simples, bien connues, fiables, demandant très peu d’ingénierie. Dans le climat tendu et morose qui est le nôtre actuellement, le photovoltaïque présente de belles raisons d’être optimistes !


23 février 2023

Gaz russe, gaz de schiste, ou énergies renouvelables ?

C’est peu de dire que la guerre en Ukraine a bouleversé l’environnement énergétique. Premier effet positif : entre 2021 et 2022, la consommation de gaz a baissé de 6,2 %, selon Thierry Trouvé, PDG de GRT Gaz. Le civisme des Français a été réel, et les prix plus élevés ont aussi joué leur rôle d’épouvantail. Mais un autre effet, potentiellement plus négatif, et a été pointé, dans un dossier publié par les Amis de la Terre. C’est que l’Europe, qui a voulu se détourner du gaz russe, a privilégié le gaz naturel liquéfié (GNL), avec, dans la panique, la signature de nombreux contrats d’importations, de longue durée. Les résultats ont rapidement confirmé cette volonté : d’un côté, les importations de gaz russe par gazoduc ont diminué depuis le début de la guerre (-74 % au 3e trimestre 2022 par rapport au 3e trimestre 2021). Elles ne représentent plus que 11 % des importations de gaz européennes, contre 40 % à la même période en 2021. D’un autre côté, de janvier à septembre 2022, l’Union européenne a importé 68 % de plus de GNL. Le problème de notre GNL, c’est qu’il provient pour une bonne part… de Russie ! Les importations de GNL russe en Europe ont augmenté de 46 % entre janvier et septembre 2022 par rapport à la même période en 2021 Et l’autre part du GNL provient de gaz de schiste américain, source comme on le sait d’une bien plus importante pollution. Nous nageons donc à la fois dans deux absurdités : stratégique et environnementale. Pire, l’Europe s’est lancée dans la construction de nouvelles infrastructures, navires et terminaux maritimes, pour recevoir ce GNL. Pour les rentabiliser, il faudra les utiliser pendant 10 ou 20 ans. Nous risquons donc de ne pas pouvoir facilement nous débarrasser de notre dépendance aux importations de gaz, qui plus est venant de régimes autoritaires, comme l’Azerbaïdjan ou le Qatar. Infrastructures d’énergies renouvelables, plutôt que fossiles Plutôt que ces infrastructures coûteuses, et qui nous mènent à de nouvelles dépendances, à l’opposé de la souveraineté énergétique affichée, pourquoi ne pas investir dans d’autres sources d’approvisionnement, telles que le solaire, l’éolien ou le biométhane ? Dans ce dernier domaine, Engie est la société la plus ambitieuse. Elle vient de signer un contrat de 10 ans avec Arkema, pour fournir 3 TWh de biogaz dans la prochaine décennie. Engie est à la fois producteur et fournisseur de biogaz. La société possède déjà 20 méthaniseurs en France. Mais pour ce contrat avec Arkema, elle va également distribuer la production d’autres méthaniseurs, en particulier de 17 méthaniseurs, proches des lieux de production d’Arkema. Le premier avantage du biogaz, c’est qu’il s’inscrit dans une démarche d’économie circulaire, en rapprochant lieux de production et de consommation. Le deuxième avantage est bien sûr son impact carbone réduit : 44 grammes de CO2 par KWh, contre 227g pour le gaz naturel.* * source : Carbone 4



10 février 2023

L’intelligence artificielle, vecteur de sens

L’intelligence artificielle (IA) est sans doute la technologie possédant la plus grande capacité de transformation de nos activités. Tous les secteurs de l’économie sont concernés, et dans les entreprises toutes les fonctions sont impactées. Mais il ne s’agit pas seulement d’économie. La culture, l’éducation, la santé, la politique et la citoyenneté, la science, la façon de mener une guerre, seront transformées. Et la liste n’est pas close.  Diagnostiquer des maladies, adapter des programmes éducatifs à chaque élève, sécuriser les transactions financières, détecter les feux de forêts : voilà quelques-unes des promesses de l’IA que même les plus récalcitrants au progrès technologique pourront difficilement décliner. Et les agriculteurs pourront doser les intrants plant par plant, comme le propose la société britannique Small Robot Company, qui a fait une présentation remarquée de ses solutions, le 9 février, au World AI Cannes Festival. Les économies sont colossales, en termes d’utilisation de pesticides, de fertilisants, et les sols sont protégés. Un marché de 270 milliards de dollars d’ici 2027 Les experts prédisent un marché de 270 milliards de dollars d’ici 4 ans, à comparer avec les 27 milliards en 2019 (source : Business insights).Si on a un peu de mal à y croire, c’est que la majorité de l’IA est invisible pour le consommateur et l’utilisateur lambda. C’est une réalité qui va d’autant plus nous surprendre. On peut imaginer dès lors des réactions imprévues, et voir de vieilles craintes ressurgir. La principale se formulant ainsi : « l’Intelligence Artificielle va détruire nos emplois. » Les robots prendront les emplois nécessitant de la force physique, et les logiciels préempteront les tâches intellectuelles.  Il faudra revenir à l’histoire, aussi vieille que les craintes. Le début du 20e siècle a vu l’arrivée des premiers process industriels, qui devait mettre au chômage tous les travailleurs manuels. Il est certain que les emplois les plus éreintants, les plus abrutissants et les plus dangereux ont été supprimés. Mais personne ne souhaite revenir à cette humanité souffrante. Puis l’informatique à partir des années 60 s’est vue reprocher les mêmes dangers. Puis internet dans les années 90. Même si ces technologies ont leurs défauts, personne ne souhaite revenir en arrière. Aujourd’hui, et dans les prochaines années, c’est au tour de l’IA. Il est certain qu’elle prendra tout d’abord en charge les tâches répétitives et fastidieuses.  L’IA, source d’emplois, et de sens Mais surtout, les nouvelles technologies, tout au cours du 20e siècle, ont créé plus d’emplois qu’elles n’en ont détruit. Il suffit pour cela de comparer la population active de jadis et celle d’aujourd’hui : elle est passée de 16 millions en 1850 à près de 30 millions, soit presque un doublement, du fait de la croissance démographique et de l’accès des femmes aux emplois (plus précisément aux emplois répertoriés et décomptés). Et cette expansion s’est accompagnée de transferts massifs, de l’agriculture vers l’industrie, puis vers le secteur tertiaire, puis à l’intérieur du tertiaire dans diverses branches. Si un chômage structurel élevé persiste dans quelques pays, les causes sont d’abord internes, mais non liées à la technologie. On observe même un niveau d’emploi plus élevé dans les pays qui ont fait le choix de l’équipement robotique, parce que les chaînes de fabrication sont plus performantes.    Les craintes de destruction d’emplois sont donc largement infondées. Les métiers se transformeront, des compétences nouvelles se créeront, avec de nouveaux besoins dont nous n’avons pas encore idée, et l’IA constituera une formidable source d’emplois.Ce sera à nous de veiller à ce que ces emplois soient orientés vers les secteurs respectueux de l’environnement, des principes éthiques, et soient vecteurs de sens.


02 février 2023

Préparez-vous un printemps vélo-taf !

Vous voudriez aller au travail à vélo, mais le mauvais temps vous rebute ? Mais c’est bientôt le printemps, alors préparez-vous dès maintenant un printemps actif, bon marché, et bon pour la santé !  Car pédaler, tout le monde le sait maintenant, c’est bon pour le pouvoir d’achat, mais aussi pour éviter les bouchons, pour faire de l’activité physique et se détendre…  Pour les trajets courts, jusqu’à 8 km, avantage au vélo sur la voiture. En ville, un cycliste roule à 15 km/h de moyenne, contre 14 km/h pour une voiture.  De plus, le vélo est un sport complet qui sollicite toutes les parties du corps. Il réduit les risques de diabète, de maladies cardiovasculaires et de dépression. Il renforce le système immunitaire, permet un sommeil de meilleure qualité et donne du tonus et de l’énergie. Si votre société ne vous a pas déjà proposé de solution, parlez-en à votre responsable des ressources humaines.  Plusieurs acteurs du marché, parmi lesquels Zenride, Bee-cycle, ou Azfalte, ont bâti des solutions clés en main. Ces sociétés proposent des services complets : non seulement le vélo, mais le casque et l’antivol, l’assurance vol/casse, l’assistance, ainsi que l’entretien. Plusieurs répartitions des coûts peuvent être prévues, par exemple 1/3 pour le salarié, le reste pour l’employeur, qui bénéficiera en plus d’un avantage fiscal.



03 janvier 2023

Meilleurs voeux pour cette nouvelle année !

Toute l’équipe de Décisions durables vous présente ses meilleurs voeux pour cette nouvelle année ! Après une année 2022 marquée par une crise climatique et une crise énergétique, nous parions que cette nouvelle année présentera un visage plus constructif. La première condition d’une meilleure prise en compte des défis environnementaux, c’est bien sûr la paix en Ukraine. A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Pour les Ukrainiens, ce sera sans doute la véritable création de leur nation, avec une identité politique et culturelle forte. Pour nous, certainement la prise de conscience de la nécessité de nous passer des énergies fossiles. La baisse des consommations observées ces deux derniers mois, de l’ordre de 10 %, et que tout le monde imaginait impossible, sinon dans les rêves des décroissants, montre que l’avenir ne dépend que de nous. Décisions durables, avec un oeil sur le présent et l’autre sur l’avenir, accompagne tous ceux qui veulent y prendre leur part.

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03 février 2026

Brune Poirson : « La transition écologique est une question de méthode ! »

Ancienne secrétaire d’État à la transition écologique de 2017 à 2020, directrice du développement durable pour le groupe Accor de 2021 à 2025, la quadragénaire a navigué entre le privé et le public tout au long de sa carrière avec un fil rouge : la transition, le développement durable et les modèles économiques qui en découlent sont nos meilleures chances d’être un État souverain, compétitif. Une mission d’autant plus cruciale à un moment où de nombreuses réglementations sont démantelées, et où le contexte géopolitique tend à resserrer les rangs vers une économie du court-terme. Entretien. De vos engagements politiques à vos expériences dans le privé, comme chez Accor, vous avez dédié votre carrière à l’accompagnement de la transition écologique. Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience de ces enjeux et vous a donné envie de vous engager ? Brune Poirson : J’ai grandi en zone rurale, à la campagne. Pour moi, c’était naturel de suivre l’évolution des cycles de la nature, la question ne se posait pas. J’étais entourée d’agriculteurs, l’agriculture était moins mécanisée, encore plus connectée à la nature. Nous voyions directement les drames que représentent une sécheresse, ou trop de pluie. Je n’ai pas eu de déclic en tant que tel, mais plutôt des moments marquants. Je me souviens par exemple de la cantine de mon école : il y avait certains enfants dont on savait qu’ils ne mangeaient qu’à midi, et qui avaient parfois tellement faim qu’ils consommaient même la peau des melons. Ce qui pose des questions sociales, mais aussi environnementales. C’est intolérable de ne pas avoir assez à manger, sans compter que la peau des melons était pleine de pesticides. Ce sont des choses comme ça qui m’ont marquée et qui m’ont donné envie de travailler dans le domaine du développement durable. À l’époque, il y a une vingtaine d’années, c’était un secteur de niche ! J’aurais pu devenir ingénieure, mais ce n’était pas ma vocation. J’ai fait des Sciences politiques, car je savais que je voulais m’engager en politique pour changer les choses. Avec une approche plus systémique, plus transversale. Vous avez passé plusieurs années en Inde, où vous avez occupé des fonctions en politique (gouvernement indien), dans le secteur public (Agence française de développement) et privé (Véolia Water India). Quelle était votre intention en partant ? En effet, je n’y suis pas allée par hasard. Je voulais impérativement passer du temps dans les pays émergents parce que j’avais l’intuition que de nombreuses solutions viendraient de chez eux car ils étaient déjà face à des problèmes que nous allions avoir plus tard. Et qu’il fallait les voir beaucoup plus comme des alliés ou des pays dont il fallait apprendre que l’inverse. J’ai ensuite voulu retourner en politique en France, en passant d’abord par la Kennedy School à Harvard. Il s’est trouvé qu’au même moment, le Emmanuel Macron de 2017 correspondait à mon projet. J’ai fait un an de campagne sur le terrain chez moi, j’ai été élue, et nommée au gouvernement : j’ai décidé de me saisir du sujet de l’économie circulaire, et j’étais en charge des négociations climatiques internationales. À cette période, ni l’État ni les entreprises ne pensaient pertinent de sortir des modes de production linéaire. Certains discours véhiculaient le fait qu’il n’y avait rien à faire, que les entreprises finiraient par s’en saisir. Cela me paraissait aberrant, notamment parce que je voyais ce qu’il se passait en Asie et qu’il me semblait indispensable de s’en saisir pour que la France devienne leader dans le domaine. En plus des questions d’accès aux ressources, notamment aux minerais, aux métaux rares, je voyais aussi que si nous continuions à gérer les choses comme on le faisait, nous allions perdre en compétitivité dans de nombreux secteurs comme le plastique, la mode, l’agroalimentaire… Alors que l’économie circulaire est une occasion d’être souverain, avec une politique industrielle, des emplois locaux, non délocalisables, et un bénéfice pour l’environnement. Vous dites que beaucoup n’en percevaient pas les enjeux, écologiques, économiques, politiques. La loi relative à la lutte contre le gaspillage et pour une économie circulaire a été promulguée en 2020. 5 ans après, où en sont les entreprises françaises dans leur compréhension du changement climatique et de son impact sur leurs modèles ? Je pense qu’elles ont compris que c’était une réalité et qu’il allait falloir s’en occuper sous peine de voir leur rentabilité affectée, même si elles n’avancent pas toutes au même rythme. C’est aux États-Unis, mais une étude du MIT indiquait récemment que quasiment l’intégralité des chefs d’entreprises américains savent qu’à un moment, ils vont devoir délocaliser le siège de leur entreprise ou de leurs filiales majeures. Ils sont conscients qu’ils vont devoir s’adapter. Pour moi, il y a désormais deux questions clés : c’est « quand » et « comment ». C’est vraiment en considérant cela que l’on peut évaluer le degré de compréhension réelle de la transition au sein des entreprises. Or, ce sont ces questions que beaucoup éludent encore. Ensuite, il faut différencier les PME et les ETI d’un côté, et les grandes entreprises de l’autre. Sachant que parmi les grands groupes, il y a vraiment des différences entre ceux qui ont intérêt à transitionner pour leur business model et ceux qui n’en ont pas et qui continuent à privilégier la rentabilité court-terme. Quel a été l’impact dans ce contexte de l’annonce initiale de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) dont le but est d’obliger un panel au départ relativement large d’entreprises à rendre compte de leurs opérations et leurs réponses aux défis environnementaux et sociétaux ? Malheureusement, la CSRD a été déployée au moment de l’arrivée de Trump, et des grands reculs écologiques aux États-Unis. Et au moment aussi, du coup, de l’accentuation des crises géopolitiques. Cela a été très utile pour tous les détracteurs de l’environnement, qui avaient enfin un point solide sur lequel s’appuyer, pour freiner la transition. Cela a représenté une aubaine pour les détracteurs du climat qui avaient été forcés de faire profil bas après le Covid. Il y a également eu une approche trop centrée sur le reporting, alors que le cœur de la CSRD, c’est le plan de transition. C’est se demander comment une entreprise aujourd’hui peut s’organiser pour contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. On ne dit pas qu’il faut tout faire d’un coup, mais qu’il faut un plan. Une vraie réflexion. Ensuite, évidemment, pour faire ce plan de transition, on a besoin d’indicateurs, de transparence… Le problème, c’est que les choses ont été inversées et qu’elle a d’abord été vue comme un reporting, comme un exercice chronophage de collecte de données vide de sens et donc perçu comme inutilement cher. Pour toutes ces raisons-là, je pense que la CSRD a quelque part servi d’excuse pour ceux qui ne voulaient pas avancer. C’était vraiment l’aubaine. Et c’est vrai qu’il est difficile de se poser la question du plan de transition, surtout quand on est un chef d’entreprise et qu’on sait que son mandat dure encore 3-4 ans. On peut se dire qu’avec un peu de chance, ce sera à celui d’après de faire les transformations. C’est différent quand il s’agit d’une question de survie, ce que l’on peut peut-être plus voir dans les entreprises familiales. Certaines ont pris des décisions fortes, comme arrêter de commercialiser des produits qui pourtant représentent un pan très profitable de leur activité. Pour les entreprises cotées, c’est plus difficile peut-être. Elles appartiennent à des actionnaires qui ont souvent des logiques de rentabilité court-termiste. Mais in fine, si on veut que les entreprises évoluent, il faut une régulation forte. Elles ne se saisiront pas d’elles-mêmes sérieusement de la question climatique et de la biodiversité. Le fait que l’application de la CSRD soit reportée de 2 ans et les critères assouplis sont dans ce cadre loin d’aider à changer cela… Ce n’est pas tant le fait que le calendrier soit aménagé qui me pose problème. Qu’on se dise qu’il faut plus de temps pour les PME, les ETI, et même les entreprises cotées, ce n’est pas rédhibitoire, si cela va avec un suivi des progrès de la part du régulateur pour maintenir le mouvement et une pression positive sur les entreprises. Et à mon sens, c’est ça qui manque aujourd’hui. Or, c’est le rôle des responsables politiques, de comprendre où en sont les entreprises, les citoyens, de s’assurer que certes, on rallonge le calendrier, on ralentit la mise en œuvre, mais avec l’assurance que les entreprises sont engagées. Je dis cela parce que c’est un grand classique des politiques publiques environnementales : une échéance est fixée, sur la suppression de tels néonicotinoïdes, pesticides, ou alors l’atteinte de la neutralité carbone par exemple. Et certains acteurs économiques se permettent de ne rien faire pour ensuite aller voir le responsable politique six mois avant la date butoir en disant qu’il sera impossible d’être dans les temps. On recule sans cesse les échéances, et donc l’action. Voilà pourquoi je trouve qu’aujourd’hui, la transition écologique, c’est vraiment une question de méthode. Comment fait-on pour mettre cela en place ? Je suis loin d’avoir toutes les réponses, il faut être humble, mais je pense que ce sont des façons de faire les politiques publiques qui sont très différentes. On le voit très bien d’ailleurs avec la loi Duplomb, où le débat est devenu impossible. Il faut prendre les sujets à un niveau beaucoup plus local, pour sortir de l’idéologie dans laquelle on est complètement pris au niveau national, évidemment. Il faut également un suivi très régulier, un accompagnement. Je crois que le responsable politique n’est pas tant là pour faire passer des lois que pour mettre en cadence, pour s’assurer que la société avance à un bon rythme. C’est comme quand vous faites une promenade dans la montagne, il y a des moments où vous marchez très vite, d’autres où vous ralentissez, mais vous avancez toujours vers votre but. Aujourd’hui, on voit bien qu’on est très loin de ça. Avec la loi Duplomb, par exemple, on est sur des sujets très idéologiques et qui n’ont pas été préparés en amont, atterrissant en toute logique à des blocages. Sauf que quand vous êtes bloqué en matière de transition écologique, étant donné que le réchauffement climatique avance à vitesse grand V, toujours plus rapidement, ça veut dire que vous reculez. Quid alors du recul global sur toutes les législations et réglementations en lien avec l’environnement : critères d’application de la CSRD, mais aussi loi Duplomb, comme vous l’avez évoqué, la Prim’Rénov remise en question… Autant de textes qui laissent penser que la protection de l’environnement et les mesures préventives ne sont plus des préoccupations majeures… Est-ce une défaite ou une opportunité pour innover autrement ? Je pense qu’on assiste à un suicide lent de l’Europe, avec le démantèlement systématique et sans précédent de toute la régulation environnementale. Encore une fois, je pense qu’il y a vraiment une différence entre démantèlement et adaptation du rythme. Autant, comme je vous disais, je pense que c’est compréhensible et qu’il faut parfois savoir aménager le rythme de transformation. Autant démanteler, je pense que c’est criminel. D’abord, tout simplement parce que les conséquences économiques sont majeures. Il y a un coût différé qui est considérable, on le sait très bien. Nicholas Stern a montré combien le coût de l’inaction est beaucoup plus cher que celui de l’action. Il y a un risque tout simplement de perte de compétitivité internationale. Or je suis convaincue que les politiques vertes sont un avantage concurrentiel majeur pour l’Europe, et c’était dans cet esprit-là qu’a été fait le Green Deal. La Chine ne s’y est pas trompée, elle a analysé où elle pouvait avoir un temps d’avance sur l’Europe et sur les pays occidentaux, et elle a vu que c’était dans toutes les technologies de la transition. Si l’on ne fait rien, ce qui va se passer, c’est que nous allons devoir démanteler encore plus notre propre législation environnementale pour protéger une industrie du passé, pour ne pas avoir à être dépendants des technologies vertes chinoises. On marche totalement sur la tête, alors qu’on avait un temps d’avance. C’est vraiment un drame. On le voit aussi avec l’effondrement des investissements fléchés vers la préservation de l’environnement. Cela dépend des études mais il est estimé que c’est quasiment 500 milliards d’euros de déficit annuel d’investissement climatique qui manque en Europe depuis ces changements de régulation. C’est se tirer dans le pied d’un point de vue économique. Ensuite, il y aura des conséquences de ce démantèlement de la législation environnementale, géopolitique et démocratique, qui sont dramatiques. Cela aide, en fait, la montée de tous les populismes anti-écologiques. Le recul environnemental fait le jeu de l’extrême-droite, des lobbies. Cela leur donne raison. On voit très bien qu’il y a une instrumentalisation politique et que là, il y a une manne, c’est une rente et une rampe politique pour les extrêmes. Nous leurs permettons non seulement de conquérir le pouvoir, mais d’y rester ensuite potentiellement longtemps. Enfin, pour moi, la troisième conséquence majeure avec la perte de notre statut potentiel de leader climatique mondial est la perte du leadership européen. Le leadership climatique faisait vraiment partie du soft power de l’Europe. Notre projet après la Seconde Guerre mondiale en Europe était la paix. Aujourd’hui, nous avions besoin d’un deuxième projet, qui est le défi climatique. Même si probablement, à cause de Poutine, la paix reste toujours aussi centrale. Il y avait un projet politique derrière, une façon d’attirer et d’être un continent qui est attractif. Et là, on voit très bien qu’on est en train de le perdre. Voilà pourquoi le démantèlement des normes environnementales est dramatique. Pourtant, l’argument qui est donné est celui de la compétitivité. Oui, mais encore une fois, c’est une compétitivité de courte vue. Et même là, je pense qu’il faudrait demander des comptes aux entreprises. Je ne dis pas que c’est facile, parce qu’on vit dans un monde qui est très difficile, avec une succession de crises et une polarisation sociétale profonde, ainsi qu’une convergence des transformations avec l’IA, la géopolitique, l’environnement, le climat. Mais je trouve qu’on ne peut pas démanteler sans, derrière, demander des comptes aux entreprises : ce démantèlement a-t-il eu des conséquences en termes d’amélioration de leur compétitivité ? Pour le moment, je trouve que c’est une demande qui a été satisfaite sans contrepartie, avec le court terme qui prédomine. Vous avez parlé de suicide lent de l’Europe. Est-ce que la surtransposition des normes européennes en France accélère ou freine l’impact ? Là encore, c’est une question de méthode. Sur-transposer les normes européennes en France peut être une bonne chose parce que cela nous force à avoir un temps d’avance et nous permet d’imposer notre expérience et notre connaissance des choses. Prenez par exemple l’économie circulaire : la loi française a positionné la France comme pionnière et le reste de l’Europe a suivi (interdiction de destruction des invendus, les objectifs de suppression du plastique à usage unique, les responsabilités élargies des producteurs…). Nous avions un coup d’avance qui nous a permis d’avoir la légitimité et la capacité de piloter l’avenir normatif et réglementaire de l’Europe. C’est une bonne chose pour l’influence de la France en Europe. Maintenant, pour d’autres secteurs, comme le secteur agricole, c’est vrai que c’est très difficile. On interdit certains pesticides ou herbicides et pas les pays voisins. Donc, évidemment, c’est perçu comme injuste et punitif. Mais si on accompagne un secteur, si on déploie une méthode, je pense qu’on peut arriver à être en avance en matière de transition agroécologique. C’est ce qu’on a voulu faire pour le glyphosate, par exemple. On a échoué au niveau européen, mais c’était vraiment cet objectif. Je comprends donc que la sur-transposition soit un problème, mais il faut qu’on apprenne à mieux l’accompagner, mieux l’expliquer et mieux valoriser aussi en quoi elle peut donner un leadership à la France. Pensez-vous que, à court et moyen terme, les entreprises traditionnelles vont être bousculées par les entreprises et start-up à impact, dont le nombre a augmenté de 10 % en 2024, selon Bpifrance ? Le réchauffement climatique devient une réalité de plus en plus concrète. Les questions sociales abîment profondément la société, nuisent au climat des affaires, plus généralement, quand vous avez une société violente, divisée. Et donc, dans ce contexte-là, on a besoin de solutions. Et c’est là où en effet toutes les start-ups à impact ont un rôle essentiel, d’autant qu’elles sont souvent rentables.  Tout l’enjeu, évidemment, est d’arriver à mesurer la rentabilité et à développer des indicateurs qui permettent de comparer vraiment les entreprises à impact et les autres. Parce que si vous regardez uniquement la rentabilité financière, forcément, il y en a qui sont plus défavorisés que d’autres. C’est là où tout le travail que font des acteurs comme le mouvement Impact France est vraiment majeur, notamment autour des questions de l’intégration des coûts évités à la société. Il faut également qu’on parvienne à faire adopter plus largement les dividendes climat, un indicateur extra-financier qui mesure l’impact climatique positif d’une entreprise, une preuve de création de valeur climatique. Il y a eu un mouvement, malheureusement nous sommes en phase de recul. En effet, en 2024, une étude d’Ernst & Young a rapporté que les levées de fonds des start-ups françaises avaient baissé de 35 % en un an… Certes, mais il faut quand même dire que beaucoup d’argent a été déversé dans le monde des start-ups, pas forcément toujours à bon escient. Je pense qu’on assiste aussi seulement à une correction de certains excès, avec des investisseurs qui ont beaucoup investi dans la croissance des start-ups plutôt que dans leur rentabilité. Mais je vous rejoins sur le fait que oui, les entreprises à impact ont encore besoin de plus d’investissements justement, pour être plus attractives encore, et c’est pour ça qu’il faut que l’on arrive à valoriser véritablement tous les coûts évités pour la société. J’ai plutôt de l’espoir de ce côté-là, parce que dans un contexte de raréfaction des ressources financières de l’État, les solutions permettant d’éviter de dépenser de l’argent à long terme vont être valorisées. Et c’est clairement ce que permettent de nombreuses entreprises à impact, en investissant, en trouvant des solutions dans la santé, dans le réemploi, dans le bio abordable… Je ne peux pas toutes les citer, même si j’aimerais ! Je pense par exemple, parmi les lauréates Impact 40, aux Alchimistes, qui collectent les déchets alimentaires, à Bene Bono, qui récupère auprès des agriculteurs et livre des produits refusés par les circuits classiques de distribution, ou encore Ipso Santé, un réseau de cabinets médicaux locaux et de proximité. Est-ce à dire que les entreprises – et celles apportant des solutions tangibles – vont prendre un rôle de plus en plus important dans un monde fragmenté ? Ce qui est sûr, c’est qu’on rentre dans le dur de la transition, avec un besoin immense de solutions, portées de plus en plus par des entreprises avec des valeurs dans lesquelles les citoyens peuvent se reconnaître. Mais pour que ces solutions prennent une vraie ampleur je pense qu’il y a encore des freins à dépasser. Le premier, c’est le manque de collaboration, or dans la transition écologique, c’est autour d’elle que se dessinent et qu’émergent les nouvelles façons de faire. Les secteurs – privé, public, associatif – sont encore très silotés et ont beaucoup de mal à travailler les uns avec les autres. Un autre risque que je vois, c’est que dans un monde où toutes les institutions sont un peu remises en question – les institutions étatiques, l’Assemblée nationale, la fonction présidentielle – on voit bien, quand on regarde les enquêtes d’opinion, que finalement l’institution en laquelle les citoyens croient encore beaucoup, c’est leur entreprise. L’effritement de la confiance dans les institutions publiques peut conduire à en espérer beaucoup plus de l’entreprise. Avec le risque de faire peser des attentes colossales sur celles-ci, qui doivent presque parfois se substituer à l’État pour trouver des solutions à tous les niveaux. Mais la mission première d’une firme est de développer des produits bénéfiques, ou a minima les moins nocifs possibles pour la société et l’environnement, et qu’elle peut commercialiser. Projeter trop d’attentes sur sa structure peut créer beaucoup de déceptions et des antagonismes difficiles ensuite à gérer en interne. Prenons un peu d’avance et projetons-nous dans cinq ans. Qu’est-ce que vous avez envie de voir venir ? Évidemment, j’aimerais qu’on se saisisse collectivement beaucoup plus sérieusement de la biodiversité et du vivant. Ensuite, beaucoup plus de collaboration entre les secteurs, entre les pays, par exemple entre la France et les pays émergents, entre les secteurs publics, privés, associatifs, parce que c’est la seule façon de faire émerger des solutions. Le blocage sur la loi Duplomb vient d’un manque de dialogue, d’une absence de compréhension mutuelle et réciproque. J’ai envie de voir émerger de nouvelles façons de collaborer et d’élaborer les politiques publiques sur ces sujets. De plus, évidemment, j’aimerais qu’on arrête de démanteler les normes environnementales, mais je ne pense pas qu’on soit parti pour. Donc, ce que j’aimerais aussi voir émerger, c’est la capacité de tous ceux qui travaillent dans le monde du développement durable à en parler différemment, et à ne pas être moralisateurs. Si on continue à utiliser les mêmes mots et la même façon de parler et d’aborder les choses, alors nous risquons d’être piégés parce que ce sera trop facile pour les extrêmes de nous critiquer en prenant nos mots et en les retournant contre nous. C’est exactement ce que fait Donald Trump aux États-Unis. Je pense qu’il faut que l’on arrive à changer notre façon de parler de la transition pour ne pas tomber dans ce piège-là et être réduits au silence, exclus, voire persécutés. Nous devons changer de discours pour préserver la transition écologique et notre capacité à agir. Et pour cela, il faut que collectivement nous soyons conscients qu’il ne s’agit pas d’une renonciation, mais au contraire d’une tactique pour s’adapter. Et c’est là que l’on pourra ouvrir le champ des possibles !

05 février 2026

La consigne en verre : une vieille idée d’avenir

Depuis le mois de juin dernier, quatre régions de France expérimentent le retour de la consigne en verre dans les supermarchés. Le dispositif doit être généralisé à l’ensemble du pays en 2027. Preuve que la filière est en plein développement, apportant, avec elle, son lot d’enjeux pour les entreprises du secteur. Quand les anciennes générations parlent de la consigne en verre, elles évoquent souvent ces bouteilles de lait qu’elles devaient ramener à l’épicerie contre quelques centimes de francs. Officiellement abandonnée dans les années 1990 au profit de l’emballage à usage unique, la consigne en verre fait actuellement son grand retour en France. Dans une démarche de réduction des déchets et d’émissions de CO2, la filière s’est d’abord construite à l’échelle locale, lancée par des petites entreprises ou portées par des enseignes spécialisées, mais le secteur se structure petit à petit avec à terme des objectifs de réemploi quasi-industriel. Depuis le 12 juin dernier, plus de 80 magasins dans quatre régions françaises – Bretagne, Normandie, Pays de la Loire et Hauts-de-France – ont des emballages réemployables dans leurs rayons. Une initiative du projet « ReUse », lancé en 2023 par l’éco-organisme Citeo, chargé par l’État de gérer le recyclage des emballages ménagers. En octobre 2025, près de 750 supermarchés devraient être concernés. Un projet collectif de la filière Dans ces supermarchés partenaires, les bouteilles en verre consignées sont bien identifiables. Avec leur étiquette violette et orange, elles portent cette inscription : « rapportez-moi pour réemploi ». Une expérimentation menée en lien avec les acteurs du secteur déjà en place. « Nous sommes là pour accompagner ces changements et pour aider les entreprises du secteur à se développer », assure Ana Fernandez Rodriguez, directrice des dispositifs de réemploi chez Citeo. « Par exemple, des entreprises de lavage des contenants en verre existent déjà car elles font ce travail pour des bouteilles de bière ou de vin. L’enjeu, c’est de les aider à monter dans l’industrialisation de leurs activités et dans la qualité quotidienne, pour travailler avec des volumes beaucoup plus importants », ajoute-t-elle. Les plus petites structures de réemploi se posent aussi des questions d’organisation et d’expansion. La production de bouteilles en verre standardisées est la première chose à laquelle a dû penser la société coopérative Revera, au moment de la structuration de sa filière de réemploi en Auvergne-Rhône-Alpes. « Pour qu’une bouteille soit réemployable, il faut qu’elle ait un format standard et une étiquette qui se décolle au lavage. Les fabricants de bouteilles et les imprimeurs doivent donc adapter leur production à cela », explique Stéphane Robert, chargé de communication chez Revera. En 2024, Revera a réemployé plus de 500 000 bouteilles à travers 315 points de collecte. Les ajustements sont nombreux, mais pour que le système de réemploi fonctionne, « il faut qu’il puisse venir épouser au maximum les chaînes de conditionnement et les chaînes logistiques déjà existantes, pour qu’il ait le moins d’impact possible », défend Célia Rennesson, cofondatrice et directrice du réseau Vrac et Réemploi. Pour que le réemploi se développe à grande échelle, l’organisation de la filière se doit d’être collective, selon Stéphane Robert. La société coopérative a par exemple pour projet de s’associer à huit opérateurs du réemploi : « l’objectif, c’est de devenir un interlocuteur unique dans la région pour de grands acteurs d’envergure nationale, et en fonction des besoins, dispatcher le travail aux membres opérationnels. » Implication économique Le dispositif « ReUse » de Citeo doit être généralisé à l’échelle nationale en 2027, date à laquelle 10 % des emballages mis sur le marché devront être issus du réemploi d’après la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC), votée en 2020. À terme, le dispositif devrait permettre de générer 2 milliards d’emballages réemployables, selon Citeo. Ce qui implique également une vraie réorganisation pour les magasins commercialisant des contenants en verre consignés. « Cela ne va pas être différent pour la mise en rayon. En revanche, c’est une vraie logistique au niveau de l’espace pour les magasins qui proposent de la consigne en verre », note Célia Rennesson. Dans le cadre de l’expérimentation de Citeo, les supermarchés doivent être équipés de machines qui récupèrent les emballages vides. « Nous essayons de faire les machines les plus compactes possibles, c’est-à-dire que la plus grande fait un mètre par un mètre », décrit Ana Fernandez Rodriguez. Les magasins doivent libérer dans leur réserve une surface équivalente à une, voire deux palettes, pour stocker les bacs vides qui vont dans la machine et les pleins qui doivent être collectés. « L’objectif ce n’est pas de multiplier le nombre de bacs, mais plutôt que la collecte se fasse soit à des fréquences données, toutes les deux semaines actuellement, soit lorsqu’il y a une demande car la machine est pleine. Dans ce cas-là, l’opérateur a 48 heures pour passer récupérer le verre », détaille-t-elle. Les magasins doivent aussi être équipés de logiciel de caisse adapté. Face à ces enjeux de réorganisation, les collectivités locales sont appelées à s’impliquer. « C’est un vrai changement d’habitude pour elles, car pendant 40 ans, elles ont financé des silos à verre, des filières de recyclage, et là, il faut qu’elles arrivent à détourner un peu du budget recyclage pour soutenir le réemploi », insiste Stéphane Robert. Un enjeu de taille, d’autant que le réemploi présente de réelles perspectives écologiques et économiques. Selon Citeo, par rapport à l’usage unique des emballages en verre, le réemploi produit 4 fois moins de CO2 et d’énergie. Pour ce qui est des emplois, d’après le dernier baromètre économique de la filière du vrac et du réemploi (mai 2024), la création d’emplois pourrait suivre le développement du secteur : « une augmentation des capacités de lavage pour atteindre 100 % pourrait représenter des besoins humains avoisinant + 20 000 emplois directs supplémentaires créés. »

17 mars 2026

Dominique Thillaud – Compagnie des Alpes : “Concilier intérêt écologique et logique économique”

Acteur majeur du monde des loisirs, des grands domaines skiables français au Parc Astérix, la Compagnie des Alpes s’est engagée depuis trois ans dans la réduction de son empreinte carbone. Son objectif : réconcilier intérêt écologique et logique économique. Entretien avec Dominique Thillaud, son Directeur général. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelle est la spécificité de la Compagnie des Alpes ? Nous sommes un groupe à but lucratif, capitaliste, mais nous nous inscrivons dans un temps long. Contrairement aux entreprises de la Startup Nation, nos activités requièrent une forte intensité capitalistique – nous avons beaucoup d’actifs et d’immobilisations – et une forte intensité humaine – nous employons beaucoup de monde. Notre premier métier, en volume d’activité, ce sont les parcs d’attractions. Le deuxième, c’est l’exploitation des domaines skiables, pour laquelle nous sommes parmi les leaders mondiaux. Depuis 2022, avec l’acquisition de 85% du capital de MMV, nous sommes aussi devenus le deuxième opérateur hôtelier des Alpes. Quel que soit le métier dans lequel nous sommes impliqués, nous investissons à long terme. En octobre 2022, lorsque nous avons engagé 54 millions d’euros dans des actions de réduction de notre empreinte carbone, nous savions que cet investissement visait une rentabilité à dix ans. Quelles raisons vous ont poussé à cet engagement en faveur de l’environnement ? L’écologie n’est pas une opinion ni une idéologie, mais un fait scientifique. Hélas, elle a été prise en otage par des débats politiques ! L’avantage d’une entreprise, c’est qu’elle ne dépend pas des partis : on décide, on fait, on se dote des moyens nécessaires, on obtient des résultats. L’écologie a longtemps été présentée de manière culpabilisante ou punitive ; les citoyens en ont ras-le-bol. Notre but, c’est de montrer qu’on peut œuvrer pour la planète sans brader la qualité et le niveau de vie des Français – voire qu’une stratégie d’entreprise vertueuse peut les améliorer. Nous souhaitons concilier les retombées économiques, la création d’emplois et les bénéfices environnementaux. Qu’en pensent vos actionnaires ? La Compagnie des Alpes est née en 1989 sous l’impulsion de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui détient 42% du capital. Nous sommes aussi cotés en Bourse ; 45% de nos capitaux viennent de là. Nos actionnaires savent qu’une partie des sommes que nous investissons ne sera rentable qu’à moyen ou long terme. En termes de transition écologique, il existe pour une entreprise à vocation économique et lucrative trois bonnes raisons d’agir : la première c’est de considérer que chacun, à son niveau, avec ses leviers, doit essayer de participer à l’effort collectif. La deuxième, c’est de se dire qu’un jour, les clients choisiront leur destination en fonction de sa performance environnementale. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, mais ça peut venir. Alors, les opérateurs comme nous, déjà engagés, seront les mieux placés. Enfin, tôt ou tard, l’empreinte carbone des entreprises donnera lieu à des taxes. Plus nous aurons œuvré en amont, moins nous paieront, et plus nous serons concurrentiels. Quelles mesures emblématiques avez-vous prises ? Désormais, nous communiquons nos résultats annuels en deux valeurs : en euros et en grammes de CO2. Dans les deux cas, nos comptes sont audités par des commissaires indépendants. Notre objectif est que chacun de nos sites ait atteint en scopes 1 et 2 [voir encadré] le net zéro carbone en 2030 – sans aucun achat de compensation carbone. Nous nous sommes dotés de dix engagements, pourvus chacun d’indicateurs de suivi annuels. Parmi eux : privilégier la réduction des gaz à effet de serre, participer à une gestion collective et raisonnée de la ressource en eau, réduire notre impact sur l’utilisation des ressources et la biodiversité en contribuant dès que possible à sa régénération, anticiper les mutations des montagnes françaises  – et des loisirs au sens large – par la mise en place d’un laboratoire d’idées réunissant des personnalités indépendantes d’horizons divers, financer des initiatives à impact positif par la création d’une fondation Compagnie des Alpes, etc. Vous avez également affiché publiquement cinq renoncements… Ils concernent essentiellement le domaine des sports d’hiver. Primo, nous avons renoncé à étendre les domaines skiables. Seules des adaptations ponctuelles et limitées en surface sont désormais considérées. Nous avons aussi cessé l’exploitation de zones que l’évolution climatique rend non-skiables à plus ou moins brève échéance, notamment les zones de basse altitude et les glaciers. Selon les recommandations des études Imp’Act et Climsnow, nous avons abandonné les réseaux de neige de culture sur les zones glaciaires et sur les zones à l’enneigement naturel insuffisant. Et nous avons renoncé à la fabrication de neige à température positive. Ensuite, nous avons cessé d’apporter toute nouvelle assistance technique à la création de projets n’impliquant pas une part majoritaire significative de neige naturelle. En particulier, en dépit d’offres financières mirifiques, nous n’entamons et n’entamerons plus aucune nouvelle collaboration avec la Chine, qui s’est lancée dans la construction d’ici cinq ans de 150 centrales à charbon ; nous ne souhaitons pas apporter notre concours à la construction de Snow Domes fonctionnant à l’énergie fossile. Enfin, nous avons abandonné l’usage des énergies fossiles pour les dameuses et les bus opérés par le Groupe, ainsi que pour les chauffages de nos bâtiments et de nos logements à la montagne. Comment avez-vous procédé ? Les trois quarts des réductions obtenues sont liés au remplacement de l’énergie fossile dans nos chaudières, nos bus et nos dameuses de montagne, par le HVO 100, un carburant utilisant de l’huile de friture usagée, dont une partie provient de nos parcs d’attractions. C’est fantastique : ce qui était un déchet hier est devenu une ressource ! Dommage que ce nouveau carburant soit si taxé en France, car nous avons démontré son efficacité. En l’utilisant à la place du gazole dans les moteurs de nos dameuses, nous avons diminué nos émissions de CO2 de 93%. À Tignes et à Val d’Isère, nos bus sont désormais électriques. Nos résidences hôtelières proposent un dîner végétarien par semaine. Et 30 à 40% de leurs denrées alimentaires sont achetées localement, dans un rayon de moins de vingt kilomètres. Nous avons également mené sur nos sites des travaux d’isolation et de gestion contrôlée des températures. Par exemple, quand les ateliers sont vides entre 22 heures et 5 heures du matin, on peut descendre la température à 12 degrés, puis piloter sa remontée en journée. C’est très efficace. Vous lancez aussi un train de nuit entre Paris et Bourg-Saint-Maurice… C’est une initiative portée par une start-up, avec notre appui. A partir du 19 décembre 2025, et durant tous les week-ends de la saison de ski, un train partira le vendredi soir de Paris pour arriver à Bourg-Saint-Maurice le samedi matin. Il repartira le samedi soir de Bourg-Saint-Maurice pour atteindre Paris le dimanche matin. Cela permettra aux vacanciers de ne pas prendre leur véhicule et de disposer de huit jours pleins de ski, du samedi au samedi. Les familles pourront réserver un compartiment entier, les femmes voyager dans un compartiment dédié. La mobilité intelligente fait partie du scope 3. La mise en place de ce train permet à la fois d’améliorer l’expérience client et de diviser par trois l’empreinte carbone par rapport à un trajet en voiture – et même par huit lorsque nous disposerons d’une locomotive électrique. Le réchauffement climatique fait-il peser une lourde menace sur vos activités ? Comment comptez-vous pallier la raréfaction de la neige ? La Compagnie des Alpes exploite des domaines à haute altitude. La science dispose d’une visibilité sur l’évolution de la situation à cinquante ans. Au-delà, elle ne sait pas s’exprimer. Les stations situées en basse et moyenne montagne vont connaître des situations critiques avant nous. Pour l’instant, nous testons beaucoup de choses, mais nous n’avons pas encore trouvé le modèle économique qui permettra de remplacer les sports de neige. Aujourd’hui, la saison estivale ne représente que 2 à 3% des activités hivernales. Les résidences MMV ouvrent l’été, mais cela représente seulement 10% de leur chiffre d’affaires. Sans les profits réalisés l’hiver, on ne finance pas les activités proposées en été. Comment remplacer à terme les huit milliards de PIB que représente le ski chaque année pour le département de la Savoie ? Je ne sais pas encore, mais nous continuons de chercher. Ces évolutions ont-elles un impact sur vos métiers et sur vos équipes ? Nous faisons toujours les mêmes métiers, mais différemment. L’expérience que nous offrons à nos clients, ce n’est pas juste de se déplacer en télécabine – c’est la montagne, c’est l’inclusion dans la nature. Il est de notre devoir de sauvegarder la qualité de cette expérience. Désormais, le critère de l’empreinte carbone est inclus dans toutes nos décisions. Au sein de l’entreprise, l’enjeu passionne tout le monde. Les salaires de nos cadres ont une part variable, indexée aux résultats environnementaux. Idem pour nos emprunts bancaires, dont les taux d’intérêt varient en fonction de notre atteinte des objectifs environnementaux. Plus globalement, lorsqu’on donne un sens à ce que l’on fait, en résonance avec les tendances sociétales, on crée un regain de motivation. Cela booste les résultats économiques et le bien-être au travail. D’ailleurs, nous avons pris la décision de donner des actions du Groupe à nos salariés et de consacrer chaque année au moins 2% de nos investissements à l’amélioration de leur qualité de vie au travail. Quels résultats avez-vous d’ores et déjà obtenus ? Quand je suis arrivé à la tête de la Compagnie des Alpes, une journée skieur, c’était 1400 grammes de CO2, en scopes 1 et 2. En décembre 2024, c’était descendu à 220 grammes de CO2. En comparaison, un kilo de pommes françaises en scopes 1 et 2, c’est 330 grammes – et une mangue importée par avion, 11,7 kg ! Idem dans le secteur des parcs d’attractions : cette année, une journée visiteur, c’est environ 450 grammes de CO2. En 2021, c’était quatre fois plus. Les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises peuvent-ils jouer un rôle d’accélérateurs ? Nous n’avons pas attendu leur attribution pour agir. On les annonce “sobres et durables”. Nous verrons bien quelle expression cela prendra. Sans doute les Jeux bénéficieront-ils aux sites sur lesquels ils se tiendront. De notre côté, il n’y a rien que nous ferons pour les Jeux que nous n’aurions pas fait sans les Jeux. Afin d’améliorer vos pratiques, êtes-vous en concertation avec d’autres acteurs de votre domaine d’activité à l’étranger ? Nous avons lancé début 2025, avec ceux qui le souhaitent, une alliance des opérateurs européens de domaines skiables (Global Sustainable Ski Alliance). Il y a des Suédois, des Italiens, des Autrichiens, des Allemands, des Suisses, et même un Néo-Zélandais. Notre but est d’échanger sur nos meilleures pratiques, afin d’être de plus en plus vertueux. Par exemple, le lancement de notre train de nuit les intéresse, de même que nous nous intéressons aux accords passés dans certains pays entre les domaines skiables et les opérateurs de trains régionaux. Comment cela fonctionne-t-il, est-ce duplicable en France ? Un opérateur européen a co-développé des motoneiges électriques avec un constructeur. Nous en avons acheté quelques-unes et les testons. De notre côté, nous avons beaucoup investi en recherche et développement sur un projet de dameuse 100% électrique, dont le premier prototype industriel circulera au mois de mars 2026. D’ici dix ans, on devrait n’avoir pratiquement plus aucune dameuse thermique. Que deviendront vos huiles de friture usagées, si vous ne les utilisez plus pour vos dameuses ? Elles pourraient servir de carburant à l’aviation durable. Vu les efforts fournis, pourriez-vous adopter le statut d’entreprise à mission ? Nous nous sommes déjà dotés publiquement d’une raison d’être et d’engagements forts. Je suis plus intéressé par le label B Corp, qui répond de manière holistique aux standards les plus élevés en matière environnementale, mais aussi sociale et sociétale. Le domaine des Arcs / Peisey Vallandry a obtenu la certification B Corp en 2023. C’est le premier gestionnaire de domaine de montagne en Europe à l’obtenir.

31 mars 2026

Face à l’ultra fast-fashion, le secteur de la seconde main veut se battre

Depuis 2018, le marché des vêtements de seconde main a explosé. En Europe, il devrait atteindre 26 milliards d’euros en 2030 contre 15,9 milliards aujourd’hui selon une étude de la Fédération de la Mode Circulaire. Ce secteur économique est cependant menacé par la production massive de vêtements d’ultra fast-fashion. Depuis quelques mois, l’ultra fast fashion est partout. Les marques Shein et Temu submergent les réseaux sociaux avec leur publicité, envahissent les rayons des friperies, des ressourceries et des dressing Vinted. Fin 2025, Shein s’est même installé au BHV Marais à Paris et dans des magasins Galeries Lafayette (Dijon, Reims, Grenoble, Angers et Limoges). Causant un scandale médiatique national et le départ de nombreuses marques, historiquement distribuées par ces enseignes. L’augmentation du nombre de vêtements issus de la fast-fashion est un phénomène qu’observe quotidiennement Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France : « Nous croulons sous les dons, mais des dons de mauvaises qualités, assure-t-elle. Ces vêtements ne sont pas chers du tout et les clientes et clients qui les consomment les considèrent comme jetables. Ils les achètent, les porte une fois puis s’en débarrassent, voire ne les portent pas du tout. » La durée de vie moyenne d’un vêtement Shein est de 65 jours selon l’association En mode climat. Résultat, les boutiques sont souvent débordées, manquent de bénévoles pour trier et n’arrivent plus à mettre en valeur les produits de qualité. La trop grande quantité des produits de fast-fashion met aussi en grande difficulté la filière de collecte. Cet été, le Relais – réseau qui collecte, tri et recycle les vêtements usagés – a par exemple tenu une grève de dix jours pour dénoncer un manque de subventions face à une quantité de vêtements à recycler de plus en plus importante. Chaque année, 270 000 tonnes de textiles sont collectées en France selon le rapport 2023 de Refashion : 60 % des produits triés sont revendus en fripe, dont 90 % à l’étranger. Un modèle économique menacé Shein fabrique un million de vêtements par jour selon une analyse de l’ONG Les Amis de la Terre, soit 15 000 à 20 000 tonnes de CO2 émises quotidiennement. Ces vêtements sont vendus à très bas coûts : des t-shirts à 5 euros ou des robes à 7 euros. « Nous vendons à prix solidaire pour que ça s’écoule facilement, mais un article vendu un euro sur Shein, on ne va pas le vendre 3 euros ! On va l’afficher au même prix voire un peu moins cher », assure Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Une vraie problématique pour le secteur de l’économie sociale et solidaire. « Il y a naturellement un abaissement des prix de vente moyens, un abaissement des paniers moyens et donc un abaissement aussi des revenus pour le secteur de la seconde main. Sans volume et sans collaboration, tout au long de la chaîne de valeur, pas de rentabilité », déplore Maxime Delavallée, président de la Fédération de la Mode Circulaire qui regroupe plus de 250 acteurs du secteur. Si les dons auprès des associations, ressourceries et autres boutiques solidaires sont de moins en moins qualitatifs, c’est aussi lié à la vente en ligne. « La propension à revendre ses vêtements est 2 à 3 fois plus élevées chez les personnes qui consomment de l’ultra fast-fashion », commente Boris Descaregga, directeur associé de l’Observatoire de la société et de la consommation. Vinted capte aujourd’hui 90 % des consommateurs qui passent par internet pour leurs achats de vêtements d’occasion selon une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publié en juin 2025. « Les deux tiers des vendeurs sur les plateformes comme Vinted ne consomment pas du tout d’occasion », assure-t-il. L’argent gagné via la revente de vêtements de seconde main sert dans 50 % des cas à racheter d’autres vêtements, peut-on lire dans l’étude de l’Ademe. « On pourrait décider que la cagnotte ne peut être utilisée que sur le site. Cela permettrait de créer une espèce de circularité uniquement sur des vêtements de seconde main », propose Boris Descaregga. Certains sites de revente de vêtements de seconde main ont, eux, décidé de bannir certaines marques. Le site de revente de mode de luxe Vestiaire Collectif a, par exemple, interdit la vente et l’achat de 30 marques considérées comme néfastes pour l’environnement, dont Zara, Gap, Mango, H&M ou encore Uniqlo. Spirale consumériste Les acteurs du secteur de la seconde main veulent sensibiliser la population. Oxfam, par exemple, a lancé au mois de septembre sa campagne « Septembre en seconde main » où il incite les consommateurs à ne rien acheter neuf. « On sensibilise nos clients, aussi bien ceux qui viennent faire des dons que ceux qui viennent acheter. Les responsables de magasin et les bénévoles discutent avec eux pour leur faire comprendre les enjeux environnementaux de la seconde main », raconte Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Un travail que mène également la Fédération de la mode circulaire. « On voit que la substitution d’un achat de première main par un achat de seconde main va permettre d’aller réduire drastiquement l’impact environnemental. Créer un nouveau jean représente 7 500 litres d’eau. Assurer la création d’une nouvelle collection de t-shirts, c’est plusieurs centaines de kilos de CO2. C’est important que les consommateurs soient au courant », assure Maxime Delavallée. La Fédération a d’ailleurs contribué à l’élaboration de la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile. Adopté par l’Assemblée nationale en mars 2024 puis par le Sénat en juin 2025, le texte est toujours en attente d’application, faute d’un accord définitif entre les deux chambres et d’un gouvernement stable. La proposition de loi prévoit notamment d’imposer aux entreprises de vente en ligne d’ultra fast-fashion d’informer les acheteurs sur leur impact social et environnemental des produits, d’interdire la publicité pour ces marques ou encore de taxer les petits colis expédiés de l’étranger. « Le contrôle de cette manière de production doit être encadré davantage, de telle sorte à ce que les acteurs du réemploi puissent s’appuyer sur des vêtements de bonne qualité et améliorer ainsi les unités économiques de tous les acteurs de la chaîne de valeur », insiste Maxime Delavallée qui propose également que les malus affectés aux nouvelles productions qui ne respectent pas les normes environnementales et sociales définies par la loi permettent d’investir dans la mode circulaire. « Il faut que ça permette de renforcer les programmes circulaires de certaines enseignes (seconde main, réparation, location, etc.), les recrutements dédiés à l’économie circulaire, de travailler au recyclage et au réemploi. »

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