Société

Société et transitions

Contexte

Société et transitions

Tous les articles


29 juillet 2025

L’ingénierie anticipe l’écologie de demain

Comment les métiers de l’ingénierie, à la base de nos infrastructures et très techniques, ont amorcé leur transition et leur virage vers l’écologie ? Nous avons rencontré Yves Metz, président depuis seize ans d’Ingérop.



01 juillet 2025

Grand entretien avec le philosophe Gaspard Koenig

Et si la nature devenait le point de départ d’une pensée philosophique, économique, politique ? C’est le postulat dont s’est saisi le philosophe Gaspard Koenig, également romancier, essayiste, pour partager son cheminement sur notre rapport au vivant, et plus largement à la liberté et aux systèmes que nous pourrions concevoir pour en disposer plus pleinement. Dans son ouvrage « Agrophilosophie. Réconcilier nature et liberté », il cherche de nouveaux chemins, interroge le rapport des philosophes à leur « jardin » pour comprendre les bases de leur pensée et en proposer une qui remet notre finitude au centre, en en montrant la beauté. Entretien. Propos recueillis par Mathilde Cristiani Gaspard Koenig, vous évoluez au gré de vos expériences, vous façonnez votre pensée en fonction de ce que vous avez mis en pratique. Ainsi, en 2020, vous êtes parti à cheval sur les traces de Montaigne pour réfléchir à un nouvel humanisme européen. Puis vous avez écrit un roman, Humus, pour interroger les contradictions de notre rapport à la terre. Qu’avez-vous voulu éprouver dans Agrophilosophie en cultivant votre jardin ? Le parcours à cheval m’a permis de réfléchir autrement, de changer d’opinion sur beaucoup de choses. Tous les voyageurs, à cheval, en avion, en bateau, savent que le voyage permet d’avoir un autre rapport au temps et à soi-même. Cela m’a ouvert aux questions écologiques. Au retour, j’ai naturellement eu envie de m’installer en Normandie et je me suis mis à jardiner. J’en ai en effet fait un roman, Humus. Mais justement c’est un roman, dans lequel je n’exprime pas d’opinions. Je ne connaissais pas non plus de prime abord celles de mon héros, Arthur. Mettre en scène des personnages m’a permis de pousser des idées pour lesquelles moi-même je n’irais pas si loin. J’ai pu faire d’Arthur un radical, complètement rebelle. À la fin, je ne savais plus ce que je pensais moi-même, je me suis laissé entraîner par mon propre personnage. D’où le fait de souhaiter, après le roman, sonder ce que j’avais en moi. Comme mon point d’entrée est l’histoire de la philosophie, j’ai construit autour des philosophes ce cheminement dans le rapport à la terre, au sol, des questions assez peu soulevées par la discipline. Les philosophes sont en général des urbains, il faut vraiment chercher. Certains ont un jardin, mais qui reste un parc de ville. À travers ces figures et comment leur pensée reflète le rapport qu’ils entretiennent avec le sol, j’ai pu trouver mes propres lignes dans des débats écologiques de réensauvagement, sur la décroissance… […] Est-ce que cette façon de semer pour que chacun cultive ensuite à sa façon est une autre façon de faire de la politique ? Je rappelle que vous vous êtes présenté en 2022 à la présidentielle. Comme on représente une communauté de gens, même restreinte, la politique oblige à ne pas être libre de ce qu’on pense et à répéter toujours un peu la même chose, pour convaincre d’autres personnes. Cela a été une très belle expérience, mais qui est profondément antinomique avec l’exercice même de la pensée. C’est d’ailleurs après avoir renoncé à toute action collective que me sont revenues des envies plus créatives. Ensuite ça n’empêche pas, y compris sur la question écologique, d’être investi dans le débat public, parce qu’on a vraiment besoin de porter une écologie à la fois radicale et pas politisée, enfin pas partisane en tout cas. C’est un sujet qui devrait s’imposer absolument à toute formation politique et constituer la base, sur laquelle chacun peut proposer des réponses différentes. L’effondrement du vivant est tellement grave qu’il devrait être le point de départ de tout programme, de toute action politique. Alors qu’aujourd’hui il n’est même pas un point d’arrivée, il n’est nulle part. « L’effondrement du vivant est tellement grave qu’il devrait être le point de départ de tout programme, de toute action politique. » Les débats publics restent importants pour moi, les livres y contribuent, avec des gens de tous bords. Par exemple, cela me semble important de ne pas faire la morale aux gens qui prennent l’avion, pas plus qu’aux agriculteurs qui mettent du glyphosate ou autre. D’abord parce que c’est contre-productif et que ça ne fait que braquer. Et ensuite c’est très prétentieux. Ce qu’il faut faire c’est l’inverse, c’est montrer tout le bénéfice et tout le plaisir, la joie, que l’on ressent, à vivre différemment et de manière peut-être plus équilibrée, plus en accord avec nos écosystèmes. Cela nous renvoie à l’écologie de la jouissance dont vous parlez dans le livre. Vous la confrontez à l’écologie de la sobriété des décroissants. Pourtant jouissance et sobriété semblent ici complémentaires ? Ce n’est qu’une question de terme, ce qui est sûr c’est que l’idée de se restreindre ne me paraît pas pertinente. Dans le livre, j’explique d’ailleurs toute l’idée de culpabilité portée par saint Augustin, qui invente le péché originel dans la théologie chrétienne, l’idée de faute propre, illustrée par le vol de poires et précisément par le fait de dire qu’il a des remords parce qu’il a pris du plaisir à cela. Il a gâché les poires parce qu’il ne les a pas juste mangées pour se nourrir mais il les a bâfrées. Pourtant les animaux se bâfrent, prennent du plaisir. Et c’est ce que nous demandent les plantes ! Si les poires sont juteuses, c’est bien en raison du phénomène d’endozoochorie, qui qualifie le système par lequel les animaux dispersent partout dans l’environnement les graines par la consommation directe de fruits qu’ils vont ensuite déféquer. Il ne faut pas restreindre ses désirs, il faut les changer de ce qui est aujourd’hui. C’est le vrai Carpe Diem ? On pourrait dire ça. En tout cas, de mon côté, je suis beaucoup plus heureux chez moi plutôt que d’aller passer un week-end en Thaïlande. Mais pas parce que je me flagelle en pensant à mes émissions carbone. C’est parce que je sais que je ressens tellement plus de bonheur sur les chemins, sur mon cheval. À chacun de trouver le sien. Le problème est qu’on ne prend pas le temps de construire ses propres plaisirs. Cela prend plus de temps, il faut trouver les chemins, prendre les initiatives. Il est plus facile d’utiliser beaucoup d’énergie thermique pour se faire plaisir. Pourtant dès qu’on fait un effort on se rend compte que l’objet prend beaucoup plus de valeur. Mais c’est vrai que cela demande de réfléchir, de chercher. Par exemple, actuellement, j’ai un toit de chaume. Je ne veux pas utiliser de fongicides, méthode qui serait la plus simple. Donc je dois chaque année battre le toit avec ce qu’on appelle la batte du chaumier, pour enlever la mousse. Ce n’est pas grand-chose à faire, mais il faut y penser, puis le faire. Cela prend du temps. L’idéal est de rendre l’activité amusante. Pour que ça le devienne, il ne faut pas le faire comme un exercice imposé mais comme une occasion récurrente, une fête, quelque chose à célébrer, avec une récompense. Vous dites également, dans l’ouvrage, qu’une humanité qui détruit son humus est une humanité qui se détruit elle-même. Quelle est la puissance symbolique de l’humus, et comment est-ce qu’on la transmet ? Ce qui m’intéresse beaucoup dans l’humus, et je vais continuer à écrire dessus, c’est le fait qu’il détruit, qu’il redécompose ce qui existe, en tout petits éléments biogènes qui vont ensuite être redistribués pour nourrir une vie nouvelle. Tous les corps morts, organisés, carbonés, qui permettent de construire de grosses molécules que sont nos organismes, l’humus – et plus particulièrement tous les animaux qui sont dedans – va le manger, le détruire, le décomposer, le réduire en de tout petits morceaux. Et permettre à une nouvelle vie de se recomposer, comme une sorte de Lego qu’on détruirait pour en construire un autre. Mais ce que fait l’humanité, qui vient étymologiquement d’humus, c’est qu’elle a peur de ça. Cela l’angoisse car l’humus lui montre sa propre finitude. Voilà pourquoi elle tente de le cacher. C’est le but des villes qui artificialisent le sol, comme on dit. Il y a une raison métaphysique à cette artificialisation, c’est que les choses ne bougent plus, elles sont en place une bonne fois pour toutes. Ce qui nous coûte des efforts colossaux car il faut constamment lutter contre l’humus qui revient sur les façades. « Mais ce que fait l’humanité, qui vient étymologiquement d’humus, c’est qu’elle a peur de ça. Cela l’angoisse car l’humus lui montre sa propre finitude. Voilà pourquoi elle tente de le cacher. » La couche noire qui s’y dépose, c’est le début du sol, la pédogénèse, qui revient parce que les racines poussent, dès qu’on n’entretient pas une ville les racines, l’herbe, émergent ! Il faut constamment la nettoyer, l’entretenir. Cet humus pour moi donne un sens assez fort à ce qu’il faut faire, et c’est un principe sur lequel je réfléchis, qui est apparu après le livre justement. Un principe moral qui consisterait à dire : on a le droit de tout faire à partir du moment où on sait le défaire. Ce que cela veut dire c’est que vous pouvez alors construire n’importe quel palais, n’importe quel objet, à partir du moment où vous vous engagez également à pouvoir le redécomposer, le rendre à l’humus. Cela rend impossible l’usage des polluants éternels, des plastiques… Car ce qui est problématique dans notre système, c’est que ce qu’on fait, on ne sait pas le défaire. S’engager à défaire devrait devenir une sorte de règle de politique publique. Comment peut-on diffuser cette pensée, la rendre désirable autant au niveau des individus, que des collectivités, des institutions, des entreprises ? Je dois dire que la période n’est pas très porteuse… L’homme n’est pas la seule espèce à surexploiter ses ressources, comme on le dit souvent pour se culpabiliser. Marc-André Selosse, biologiste et spécialiste en botanique et mycologie, décrit, dans l’un de ses ouvrages, les comportements du macaque à longue queue, un singe de l’île de Karam, en Thaïlande. Celui-ci a surexploité sa première source d’alimentation, les gros coquillages, et a mis au point de nouveaux outils techniques pour passer aux petits coquillages. Jusqu’à l’épuisement total, il va essayer de développer des outils pour aller chercher la dernière ressource disponible. Quand il n’y en aura plus, il ne pourra plus se nourrir. Toutes les espèces réagissent pareil, sauf que nous, nous avons une force, une puissance, pour le faire, qui est extravagante. J’ai l’impression que les temps modernes sont les temps où l’on passe aux petits coquillages, où l’on surexploite jusqu’au bout, de manière finalement assez conforme à notre nature biologique. Nos petits coquillages, c’est le gaz de schiste par rapport au pétrole. Cela demande plus d’énergie pour l’ouvrir, mais c’est possible. Mais à un moment tout cela va s’arrêter, parce que les écosystèmes vont s’effondrer. Est-ce qu’on peut agir avant ce point là ? Je ne sais pas. Ce qui est rassurant, c’est que de toute façon tout cela est transitoire, cyclique. On peut être certains que dans 1 000 ans ou 1 million d’années, la biodiversité se sera reconstituée et l’évolution naturelle aura repris son cours. Nos erreurs sont corrigibles à long terme. Reste à savoir comment donner envie aux gens d’agir autrement ? Là il faut vraiment continuer à être pédagogues, tous un peu chacun de son côté, comme Sisyphe, car il y a encore un gros problème de méconnaissance. Je rencontre des grands chefs d’entreprise, qui sont des gens ouverts, pas forcément mal intentionnés, et qui sont complètement ignorants sur ce sujet. Ils commencent à comprendre un peu les problèmes de carbone et d’énergie, mais sur la question du vivant, l’élite économique et politique est encore peu au fait. Parce qu’il n’y a pas de biologistes parmi eux, mais des ingénieurs, des financiers, des administrateurs, des gens qui ont une logique de tuyaux. « Je rencontre des grands chefs d’entreprise, qui sont des gens ouverts, pas forcément mal intentionnés, et qui sont complètement ignorants sur ce sujet. » La politique n’est jamais que le reflet de sa société, et donc quand la société criera à la biodiversité, la politique s’en occupera. Voilà pourquoi il faut continuer à faire, à parler, à écrire des livres, en résistant au discours culpabilisant qui est voué à l’échec. Il ne faut pas critiquer les propriétaires de SUV mais expliquer pourquoi la nature, les oiseaux, sont importants. Il y a 60 % d’oiseaux en moins. Nos printemps sont silencieux, les insectes disparaissent. Or sans eux, plus de pollinisation, et sans pollinisation, plus d’agriculture. Nous devons assumer un discours écologiste qui parle de nature. Est-ce que malgré tout, la technologie, et l’innovation, peuvent quand même aider dans cette transition plutôt qu’accélérer la chute ? Il faut distinguer innovation et technologie. Notamment parce qu’aujourd’hui, la transition agroécologique doit s’appuyer sur la recherche fondamentale. Et ça, c’est de la science, qui innove énormément. Il suffit d’aller sur le site de l’INRAE, pour s’en apercevoir. Le progrès scientifique va dans ce sens, que ce soit au niveau agronomique, hydrologique, médical, avec ce que l’on sait du microbiome et des communications entre les bactéries dans les intestins et celles des sols, tout cela nous pousse, pour notre propre santé, à effectuer cette transition. Et celle-ci demande beaucoup de science, beaucoup d’innovation, mais pas forcément beaucoup de technologies. Cela dit, la technologie peut aider. Comme les drones, qui pourraient repérer, avec de l’IA, les adventices, aller les déterrer, les désherber, les cercler, une à une, et aider ainsi les agriculteurs. Et c’est tant mieux. L’essentiel, c’est de lancer cette transition. Ensuite les technologies, comme toujours, nous aideront à l’effectuer. Elles doivent suivre notre volonté politique collective, et pas l’inverse. […] N’est-ce pas aussi le principe de l’économie régénératrice, qui estime que l’on a un devoir de réparation ? Comment dès lors les entreprises peuvent-elles s’emparer des concepts, que peuvent-elles tester ? J’ai beaucoup de sympathie pour les entreprises qui font de la RSE et qui essaient de faire les choses bien. Mais c’est très compliqué de le faire quand on est au sein d’un système d’incitation qui vous demande l’inverse. Et on ne peut pas demander à chaque être humain ou chaque entreprise de devenir vertueux. Il faut changer d’abord et avant tout le système d’incitation pour que les entreprises, naturellement, par leurs actions, soient vertueuses. « J’ai beaucoup de sympathie pour les entreprises qui font de la RSE et qui essaient de faire les choses bien. Mais c’est très compliqué de le faire quand on est au sein d’un système d’incitation qui vous demande l’inverse. » Si par exemple on décrète l’interdiction des intrants de synthèse, si on met les règles qu’il faut, on ne demandera plus à une entreprise si elle est ou pas vertueuse. Elles rempliront leur mission dans une économie libre qui ira naturellement vers une finalité correcte et qui sera beaucoup plus puissante que si on le fait chacun de notre côté. De plus, il s’agit de phénomènes tellement intriqués, tellement complexes, où il y a tellement de débats qu’on croit toujours bien faire et que finalement, chacun ne peut pas réinventer la science. J’encourage les entreprises qui ont le luxe de faire des actions positives à le faire, mais je ne pense pas que cela passe avant tout par elles pour changer un paradigme. Cela doit passer par le politique. Deuxièmement, il faut que les économistes réfléchissent à la manière dont on peut organiser l’entreprise pour que, effectivement, sa finalité soit l’équilibre plutôt que la croissance. Mais je n’ai pas moi-même de cheminement à proposer pour y arriver. Et côté société civile, par quoi on commence ? On commence par écrire des romans, des ouvrages de toutes sortes, tout ce qui peut faire changer. Quand les gens auront, comme le disait Élisée Reclus, le sentiment de nature dans la société moderne, l’éco-sensibilité, les choses changeront. Remettre le nez dans la nature, comprendre les phénomènes dont on vient de parler, même de façon superficielle, c’est primordial et essentiel. Le jour où tout le monde se promènera en forêt et fera son compost, on ira tous beaucoup mieux. J’ai vu passer des sondages où l’on demande aux enfants d’où viennent les yoghourts, et où ils répondent qu’ils poussent sur les arbres. Nous sommes une population – urbaine et même campagnarde – globalement déconnectée de son environnement, de son milieu, qui ne sait pas d’où vient l’eau, comment fonctionne le sol. Moi le premier, d’ailleurs, c’est pour cela que j’ai commencé à écrire des romans. Je me suis engagé sur une tétralogie qui traitera des quatre éléments. Aujourd’hui je travaille sur l’eau, puis le feu et l’air, et après la terre. Parce que j’ai envie de savoir, alors je cherche. Avant, je ne m’étais jamais posé la question d’où venait l’eau du robinet. C’est cela, commencer à se reconnecter avec les éléments premiers et le vivant autour de nous. C’est le premier pas pour faire changer une société, les politiques, les entreprises. Un pas qui pourrait être encouragé par la décentralisation ? Je pense en effet que les biorégions, concept américain qui a une cinquantaine d’années, est assez pertinent. C’est l’idée que le fait d’être responsable politiquement de son territoire, donc d’avoir des instances démocratiques directes dans lesquelles on peut participer, prendre des décisions communes sur la manière dont on gère les plans d’occupation des sols, les cours d’eau, les forêts… tout cela rend sensible à son environnement. À partir du moment où on est responsable de ce qui nous entoure, on a envie d’en prendre soin, d’une manière égoïste et naturelle. Plus les choses sont centralisées, et viennent d’en haut, moins on se sent concerné. Si le champ d’à côté est plein de glyphosate, peu importe puisque je vais acheter mes légumes bio au marché. Alors que si je mange ce que produit l’agriculteur d’à côté, cela devient mon problème. Donc plus on est dépendant d’un territoire, plus on va s’en occuper, en prendre soin. « À partir du moment où on est responsable de ce qui nous entoure, on a envie d’en prendre soin, d’une manière égoïste et naturelle. » Cela permet également de constater que sa voix a une influence, même minime. Tout cela entraîne des mécanismes de préservation de son milieu. On devient une petite espèce vivant dans son petit milieu. Je pense qu’il faut une rupture forte dans le système dans lequel nous vivons, un moment de KO pour pou- voir régénérer les choses. Autant préparer l’avenir et commencer à avoir ce genre de discussions au- jourd’hui, pour être prêts ! Retrouvez l’article en intégralité dans le numéro 62 de Décisions Durables, disponible sur l’application mobile. Crédit photo de couverture : Elodie Grégoire Pour aller plus loin :


23 juin 2025

Donald Trump : Un second mandat pour achever le climat

L’année 2024 a été la plus chaude jamais enregistrée sur la planète et la première à dépasser le seuil des +1,5 degré depuis 1850, selon l’Observatoire européen Copernicus. Parmi les pays les plus émetteurs de gaz à effet de serre, les États-Unis. Malgré un bilan climatique catastrophique lors du premier mandat, le climato-sceptique Donald Trump semble plus déterminé que jamais à détruire l’environnement. par Chloé Cenard Donald Trump n’a pas perdu une seule minute pour s’attaquer au climat. Quelques heures seulement après son investiture du 20 janvier dernier, le 47e président des États-Unis signe pas moins de 22 décrets dont certains concernent l’environnement. Devant ses partisans, réunis dans la Capital One Arena à Washington, le plus vieux président jamais investi paraphe les documents, montre fièrement sa signature et jette ses stylos dans la foule sous des hurlements, comme le ferait une rockstar avec son t-shirt après un concert. En deux coups de crayon, le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris est acté par celui qui le qualifie « d’escroquerie injuste et unilatérale ». L’objectif prévu par le texte de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, ne concerne plus le deuxième pays le plus pollueur au monde alors qu’une semaine auparavant, des villes entières de Californie disparaissaient sous les flammes causées par le réchauffement climatique et que trois ouragans ont touché les États-Unis en 2024. Une décision que Donald Trump avait également prise lors de son premier mandat de 2017 à 2021. Le nouveau président, climato-sceptique notoire, promet également de faciliter l’exploitation de pétrole et de gaz naturel en Alaska, d’éliminer les mesures qui favorisent l’achat de véhicules électriques ou encore de mettre un coup d’arrêt aux projets éoliens. Retrait de l’Accord de Paris Pour ce second tour de manège, Donald Trump semble vouloir mener une offensive bien plus agressive contre le climat. Ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques. Selon une estimation réalisée avant l’élection de novembre 2024 par Carbon Brief, le second mandat de l’ancien homme d’affaires pourrait ajouter 4 milliards de tonnes de CO2 aux émissions des États-Unis d’ici 2030. « Le premier mandat lui a permis de créer une ébauche de sa politique climatique pour son second. Il ne connaissait pas du tout la gestion du système fédéral. Désormais, il a appris de ses erreurs et en plus, il a tout un réseau de personnes qui savent ce qu’elles font et qui sont là pour déconstruire les réglementations de l’État, notamment en matière d’environnement », explique Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine, spécialiste des présidents. Cette fois-ci, les États-Unis pourront sortir de l’Accord de Paris beaucoup plus rapidement que lors de la première présidence de Trump. Pour des raisons juridiques, le retrait n’avait pu être effectif qu’en novembre 2020, quelques jours seulement avant la victoire de Joe Biden à la présidentielle qui signait alors le retour du pays au sein de l’Accord. « Le premier mandat lui a permis de créer une ébauche de sa politique climatique pour son second. » Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine Cette sortie des États-Unis est plus « politique que juridique » peut-on lire sur le site Gossement avocats, un cabinet spécialisé en droit de l’environnement et de l’énergie. « Toutefois, ils restent une partie à la Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (ndlr : CCNUCC, l’entité chargée de superviser l’action climatique au sein de l’ONU) et doivent, à ce titre, respecter l’ensemble de leurs obligations, notamment de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. » Mais Donald Trump s’est d’ores et déjà désengagé du secrétariat de la CCNUCC, faisant perdre à l’institution 22 % de son budget. Le milliardaire américain Michael Bloomberg a annoncé qu’il compenserait – avec sa fondation et d’autres acteurs privés – la contribution des États-Unis. Avec cette décision de quitter l’Accord de Paris, Donald Trump envoie un message clair. « C’est l’idée de dire qu’on est plus fort que les autres, qu’on n’a besoin de personne et que, surtout, on ne va pas s’enchaîner dans des contraintes, qu’on est libre », analyse Jérôme Viala-Gaudefroy, auteur du livre Les mots de Trump (Dalloz, 2024). Une idéologie déjà appliquée par Donald Trump lors de son premier mandat. Selon le Washington Post, il a modifié ou annulé 125 règles et politiques environnementales à cette période. En 2020, la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a enregistré près de 22 catastrophes naturelles majeures comme des ouragans et des mégafeux, contre 19 l’année précédente. « Ce retrait risque d’aggraver la situation », regrette Sarah Cleaver, chargée de campagne climat à Greenpeace France. « Chaque dixième de degré compte. » La coopération climatique mise à mal Le retour de Trump signe également une perspective inquiétante pour la coopération internationale selon François Gemenne, membre du Giec, qui parle d’un risque d’effet domino. « D’autres régimes, eux aussi dirigés par des leaders populistes, pourraient vouloir emboîter le pas aux États-Unis. On pense à l’Argentine, au Venezuela, à la Russie, potentiellement même la Hongrie ou l’Italie en Europe. L’accord de Paris repose sur le principe d’universalité. Si beaucoup de pays sortaient, ça mettrait vraiment à mal la logique même du texte. » « D’autres régimes, eux aussi dirigés par des leaders populistes, pourraient vouloir emboîter le pas aux États-Unis » François Gemenne, membre du Giec Pour l’instant, aucun pays n’a suivi les États-Unis mais en novembre, le président ultra-libéral Javier Milei, avait dit vouloir « réévaluer » sa position sur le sujet. Sarah Cleaver, de Greenpeace, se veut toutefois optimiste : « Lors du premier retrait de l’Accord de Paris, on a senti plutôt un regain d’intérêt et une communauté internationale soudée. Nous avons plutôt un consensus international autour de l’Accord. » Après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le diplomate André Corrêa do Lago, tout juste nommé président de la COP30, a déclaré : « Il n’y a pas le moindre doute que cela aura un impact significatif sur la préparation de la COP ». La 30e conférence mondiale, qui se déroulera en novembre prochain à Belém en Amazonie, marquera les dix ans de l’Accord de Paris. Un moment clé où les pays devront faire le bilan de leurs « contributions déterminées au niveau national » (les CDN) – les engagements pour faire baisser leurs émissions de gaz à effet de serre et freiner le changement climatique – et les mettre à jour. Avant de quitter la Maison-Blanche, Joe Biden a tenu à publier la CDN des États-Unis qui entend réduire les émissions de gaz à effet de serre de 61 à 66 % d’ici 2035 par rapport au niveau de 2005. Des objectifs que veulent tout de même remplir plusieurs États membres de la US Climate Alliance. « Il n’y a pas le moindre doute que cela aura un impact significatif sur la préparation de la COP » André Corrêa do Lago, président de la COP30 Malgré tout, l’ombre de Donald Trump plane sur l’évènement. La sortie de l’Accord de Paris par les États-Unis n’étant effective que dans un an, les États-Unis seront donc bien présents à la table des négociations, mais à quel prix ? « Le risque pour la COP30, c’est que les États-Unis paralysent les discussions et que les pays ne souhaitent pas annoncer de révision à la hausse de leurs engagements. Si les États-Unis en font moins, c’est difficile de demander aux autres d’en faire plus », relève François Gemenne. « Tout n’est pas perdu », souligne Sarah Cleaver, de Greenpeace France, qui parle « d’un consensus mondial sur l’intérêt de lutter contre le changement climatique. » « Tout n’est pas perdu » Sarah Cleaver, chargée de campagne et de plaidoyer Climat à Greenpeace France Les ONG s’inquiètent tout de même de l’impact du retrait des États-Unis sur la finance climat. Un concept qui désigne les financements – publics ou privés – pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Lors de la dernière COP en 2024 à Bakou en Azerbaïdjan, les 197 parties se sont accordées sur une aide financière de 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 venant des pays industrialisés pour aider les pays du Sud dans leur transition climatique et également financer les pertes et dommages. Une somme déjà jugée bien en deçà des besoins vis-à-vis de l’urgence climatique par les États bénéficiaires. « Le gouvernement américain ne participera sûrement plus à cette aide destinée aux pays les plus vulnérables aux changements climatiques mais les montants de finance climat seront toujours les mêmes. Cela veut dire potentiellement faire porter aux autres États une charge plus importante pour eux », conclut Sarah Cleaver. […] Retrouvez l’article en intégralité dans le numéro 62 de Décisions Durables, disponible sur l’application mobile. Pour aller plus loin :


06 juin 2025

Comment s’engager aujourd’hui ? Un livre pour agir, aux éditions Actes Sud

A travers les 16 portraits d’engagés que brosse cet ouvrage, vous trouverez facilement le vôtre. Êtes-vous Insider, Chercheuse, Activiste, Çavapétiste ? Ou encore Prototypeuse, Politique ou Sniper ? Vous pourrez repérer vos qualités et vos défauts, vos pensées et vos parcours. Mais bien entendu, aucune figure n’est plus importante, ni plus décisive, qu’un autre. Au contraire, c’est seulement de la mise en relation de toutes ces compétences que peut naître un nouvel avenir. La plus belle manière d’être humain, c’est le 1… évoqué par le titre. Agir de concert donc, mais avec un impératif : veiller à ne pas se laisser entraîner sur une pente souvent observée en politique, celle de ferrailler sur les différences plutôt que de se mettre d’accord sur des principes communs. Ce que les auteurs pointent en introduction : « Nos divergences au sein de l’écosystème écologique ne sont fertiles que si elles s’accompagnent, sans reniement de l’ambition, d’une capacité à se reconnaître alliés, à faire ensemble lorsque c’est opportun, à se réunir autour de l’essentiel. »* Vous aurez plaisir à lire ce livre, au ton vif et plaisant, parsemé de courtes fictions qui donnent de la chair aux idées. Surtout, il est une belle incitation à la mobilisation collective. « Vous n’êtes pas seul », disent les auteurs, à ceux qui doutent, à ceux qui souffrent. Engagez-vous ! (qu’ils disaient) : 16 manières d’être humain + 1…de Tanguy Descamps et Côme Girschig**Actes Sud – 21 € * Page 11.** Côme Girschig est un chroniquer régulier dans le magazine Décisions durables


21 avril 2025

ChangeNOW 2025 transforme le Grand Palais en Exposition universelle des solutions pour la planète

Dix ans après l’Accord de Paris, une étape clé tournée vers l’action concrète avant l’UNOC et la COP30 Paris, le 28 janvier 2025 – ChangeNOW 2025 revient avec une édition inédite du 24 au 26 avril 2025, au Grand Palais, à Paris, sous la forme d’une Exposition universelle des solutions pour la planète, à un moment clé pour la transition écologique. Dix ans après la signature de l’Accord de Paris, les ambitions écologiques et sociales sont plus que jamais menacées, alors que l’ONU alerte sur une hausse des températures record et que les États-Unis viennent d’annoncer leur sortie temporaire de l’accord, fragilisant les efforts collectifs pour limiter le réchauffement à 1,5°C. 10 ans après l’Accord de Paris : cap vers l’UNOC et la COP30 ChangeNOW 2025 réunira les architectes de l’Accord de Paris, dont Laurent Fabius, Président de la COP21, ainsi que des personnalités de premier plan telles que Patricia Espinosa, ancienne secrétaire exécutive de la CCNUCC, et Diána Ürge-Vorsatz, vice-présidente du GIEC. Véritable plateforme du multilatéralisme, l’événement favorisera les échanges entre les trois grandes COP – Climat, Biodiversité, Désertification – et préparera la COP30 ainsi que d’autres échéances clés, comme l’UNOC, afin de transformer les engagements en actions concrètes et relever les défis environnementaux et sociaux. Une Exposition universelle des solutions au Grand Palais : un héritage historique pour anticiper l’avenir En revenant au Grand Palais, l’événement renoue avec l’esprit des grandes expositions universelles et place l’innovation au service du changement durable. Avec 10 000 entreprises, 1200 investisseurs et 40 000 participants de 140 pays, ChangeNOW est le plus grand rassemblement international dédié aux solutions pour la planète, mettant en avant plus de 1 000 solutions à fort impact. « Dix ans après la COP21, et malgré la récente sortie des États-Unis de l’Accord de Paris et la montée des discours anti-environnement, ChangeNOW affirme plus que jamais son rôle d’accélérateur de la transition écologique et sociale. Des milliers d’acteurs engagés seront présents pour rappeler au monde que l’esprit de Paris est bien vivant et que le changement est en marche. » – Santiago Lefebvre, Fondateur et Président de ChangeNOW. Trois jours pour accélérer la transition écologique et sociale ● Exposition des solutions : Plus de 1 000 innovations dans des secteurs clés tels que l’énergie, la biodiversité, les villes durables et l’économie circulaire. ● Pavillons pays : Des stands nationaux mettant en lumière des solutions locales innovantes, avec des pays comme l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Maroc. ● 3 jours de conférences : Plus de 200 conférences animées par plus de 500 intervenants internationaux aborderont les grands enjeux de la transition écologique et sociale : climat, biodiversité, ressources naturelles, inclusion. Des dirigeants d’entreprises comme Accor, Bouygues, Henkel, Lidl, Nexans, Saint-Gobain, partageront leurs stratégies concrètes pour accélérer la transition à tous les niveaux. ● Gouvernance internationale : En amont de l’UNOC et de la COP30, ChangeNOW 2025 sera un rendez-vous stratégique pour renforcer la coopération multilatérale. ● L’Odyssée de l’eau : Du 24 au 26 avril, une exposition immersive de 1 000 m² sur les Quais de Seine, ouverte à tous, mettra en lumière les solutions durables face aux défis maritimes et fluviaux. Conférences, démonstrations et expériences sensorielles rythmeront ce parcours pour sensibiliser et mobiliser le public. Informations pratiques Du jeudi 24 au samedi 26 avril 2025, au Grand Palais, Paris Inscription public : c’est ici


10 avril 2025

Lyon et Nancy se mobilisent pour la transition

Ici on agit !, ce sont une série d’événements programmés les 25 et 26 avril 2025 à Nancy, puis à Lyon les 16 et 17 mai 2025 à La Sucrière. Ces événements uniques et ambitieux visent à sensibiliser, mobiliser et engager l’écosystème local autour des enjeux climatiques et environnementaux. Décideurs, citoyens et acteurs du changement pourront profiter de conférences, d’animations et d’ateliers dédiés à la transition écologique. Un objectif : agir ensemble et localement pour l’environnement et le climat ! Des personnalités référentes prendront la parole pour aborder les enjeux environnementaux et climatiques, comme Jean-Marc Jancovici, Président The Shifter Project, Valérie Masson-Delmotte, climatologue et coprésidente du GIEC de 2015 à 2023, mais aussi Jean Jouzel, climatologue et co-lauréat du Prix Nobel de la Paix 2007 au titre du GIEC, Rémi Camus, aventurier, en autres… prendront la parole sur les scènes d’« Ici On Agit ! ». Au total, sur ces deux destinations, ce sont plus de 150 speakers, 70 tables rondes, plus de 100 stands et partenaires engagés et près de 40 animations et ateliers pédagogiques. Un événement en deux temps : pour les professionnels et pour le grand public Le vendredi : la première journée de l’événement sera réservée aux professionnels, collectivités, étudiants et journalistes. Durant cette journée, le public sera invité à rencontrer les exposants (entreprises, collectivités et associations) qui présenteront leurs solutions et actions pour notre territoire et à participer aux conférences et ateliers proposés sur les cinq scènes de l’événement. Cette première journée se clôturera par une soirée networking avec concert. Le samedi : « Ici On Agit ! » se transforme pour accueillir le grand public (familles, amis, petits et grands) avec un programme riche en découvertes : le village des associations, ateliers, animations, expositions, spectacles et expériences à partager et à reproduire. Ces événements sont organisés par le groupe EBRA.

Articles les plus lus

Sarah El Haïry, Haute commissaire à l'Enfance

20 juillet 2026

Sarah El Haïry : “Faire de la transition écologique une opportunité de protection des enfants”

Haute-commissaire à l’Enfance depuis mars 2025, passée par les secrétariats d’État à la Jeunesse et à la Biodiversité, Sarah El Haïry souhaite que les enjeux de la transition soient l’occasion d’intégrer davantage la protection de l’enfance dans les politiques publiques. Deux avancées qui, selon elle, doivent aller de pair. Entretien. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelles sont les missions du Haut-commissariat à l’Enfance ? La création du Haut-commissariat à l’Enfance a été annoncée le 28 décembre 2024 en réponse à une urgence : celle de protéger les plus jeunes de la précarité, de la violence et de l’isolement. La convention internationale des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1989 par les Nations-Unies, dit qu’un enfant a le droit de jouer et de grandir en sécurité. En France aujourd’hui, un enfant sur cinq est en situation de pauvreté. Au 31 décembre 2023, plus de 220000 enfants étaient pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Cette précarité affecte l’accès à l’éducation, à la santé, aux loisirs, à la culture, au logement et à la mobilité. Notre première mission est de renforcer leur protection face à toutes les violences dont ils font l’objet. Nous intervenons aussi en matière de santé, d’accueil et d’accompagnement à la parentalité. L’un de mes chantiers est de développer une véritable culture de la prévention, permettant de réduire les risques au maximum, mais aussi de changer l’orientation de nos politiques publiques, encore trop axées sur le curatif. L’enfance n’est pas pensée, pour l’instant, de manière transversale et pluridisciplinaire. On envisage l’enfant sous le prisme de la santé, ou de l’éducation, ou de la justice… Je souhaite briser ces silos, afin de remettre l’enfant au centre. Pour cela, nous organisons la concertation entre des acteurs aux logiques parfois divergentes – institutions, entreprises, associations, services sociaux… – afin de parvenir à créer des coalitions. Comment intégrez-vous dans ces missions les enjeux de la transition ? L’important à mon sens est d’inclure l’enfant dans toutes les politiques de transition. Qu’il s’agisse d’aménagement urbain, de mobilité ou d’alimentation, il faut faire des nécessaires évolutions de ces secteurs une opportunité pour protéger les enfants. La transition écologique, comme la protection de l’enfance, doivent devenir des préoccupations centrales et transversales. Ce ne sont plus des sujets annexes. Leur prise en compte doit imprégner toutes nos décisions. C’est un changement de paradigme. Les enfants sont les premiers touchés par les questions de santé environnementale. Ce sont les plus vulnérables face à la pollution de l’air et à l’exposition à certaines substances toxiques. Comme ils sont les plus exposés, il faut penser l’ensemble des projets de transition à hauteur d’enfants. Nous avons envers eux une responsabilité de protection et d’accompagnement. C’est un combat commun : pour les enjeux que nous avons à porter, j’ai autant besoin de l’élu en charge de l’urbanisme que de celui qui s’occupe de la petite enfance. Vous avez des exemples ? Prenons la pollution lumineuse, très nuisible à la biodiversité. Les projets de smart cities intègrent la mise en place de capteurs de mouvement et de luminosité, afin d’adapter l’intensité lumineuse aux besoins. À ce dispositif, il faut inclure des capteurs à hauteur d’un enfant d’un mètre vingt – qui seront également utiles pour les personnes en fauteuil roulant. Idem pour les feux tricolores, que l’on peut équiper de détecteurs identifiant la présence d’enfants, afin d’allonger la durée des feux pour leur permettre de traverser à leur rythme en toute sécurité. Je ne suis pas techno-solutionniste, mais je me dis que l’on peut profiter de certaines opportunités pour adapter la ville aux enfants. Selon une étude récente de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, les enfants d’aujourd’hui vont à l’école tout seuls à partir de 11 ans, soit un an plus tard que la génération de leurs parents, à cause des dangers perçus. Il faut rendre la ville plus sûre. L’Irlande, par exemple, a mis en place des pistes cyclables dédiées aux plus jeunes, interdites aux vélos électriques qui filent à toute allure ! Ne pas adapter la ville à leurs besoins, c’est prendre le risque de les cantonner encore plus dans leur chambre, où le monde virtuel et donc les réseaux sociaux les maintiennent déjà beaucoup. Un espace public où les enfants ne sont pas les bienvenus, c’est une discrimination. Quel est le niveau d’éco-anxiété chez les jeunes ? Il existe plusieurs niveaux. Selon un autre rapport publié par l’Ademe en 2025, 15% des Français sont “moyennement touchés” par l’éco-anxiété et 5% “très fortement touchés”. Les jeunes sont plus éco-anxieux que leurs aînés. Si l’éco-anxiété affecte 22% des 50-64 ans et 31% des 35-49 ans, elle concerne 33% des 15-24 ans et 39% des 25-34 ans. Ces deux classes d’âge sont aussi les plus exposées en termes de santé mentale : 8 à 10% des 15-34 ans s’avèrent “très fortement éco-anxieux”. Globalement, on distingue différents profils : les éco-indifférents, les éco-détachés, les éco-soucieux, les éco-préoccupés, les éco-alarmés, les éco-effrayés et les éco-terrifiés. L’étude montre aussi que les filles sont plus éco-anxieuses que les garçons. Comment répondre à cette éco-anxiété ? D’abord, il ne faut pas hésiter à l’exprimer auprès d’un professionnel de santé et à se faire accompagner. L’éco-anxiété est admise désormais comme un fait psycho-social ; ce n’est pas une lubie. Ensuite, il faut promouvoir l’action ; chaque éco-engagement agit comme un régulateur. Notre rôle est d’aider à systématiser des occasions de faire, dès le plus jeune âge. Aujourd’hui par exemple, nous accompagnons la création de potagers dans des crèches, car nous savons que plus l’enfant est au contact de la nature, plus il prend conscience de sa relation avec elle, plus il se sent acteur, plus cela nourrit sa santé physique et mentale. En tant que ministre j’ai également pu porter la présence d’éco-délégués dans les collèges et les lycées, ainsi que les services civiques écologiques qui permettent aux 16-25 ans de s’engager pour plusieurs mois dans une mission environnementale indemnisée. Ce sont des opportunités d’action. Comment l’école s’adapte-t-elle structurellement aux enjeux de la transition ? La désimperméabilisation de certaines cours d’école a permis de réintroduire des îlots de fraîcheur. S’il s’agissait d’abord d’assurer le bien-être des enfants, en anticipation des pics de chaleur induits par le réchauffement climatique, ces initiatives ont aussi permis d’améliorer le cycle de l’eau et de réintroduire de la biodiversité à l’intérieur de territoires qui avaient été complètement bétonnés. À Barcelone, où les établissements scolaires se sont déjà beaucoup adaptés aux enjeux de la transition, ils sont en train de transformer les écoles, afin d’offrir aux enfants des lieux de socialisation, dotés d’une bonne qualité d’air. Ces projets permettent de faire converger les nécessités sociales et écologiques. Qu’en est-il de l’accès à une alimentation durable ? C’est aussi un enjeu fort, tant sur le plan social qu’écologique. Les repas en temps collectif sont une opportunité. D’abord, ils répondent à des précarités. Le déjeuner à la cantine est pour certains enfants le seul repas où ils peuvent, par exemple, manger des fruits frais et de saison. Des études montrent que la qualité des repas pris à la maison se dégradent également par l’omniprésence des écrans et la dégradation des liens familiaux : beaucoup d’enfants mangent seuls ou devant un écran. C’est délétère. Sur le plan écologique, la mise en œuvre des lois Égalim et l’obligation d’introduire des produits biologiques et locaux dans les cantines permettent d’améliorer la qualité nutritionnelle des repas. Nous sommes en train d’organiser une action avec des chefs étoilés dans les écoles, dans un objectif d’apprentissage des produits et des bons réflexes alimentaires. Quelle est la place de l’éducation à l’environnement dans les programmes scolaires ? À mon sens, il ne faut plus en faire un thème séparé. L’éducation à l’environnement, c’est l’éducation à l’avenir. Cela devrait davantage apparaître en filigrane dans tous les apprentissages. Adapter les pédagogies, prendre acte des transitions, comprendre les trajectoires en termes de climat, de pression sur la biodiversité et d’accès aux ressources, donner les moyens de devenir des acteurs de l’adaptation : dès la maternelle, on peut sensibiliser les enfants à la préservation de l’eau, au tri, à la saisonnalité… Il faut leur faire côtoyer et aimer la nature dès le plus jeune âge, même s’ils vivent dans des environnements urbains, par exemple par des visites très régulières en forêt ou dans des fermes pédagogiques. Ces actions ne doivent plus être des expérimentations isolées. Elles doivent se généraliser. La virtualité omniprésente dans la vie des enfants et des adolescents ne nuit-elle pas à leur intérêt pour ce qui les entoure ? La place des écrans est un sujet important, face auquel nous ne pouvons pas laisser les parents seuls. La vitesse avec laquelle l’intelligence artificielle s’intègre dans nos vies est très rapide et très brutale. 70% des parents se disent dépassés. Il faut les aider à estimer la place que prend ce monde virtuel dans le quotidien de leurs enfants, à identifier ses conséquences sur leur santé mentale et somatique, et à s’en ressaisir. Il convient par exemple d’expliquer ce qu’est une bulle algorithmique et de souligner ses biais, pour développer l’esprit critique. Un autre enjeu est de travailler avec les grands opérateurs numériques et les associations pour assurer la protection des jeunes dans ces espaces. Qu’ils ne tombent pas sur un contenu pornographique au détour d’une plateforme de jeu, par exemple. On estime que la majorité des collégiens et des lycéens ont déjà été exposés à des images pornographiques sans le désirer. D’ores et déjà, nous avons obtenu légalement l’interdiction des sites qui ne contrôlent pas de façon effective l’âge de leurs visiteurs. Comment travaillez-vous avec le monde de l’entreprise ? Qu’attendez-vous de lui ? J’attends d’abord des entreprises qu’elles accompagnent leurs collaborateurs sur la question de la parentalité. J’ai besoin qu’elles prennent conscience de la charge mentale des parents qu’elles emploient, des difficultés qu’ils rencontrent et du temps dont ils ont besoin pour leur vie de famille. C’est un travail que nous menons avec l’Association nationale des DRH, très engagée sur les questions sociétales. La création d’un nouveau congé de naissance, permettant aux parents de prendre jusqu’à deux mois supplémentaires chacun pour accueillir leur enfant, vient d’être approuvée par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. On peut aussi aller plus loin sur les parcours PMA, les enfants malades, la santé mentale au sein de la famille, le droit à la déconnexion… D’autre part, j’attends des entreprises qu’elles veillent au respect des enfants dans le choix de leurs fournisseurs, tout au long de leur chaîne de valeur. Il est intolérable en 2025 de collaborer avec des entreprises qui exploitent les enfants. Pensez-vous qu’une nouvelle culture est en train de s’installer ? ll n’y a aucun fatalisme ; les lignes bougent, mais il faut encore rendre le sujet populaire. Il faut ouvrir les imaginaires, créer de la proximité, nourrir une sensibilité. À mon niveau, je suis un catalyseur de coalitions. Si je ne crée pas de coalitions, je ne crée pas de changement ni de transition. À partir du moment où les gens s’engagent et voient le résultat concret de leur action, cela crée une confiance sur la capacité d’agir et initie un cercle vertueux. Mon rôle est de donner des clés, monter des ateliers, fédérer des acteurs, lever certaines barrières. Quand je demande à la Fédération française du jouet d’imaginer des jouets à même de faire évoluer les comportements, notamment contre les violences faites aux enfants, je participe à briser un silence ou un impensé. Étonnamment, quand je dis : “J’ai besoin de vous, je n’ai pas votre savoir-faire, mais j’ai des leviers qui pourront rendre votre action plus forte et plus utile”, je suis entendue. Vous organisez tous les mois des projections de films… Certains sujets, lorsqu’ils sont traités sont un angle sensible, ne peuvent pas laisser indifférents. Ainsi, la culture participe-t-elle à accompagner des compréhensions sur des sujets parfois complexes. Nous avons par exemple organisé une projection de la série anglaise Adolescence – dont des extraits sont diffusés à la demande de l’Éducation nationale dans certains collèges, comme cela a été le cas au Royaume-Uni. Les deux-tiers de la salle ne l’avait pas vue. Nous avons également diffusé le documentaire Les écrans rois. Ces projections sont suivies d’une discussion puis, quelques jours plus tard, pour ceux qui ont envie d’aller plus loin, d’une demi-journée de tables rondes avec des experts, qui permettent de revenir sur les constats puis d’envisager des solutions. Les gens en sortent généralement avec une volonté, ou du moins une capacité de faire. Cela change totalement ma relation avec les acteurs avec qui je travaille. Les initiatives prises par les jeunes eux-mêmes sont-elles utiles et entendues ? L’engagement des jeunes en faveur de la transition écologique est une formidable école de citoyenneté. À Brest, une association de collégiens a nettoyé les plages de leurs plastiques, puis en a fait un événement à la mairie. Dans une autre commune, des éco-délégués ont fait bannir les distributeurs de boissons de leur établissement scolaire, afin de les remplacer par des gourdes et des fontaines à eau. Les jeunes peuvent être très novateurs – les nouvelles formes de réseaux sociaux autour de l’entraide ou de la seconde main, comme Allo Voisins viennent d’eux. L’enjeu de la transition, au-delà de la question des ressources, c’est de soutenir une façon de vivre plus douce et plus respectueuse. Pour l’instant en France, il existe 2000 conseils municipaux des jeunes. Cela représente seulement 6% des communes. L’association qui les fédère, l’ANACEJ, a publié récemment une étude qui montre la diversité des actions mises en œuvre, de la simple discussion à la consultation des jeunes sur des sujets qui les concernent. Il existe des conseils d’usagers et des comités d’experts dans pratiquement tous les domaines, alors pourquoi ne pas impliquer les enfants dans la manière dont on construit leur monde ? Cela peut paraître symbolique mais demain, les horaires dans les abribus seront peut-être affichés non seulement à hauteur d’adulte, mais aussi à hauteur d’enfant… Pour les rendre encore plus acteurs, il faut soutenir leur visibilité dans les instances, leur rendre les chemins de décision compréhensibles, et adapter nos supports et nos discours.   Vers une clause d’impact jeunesse ? La clause d’impact jeunesse est un mécanisme d’évaluation systématique visant à mesurer l’impact d’une décision politique, d’une loi ou d’un budget sur les jeunes générations – souvent les moins de 30 ans. Cette clause peut porter sur l’emploi et la formation, le logement, la santé mentale, le climat, la participation citoyenne… En France, cette clause n’existe pas encore, mais l’idée progresse. Certains pays européens ont déjà fait un pas en ce sens : en Autriche, depuis 2013, toute loi doit être évaluée selon son impact sur les jeunes ; l’Allemagne expérimente la même chose depuis 2017 ; et la Finlande intègre les jeunes dans ses évaluations d’impact intergénérationnel, notamment sur les politiques climatiques. Ces exemples nourrissent la réflexion au sein de la Commission européenne et du Conseil de l’Europe.   Le réseau “Ville amie des enfants” Metz, Nantes, Marseille, Puteaux, Bailleul… 300 villes en France font partie du réseau “Ville amie des enfants”. Portée par l’Unicef et ses comités locaux, lancée en France en 2002 en partenariat avec l’Association des maires de France, cette initiative vise à promouvoir et à garantir les droits des enfants et des jeunes à l’échelle locale. Chaque ville labellisée s’engage à intégrer leurs besoins et leurs voix dans ses politiques territoriales, en termes notamment de bien-être, de lutte contre les discriminations, d’éducation, de participation aux décisions qui les concernent et de sensibilisation à leurs droits. www.villeamiedesenfants.fr   Sarah El Haïry en 6 dates clés 1989 Naissance à Romorantin (Loir-et-Cher) 2017 Première mandat de députée en Loire-Atlantique 2020 Nommée secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et du Service national universel 2023 Nommée secrétaire d’État chargée de la Biodiversité 2024 Nommée ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles 2025 Nommée Haute-commissaire à l’Enfance  

03 février 2026

Brune Poirson : « La transition écologique est une question de méthode ! »

Ancienne secrétaire d’État à la transition écologique de 2017 à 2020, directrice du développement durable pour le groupe Accor de 2021 à 2025, la quadragénaire a navigué entre le privé et le public tout au long de sa carrière avec un fil rouge : la transition, le développement durable et les modèles économiques qui en découlent sont nos meilleures chances d’être un État souverain, compétitif. Une mission d’autant plus cruciale à un moment où de nombreuses réglementations sont démantelées, et où le contexte géopolitique tend à resserrer les rangs vers une économie du court-terme. Entretien. De vos engagements politiques à vos expériences dans le privé, comme chez Accor, vous avez dédié votre carrière à l’accompagnement de la transition écologique. Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience de ces enjeux et vous a donné envie de vous engager ? Brune Poirson : J’ai grandi en zone rurale, à la campagne. Pour moi, c’était naturel de suivre l’évolution des cycles de la nature, la question ne se posait pas. J’étais entourée d’agriculteurs, l’agriculture était moins mécanisée, encore plus connectée à la nature. Nous voyions directement les drames que représentent une sécheresse, ou trop de pluie. Je n’ai pas eu de déclic en tant que tel, mais plutôt des moments marquants. Je me souviens par exemple de la cantine de mon école : il y avait certains enfants dont on savait qu’ils ne mangeaient qu’à midi, et qui avaient parfois tellement faim qu’ils consommaient même la peau des melons. Ce qui pose des questions sociales, mais aussi environnementales. C’est intolérable de ne pas avoir assez à manger, sans compter que la peau des melons était pleine de pesticides. Ce sont des choses comme ça qui m’ont marquée et qui m’ont donné envie de travailler dans le domaine du développement durable. À l’époque, il y a une vingtaine d’années, c’était un secteur de niche ! J’aurais pu devenir ingénieure, mais ce n’était pas ma vocation. J’ai fait des Sciences politiques, car je savais que je voulais m’engager en politique pour changer les choses. Avec une approche plus systémique, plus transversale. Vous avez passé plusieurs années en Inde, où vous avez occupé des fonctions en politique (gouvernement indien), dans le secteur public (Agence française de développement) et privé (Véolia Water India). Quelle était votre intention en partant ? En effet, je n’y suis pas allée par hasard. Je voulais impérativement passer du temps dans les pays émergents parce que j’avais l’intuition que de nombreuses solutions viendraient de chez eux car ils étaient déjà face à des problèmes que nous allions avoir plus tard. Et qu’il fallait les voir beaucoup plus comme des alliés ou des pays dont il fallait apprendre que l’inverse. J’ai ensuite voulu retourner en politique en France, en passant d’abord par la Kennedy School à Harvard. Il s’est trouvé qu’au même moment, le Emmanuel Macron de 2017 correspondait à mon projet. J’ai fait un an de campagne sur le terrain chez moi, j’ai été élue, et nommée au gouvernement : j’ai décidé de me saisir du sujet de l’économie circulaire, et j’étais en charge des négociations climatiques internationales. À cette période, ni l’État ni les entreprises ne pensaient pertinent de sortir des modes de production linéaire. Certains discours véhiculaient le fait qu’il n’y avait rien à faire, que les entreprises finiraient par s’en saisir. Cela me paraissait aberrant, notamment parce que je voyais ce qu’il se passait en Asie et qu’il me semblait indispensable de s’en saisir pour que la France devienne leader dans le domaine. En plus des questions d’accès aux ressources, notamment aux minerais, aux métaux rares, je voyais aussi que si nous continuions à gérer les choses comme on le faisait, nous allions perdre en compétitivité dans de nombreux secteurs comme le plastique, la mode, l’agroalimentaire… Alors que l’économie circulaire est une occasion d’être souverain, avec une politique industrielle, des emplois locaux, non délocalisables, et un bénéfice pour l’environnement. Vous dites que beaucoup n’en percevaient pas les enjeux, écologiques, économiques, politiques. La loi relative à la lutte contre le gaspillage et pour une économie circulaire a été promulguée en 2020. 5 ans après, où en sont les entreprises françaises dans leur compréhension du changement climatique et de son impact sur leurs modèles ? Je pense qu’elles ont compris que c’était une réalité et qu’il allait falloir s’en occuper sous peine de voir leur rentabilité affectée, même si elles n’avancent pas toutes au même rythme. C’est aux États-Unis, mais une étude du MIT indiquait récemment que quasiment l’intégralité des chefs d’entreprises américains savent qu’à un moment, ils vont devoir délocaliser le siège de leur entreprise ou de leurs filiales majeures. Ils sont conscients qu’ils vont devoir s’adapter. Pour moi, il y a désormais deux questions clés : c’est « quand » et « comment ». C’est vraiment en considérant cela que l’on peut évaluer le degré de compréhension réelle de la transition au sein des entreprises. Or, ce sont ces questions que beaucoup éludent encore. Ensuite, il faut différencier les PME et les ETI d’un côté, et les grandes entreprises de l’autre. Sachant que parmi les grands groupes, il y a vraiment des différences entre ceux qui ont intérêt à transitionner pour leur business model et ceux qui n’en ont pas et qui continuent à privilégier la rentabilité court-terme. Quel a été l’impact dans ce contexte de l’annonce initiale de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) dont le but est d’obliger un panel au départ relativement large d’entreprises à rendre compte de leurs opérations et leurs réponses aux défis environnementaux et sociétaux ? Malheureusement, la CSRD a été déployée au moment de l’arrivée de Trump, et des grands reculs écologiques aux États-Unis. Et au moment aussi, du coup, de l’accentuation des crises géopolitiques. Cela a été très utile pour tous les détracteurs de l’environnement, qui avaient enfin un point solide sur lequel s’appuyer, pour freiner la transition. Cela a représenté une aubaine pour les détracteurs du climat qui avaient été forcés de faire profil bas après le Covid. Il y a également eu une approche trop centrée sur le reporting, alors que le cœur de la CSRD, c’est le plan de transition. C’est se demander comment une entreprise aujourd’hui peut s’organiser pour contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. On ne dit pas qu’il faut tout faire d’un coup, mais qu’il faut un plan. Une vraie réflexion. Ensuite, évidemment, pour faire ce plan de transition, on a besoin d’indicateurs, de transparence… Le problème, c’est que les choses ont été inversées et qu’elle a d’abord été vue comme un reporting, comme un exercice chronophage de collecte de données vide de sens et donc perçu comme inutilement cher. Pour toutes ces raisons-là, je pense que la CSRD a quelque part servi d’excuse pour ceux qui ne voulaient pas avancer. C’était vraiment l’aubaine. Et c’est vrai qu’il est difficile de se poser la question du plan de transition, surtout quand on est un chef d’entreprise et qu’on sait que son mandat dure encore 3-4 ans. On peut se dire qu’avec un peu de chance, ce sera à celui d’après de faire les transformations. C’est différent quand il s’agit d’une question de survie, ce que l’on peut peut-être plus voir dans les entreprises familiales. Certaines ont pris des décisions fortes, comme arrêter de commercialiser des produits qui pourtant représentent un pan très profitable de leur activité. Pour les entreprises cotées, c’est plus difficile peut-être. Elles appartiennent à des actionnaires qui ont souvent des logiques de rentabilité court-termiste. Mais in fine, si on veut que les entreprises évoluent, il faut une régulation forte. Elles ne se saisiront pas d’elles-mêmes sérieusement de la question climatique et de la biodiversité. Le fait que l’application de la CSRD soit reportée de 2 ans et les critères assouplis sont dans ce cadre loin d’aider à changer cela… Ce n’est pas tant le fait que le calendrier soit aménagé qui me pose problème. Qu’on se dise qu’il faut plus de temps pour les PME, les ETI, et même les entreprises cotées, ce n’est pas rédhibitoire, si cela va avec un suivi des progrès de la part du régulateur pour maintenir le mouvement et une pression positive sur les entreprises. Et à mon sens, c’est ça qui manque aujourd’hui. Or, c’est le rôle des responsables politiques, de comprendre où en sont les entreprises, les citoyens, de s’assurer que certes, on rallonge le calendrier, on ralentit la mise en œuvre, mais avec l’assurance que les entreprises sont engagées. Je dis cela parce que c’est un grand classique des politiques publiques environnementales : une échéance est fixée, sur la suppression de tels néonicotinoïdes, pesticides, ou alors l’atteinte de la neutralité carbone par exemple. Et certains acteurs économiques se permettent de ne rien faire pour ensuite aller voir le responsable politique six mois avant la date butoir en disant qu’il sera impossible d’être dans les temps. On recule sans cesse les échéances, et donc l’action. Voilà pourquoi je trouve qu’aujourd’hui, la transition écologique, c’est vraiment une question de méthode. Comment fait-on pour mettre cela en place ? Je suis loin d’avoir toutes les réponses, il faut être humble, mais je pense que ce sont des façons de faire les politiques publiques qui sont très différentes. On le voit très bien d’ailleurs avec la loi Duplomb, où le débat est devenu impossible. Il faut prendre les sujets à un niveau beaucoup plus local, pour sortir de l’idéologie dans laquelle on est complètement pris au niveau national, évidemment. Il faut également un suivi très régulier, un accompagnement. Je crois que le responsable politique n’est pas tant là pour faire passer des lois que pour mettre en cadence, pour s’assurer que la société avance à un bon rythme. C’est comme quand vous faites une promenade dans la montagne, il y a des moments où vous marchez très vite, d’autres où vous ralentissez, mais vous avancez toujours vers votre but. Aujourd’hui, on voit bien qu’on est très loin de ça. Avec la loi Duplomb, par exemple, on est sur des sujets très idéologiques et qui n’ont pas été préparés en amont, atterrissant en toute logique à des blocages. Sauf que quand vous êtes bloqué en matière de transition écologique, étant donné que le réchauffement climatique avance à vitesse grand V, toujours plus rapidement, ça veut dire que vous reculez. Quid alors du recul global sur toutes les législations et réglementations en lien avec l’environnement : critères d’application de la CSRD, mais aussi loi Duplomb, comme vous l’avez évoqué, la Prim’Rénov remise en question… Autant de textes qui laissent penser que la protection de l’environnement et les mesures préventives ne sont plus des préoccupations majeures… Est-ce une défaite ou une opportunité pour innover autrement ? Je pense qu’on assiste à un suicide lent de l’Europe, avec le démantèlement systématique et sans précédent de toute la régulation environnementale. Encore une fois, je pense qu’il y a vraiment une différence entre démantèlement et adaptation du rythme. Autant, comme je vous disais, je pense que c’est compréhensible et qu’il faut parfois savoir aménager le rythme de transformation. Autant démanteler, je pense que c’est criminel. D’abord, tout simplement parce que les conséquences économiques sont majeures. Il y a un coût différé qui est considérable, on le sait très bien. Nicholas Stern a montré combien le coût de l’inaction est beaucoup plus cher que celui de l’action. Il y a un risque tout simplement de perte de compétitivité internationale. Or je suis convaincue que les politiques vertes sont un avantage concurrentiel majeur pour l’Europe, et c’était dans cet esprit-là qu’a été fait le Green Deal. La Chine ne s’y est pas trompée, elle a analysé où elle pouvait avoir un temps d’avance sur l’Europe et sur les pays occidentaux, et elle a vu que c’était dans toutes les technologies de la transition. Si l’on ne fait rien, ce qui va se passer, c’est que nous allons devoir démanteler encore plus notre propre législation environnementale pour protéger une industrie du passé, pour ne pas avoir à être dépendants des technologies vertes chinoises. On marche totalement sur la tête, alors qu’on avait un temps d’avance. C’est vraiment un drame. On le voit aussi avec l’effondrement des investissements fléchés vers la préservation de l’environnement. Cela dépend des études mais il est estimé que c’est quasiment 500 milliards d’euros de déficit annuel d’investissement climatique qui manque en Europe depuis ces changements de régulation. C’est se tirer dans le pied d’un point de vue économique. Ensuite, il y aura des conséquences de ce démantèlement de la législation environnementale, géopolitique et démocratique, qui sont dramatiques. Cela aide, en fait, la montée de tous les populismes anti-écologiques. Le recul environnemental fait le jeu de l’extrême-droite, des lobbies. Cela leur donne raison. On voit très bien qu’il y a une instrumentalisation politique et que là, il y a une manne, c’est une rente et une rampe politique pour les extrêmes. Nous leurs permettons non seulement de conquérir le pouvoir, mais d’y rester ensuite potentiellement longtemps. Enfin, pour moi, la troisième conséquence majeure avec la perte de notre statut potentiel de leader climatique mondial est la perte du leadership européen. Le leadership climatique faisait vraiment partie du soft power de l’Europe. Notre projet après la Seconde Guerre mondiale en Europe était la paix. Aujourd’hui, nous avions besoin d’un deuxième projet, qui est le défi climatique. Même si probablement, à cause de Poutine, la paix reste toujours aussi centrale. Il y avait un projet politique derrière, une façon d’attirer et d’être un continent qui est attractif. Et là, on voit très bien qu’on est en train de le perdre. Voilà pourquoi le démantèlement des normes environnementales est dramatique. Pourtant, l’argument qui est donné est celui de la compétitivité. Oui, mais encore une fois, c’est une compétitivité de courte vue. Et même là, je pense qu’il faudrait demander des comptes aux entreprises. Je ne dis pas que c’est facile, parce qu’on vit dans un monde qui est très difficile, avec une succession de crises et une polarisation sociétale profonde, ainsi qu’une convergence des transformations avec l’IA, la géopolitique, l’environnement, le climat. Mais je trouve qu’on ne peut pas démanteler sans, derrière, demander des comptes aux entreprises : ce démantèlement a-t-il eu des conséquences en termes d’amélioration de leur compétitivité ? Pour le moment, je trouve que c’est une demande qui a été satisfaite sans contrepartie, avec le court terme qui prédomine. Vous avez parlé de suicide lent de l’Europe. Est-ce que la surtransposition des normes européennes en France accélère ou freine l’impact ? Là encore, c’est une question de méthode. Sur-transposer les normes européennes en France peut être une bonne chose parce que cela nous force à avoir un temps d’avance et nous permet d’imposer notre expérience et notre connaissance des choses. Prenez par exemple l’économie circulaire : la loi française a positionné la France comme pionnière et le reste de l’Europe a suivi (interdiction de destruction des invendus, les objectifs de suppression du plastique à usage unique, les responsabilités élargies des producteurs…). Nous avions un coup d’avance qui nous a permis d’avoir la légitimité et la capacité de piloter l’avenir normatif et réglementaire de l’Europe. C’est une bonne chose pour l’influence de la France en Europe. Maintenant, pour d’autres secteurs, comme le secteur agricole, c’est vrai que c’est très difficile. On interdit certains pesticides ou herbicides et pas les pays voisins. Donc, évidemment, c’est perçu comme injuste et punitif. Mais si on accompagne un secteur, si on déploie une méthode, je pense qu’on peut arriver à être en avance en matière de transition agroécologique. C’est ce qu’on a voulu faire pour le glyphosate, par exemple. On a échoué au niveau européen, mais c’était vraiment cet objectif. Je comprends donc que la sur-transposition soit un problème, mais il faut qu’on apprenne à mieux l’accompagner, mieux l’expliquer et mieux valoriser aussi en quoi elle peut donner un leadership à la France. Pensez-vous que, à court et moyen terme, les entreprises traditionnelles vont être bousculées par les entreprises et start-up à impact, dont le nombre a augmenté de 10 % en 2024, selon Bpifrance ? Le réchauffement climatique devient une réalité de plus en plus concrète. Les questions sociales abîment profondément la société, nuisent au climat des affaires, plus généralement, quand vous avez une société violente, divisée. Et donc, dans ce contexte-là, on a besoin de solutions. Et c’est là où en effet toutes les start-ups à impact ont un rôle essentiel, d’autant qu’elles sont souvent rentables.  Tout l’enjeu, évidemment, est d’arriver à mesurer la rentabilité et à développer des indicateurs qui permettent de comparer vraiment les entreprises à impact et les autres. Parce que si vous regardez uniquement la rentabilité financière, forcément, il y en a qui sont plus défavorisés que d’autres. C’est là où tout le travail que font des acteurs comme le mouvement Impact France est vraiment majeur, notamment autour des questions de l’intégration des coûts évités à la société. Il faut également qu’on parvienne à faire adopter plus largement les dividendes climat, un indicateur extra-financier qui mesure l’impact climatique positif d’une entreprise, une preuve de création de valeur climatique. Il y a eu un mouvement, malheureusement nous sommes en phase de recul. En effet, en 2024, une étude d’Ernst & Young a rapporté que les levées de fonds des start-ups françaises avaient baissé de 35 % en un an… Certes, mais il faut quand même dire que beaucoup d’argent a été déversé dans le monde des start-ups, pas forcément toujours à bon escient. Je pense qu’on assiste aussi seulement à une correction de certains excès, avec des investisseurs qui ont beaucoup investi dans la croissance des start-ups plutôt que dans leur rentabilité. Mais je vous rejoins sur le fait que oui, les entreprises à impact ont encore besoin de plus d’investissements justement, pour être plus attractives encore, et c’est pour ça qu’il faut que l’on arrive à valoriser véritablement tous les coûts évités pour la société. J’ai plutôt de l’espoir de ce côté-là, parce que dans un contexte de raréfaction des ressources financières de l’État, les solutions permettant d’éviter de dépenser de l’argent à long terme vont être valorisées. Et c’est clairement ce que permettent de nombreuses entreprises à impact, en investissant, en trouvant des solutions dans la santé, dans le réemploi, dans le bio abordable… Je ne peux pas toutes les citer, même si j’aimerais ! Je pense par exemple, parmi les lauréates Impact 40, aux Alchimistes, qui collectent les déchets alimentaires, à Bene Bono, qui récupère auprès des agriculteurs et livre des produits refusés par les circuits classiques de distribution, ou encore Ipso Santé, un réseau de cabinets médicaux locaux et de proximité. Est-ce à dire que les entreprises – et celles apportant des solutions tangibles – vont prendre un rôle de plus en plus important dans un monde fragmenté ? Ce qui est sûr, c’est qu’on rentre dans le dur de la transition, avec un besoin immense de solutions, portées de plus en plus par des entreprises avec des valeurs dans lesquelles les citoyens peuvent se reconnaître. Mais pour que ces solutions prennent une vraie ampleur je pense qu’il y a encore des freins à dépasser. Le premier, c’est le manque de collaboration, or dans la transition écologique, c’est autour d’elle que se dessinent et qu’émergent les nouvelles façons de faire. Les secteurs – privé, public, associatif – sont encore très silotés et ont beaucoup de mal à travailler les uns avec les autres. Un autre risque que je vois, c’est que dans un monde où toutes les institutions sont un peu remises en question – les institutions étatiques, l’Assemblée nationale, la fonction présidentielle – on voit bien, quand on regarde les enquêtes d’opinion, que finalement l’institution en laquelle les citoyens croient encore beaucoup, c’est leur entreprise. L’effritement de la confiance dans les institutions publiques peut conduire à en espérer beaucoup plus de l’entreprise. Avec le risque de faire peser des attentes colossales sur celles-ci, qui doivent presque parfois se substituer à l’État pour trouver des solutions à tous les niveaux. Mais la mission première d’une firme est de développer des produits bénéfiques, ou a minima les moins nocifs possibles pour la société et l’environnement, et qu’elle peut commercialiser. Projeter trop d’attentes sur sa structure peut créer beaucoup de déceptions et des antagonismes difficiles ensuite à gérer en interne. Prenons un peu d’avance et projetons-nous dans cinq ans. Qu’est-ce que vous avez envie de voir venir ? Évidemment, j’aimerais qu’on se saisisse collectivement beaucoup plus sérieusement de la biodiversité et du vivant. Ensuite, beaucoup plus de collaboration entre les secteurs, entre les pays, par exemple entre la France et les pays émergents, entre les secteurs publics, privés, associatifs, parce que c’est la seule façon de faire émerger des solutions. Le blocage sur la loi Duplomb vient d’un manque de dialogue, d’une absence de compréhension mutuelle et réciproque. J’ai envie de voir émerger de nouvelles façons de collaborer et d’élaborer les politiques publiques sur ces sujets. De plus, évidemment, j’aimerais qu’on arrête de démanteler les normes environnementales, mais je ne pense pas qu’on soit parti pour. Donc, ce que j’aimerais aussi voir émerger, c’est la capacité de tous ceux qui travaillent dans le monde du développement durable à en parler différemment, et à ne pas être moralisateurs. Si on continue à utiliser les mêmes mots et la même façon de parler et d’aborder les choses, alors nous risquons d’être piégés parce que ce sera trop facile pour les extrêmes de nous critiquer en prenant nos mots et en les retournant contre nous. C’est exactement ce que fait Donald Trump aux États-Unis. Je pense qu’il faut que l’on arrive à changer notre façon de parler de la transition pour ne pas tomber dans ce piège-là et être réduits au silence, exclus, voire persécutés. Nous devons changer de discours pour préserver la transition écologique et notre capacité à agir. Et pour cela, il faut que collectivement nous soyons conscients qu’il ne s’agit pas d’une renonciation, mais au contraire d’une tactique pour s’adapter. Et c’est là que l’on pourra ouvrir le champ des possibles !

05 février 2026

La consigne en verre : une vieille idée d’avenir

Depuis le mois de juin dernier, quatre régions de France expérimentent le retour de la consigne en verre dans les supermarchés. Le dispositif doit être généralisé à l’ensemble du pays en 2027. Preuve que la filière est en plein développement, apportant, avec elle, son lot d’enjeux pour les entreprises du secteur. Quand les anciennes générations parlent de la consigne en verre, elles évoquent souvent ces bouteilles de lait qu’elles devaient ramener à l’épicerie contre quelques centimes de francs. Officiellement abandonnée dans les années 1990 au profit de l’emballage à usage unique, la consigne en verre fait actuellement son grand retour en France. Dans une démarche de réduction des déchets et d’émissions de CO2, la filière s’est d’abord construite à l’échelle locale, lancée par des petites entreprises ou portées par des enseignes spécialisées, mais le secteur se structure petit à petit avec à terme des objectifs de réemploi quasi-industriel. Depuis le 12 juin dernier, plus de 80 magasins dans quatre régions françaises – Bretagne, Normandie, Pays de la Loire et Hauts-de-France – ont des emballages réemployables dans leurs rayons. Une initiative du projet « ReUse », lancé en 2023 par l’éco-organisme Citeo, chargé par l’État de gérer le recyclage des emballages ménagers. En octobre 2025, près de 750 supermarchés devraient être concernés. Un projet collectif de la filière Dans ces supermarchés partenaires, les bouteilles en verre consignées sont bien identifiables. Avec leur étiquette violette et orange, elles portent cette inscription : « rapportez-moi pour réemploi ». Une expérimentation menée en lien avec les acteurs du secteur déjà en place. « Nous sommes là pour accompagner ces changements et pour aider les entreprises du secteur à se développer », assure Ana Fernandez Rodriguez, directrice des dispositifs de réemploi chez Citeo. « Par exemple, des entreprises de lavage des contenants en verre existent déjà car elles font ce travail pour des bouteilles de bière ou de vin. L’enjeu, c’est de les aider à monter dans l’industrialisation de leurs activités et dans la qualité quotidienne, pour travailler avec des volumes beaucoup plus importants », ajoute-t-elle. Les plus petites structures de réemploi se posent aussi des questions d’organisation et d’expansion. La production de bouteilles en verre standardisées est la première chose à laquelle a dû penser la société coopérative Revera, au moment de la structuration de sa filière de réemploi en Auvergne-Rhône-Alpes. « Pour qu’une bouteille soit réemployable, il faut qu’elle ait un format standard et une étiquette qui se décolle au lavage. Les fabricants de bouteilles et les imprimeurs doivent donc adapter leur production à cela », explique Stéphane Robert, chargé de communication chez Revera. En 2024, Revera a réemployé plus de 500 000 bouteilles à travers 315 points de collecte. Les ajustements sont nombreux, mais pour que le système de réemploi fonctionne, « il faut qu’il puisse venir épouser au maximum les chaînes de conditionnement et les chaînes logistiques déjà existantes, pour qu’il ait le moins d’impact possible », défend Célia Rennesson, cofondatrice et directrice du réseau Vrac et Réemploi. Pour que le réemploi se développe à grande échelle, l’organisation de la filière se doit d’être collective, selon Stéphane Robert. La société coopérative a par exemple pour projet de s’associer à huit opérateurs du réemploi : « l’objectif, c’est de devenir un interlocuteur unique dans la région pour de grands acteurs d’envergure nationale, et en fonction des besoins, dispatcher le travail aux membres opérationnels. » Implication économique Le dispositif « ReUse » de Citeo doit être généralisé à l’échelle nationale en 2027, date à laquelle 10 % des emballages mis sur le marché devront être issus du réemploi d’après la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC), votée en 2020. À terme, le dispositif devrait permettre de générer 2 milliards d’emballages réemployables, selon Citeo. Ce qui implique également une vraie réorganisation pour les magasins commercialisant des contenants en verre consignés. « Cela ne va pas être différent pour la mise en rayon. En revanche, c’est une vraie logistique au niveau de l’espace pour les magasins qui proposent de la consigne en verre », note Célia Rennesson. Dans le cadre de l’expérimentation de Citeo, les supermarchés doivent être équipés de machines qui récupèrent les emballages vides. « Nous essayons de faire les machines les plus compactes possibles, c’est-à-dire que la plus grande fait un mètre par un mètre », décrit Ana Fernandez Rodriguez. Les magasins doivent libérer dans leur réserve une surface équivalente à une, voire deux palettes, pour stocker les bacs vides qui vont dans la machine et les pleins qui doivent être collectés. « L’objectif ce n’est pas de multiplier le nombre de bacs, mais plutôt que la collecte se fasse soit à des fréquences données, toutes les deux semaines actuellement, soit lorsqu’il y a une demande car la machine est pleine. Dans ce cas-là, l’opérateur a 48 heures pour passer récupérer le verre », détaille-t-elle. Les magasins doivent aussi être équipés de logiciel de caisse adapté. Face à ces enjeux de réorganisation, les collectivités locales sont appelées à s’impliquer. « C’est un vrai changement d’habitude pour elles, car pendant 40 ans, elles ont financé des silos à verre, des filières de recyclage, et là, il faut qu’elles arrivent à détourner un peu du budget recyclage pour soutenir le réemploi », insiste Stéphane Robert. Un enjeu de taille, d’autant que le réemploi présente de réelles perspectives écologiques et économiques. Selon Citeo, par rapport à l’usage unique des emballages en verre, le réemploi produit 4 fois moins de CO2 et d’énergie. Pour ce qui est des emplois, d’après le dernier baromètre économique de la filière du vrac et du réemploi (mai 2024), la création d’emplois pourrait suivre le développement du secteur : « une augmentation des capacités de lavage pour atteindre 100 % pourrait représenter des besoins humains avoisinant + 20 000 emplois directs supplémentaires créés. »

17 mars 2026

Dominique Thillaud – Compagnie des Alpes : “Concilier intérêt écologique et logique économique”

Acteur majeur du monde des loisirs, des grands domaines skiables français au Parc Astérix, la Compagnie des Alpes s’est engagée depuis trois ans dans la réduction de son empreinte carbone. Son objectif : réconcilier intérêt écologique et logique économique. Entretien avec Dominique Thillaud, son Directeur général. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelle est la spécificité de la Compagnie des Alpes ? Nous sommes un groupe à but lucratif, capitaliste, mais nous nous inscrivons dans un temps long. Contrairement aux entreprises de la Startup Nation, nos activités requièrent une forte intensité capitalistique – nous avons beaucoup d’actifs et d’immobilisations – et une forte intensité humaine – nous employons beaucoup de monde. Notre premier métier, en volume d’activité, ce sont les parcs d’attractions. Le deuxième, c’est l’exploitation des domaines skiables, pour laquelle nous sommes parmi les leaders mondiaux. Depuis 2022, avec l’acquisition de 85% du capital de MMV, nous sommes aussi devenus le deuxième opérateur hôtelier des Alpes. Quel que soit le métier dans lequel nous sommes impliqués, nous investissons à long terme. En octobre 2022, lorsque nous avons engagé 54 millions d’euros dans des actions de réduction de notre empreinte carbone, nous savions que cet investissement visait une rentabilité à dix ans. Quelles raisons vous ont poussé à cet engagement en faveur de l’environnement ? L’écologie n’est pas une opinion ni une idéologie, mais un fait scientifique. Hélas, elle a été prise en otage par des débats politiques ! L’avantage d’une entreprise, c’est qu’elle ne dépend pas des partis : on décide, on fait, on se dote des moyens nécessaires, on obtient des résultats. L’écologie a longtemps été présentée de manière culpabilisante ou punitive ; les citoyens en ont ras-le-bol. Notre but, c’est de montrer qu’on peut œuvrer pour la planète sans brader la qualité et le niveau de vie des Français – voire qu’une stratégie d’entreprise vertueuse peut les améliorer. Nous souhaitons concilier les retombées économiques, la création d’emplois et les bénéfices environnementaux. Qu’en pensent vos actionnaires ? La Compagnie des Alpes est née en 1989 sous l’impulsion de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui détient 42% du capital. Nous sommes aussi cotés en Bourse ; 45% de nos capitaux viennent de là. Nos actionnaires savent qu’une partie des sommes que nous investissons ne sera rentable qu’à moyen ou long terme. En termes de transition écologique, il existe pour une entreprise à vocation économique et lucrative trois bonnes raisons d’agir : la première c’est de considérer que chacun, à son niveau, avec ses leviers, doit essayer de participer à l’effort collectif. La deuxième, c’est de se dire qu’un jour, les clients choisiront leur destination en fonction de sa performance environnementale. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, mais ça peut venir. Alors, les opérateurs comme nous, déjà engagés, seront les mieux placés. Enfin, tôt ou tard, l’empreinte carbone des entreprises donnera lieu à des taxes. Plus nous aurons œuvré en amont, moins nous paieront, et plus nous serons concurrentiels. Quelles mesures emblématiques avez-vous prises ? Désormais, nous communiquons nos résultats annuels en deux valeurs : en euros et en grammes de CO2. Dans les deux cas, nos comptes sont audités par des commissaires indépendants. Notre objectif est que chacun de nos sites ait atteint en scopes 1 et 2 [voir encadré] le net zéro carbone en 2030 – sans aucun achat de compensation carbone. Nous nous sommes dotés de dix engagements, pourvus chacun d’indicateurs de suivi annuels. Parmi eux : privilégier la réduction des gaz à effet de serre, participer à une gestion collective et raisonnée de la ressource en eau, réduire notre impact sur l’utilisation des ressources et la biodiversité en contribuant dès que possible à sa régénération, anticiper les mutations des montagnes françaises  – et des loisirs au sens large – par la mise en place d’un laboratoire d’idées réunissant des personnalités indépendantes d’horizons divers, financer des initiatives à impact positif par la création d’une fondation Compagnie des Alpes, etc. Vous avez également affiché publiquement cinq renoncements… Ils concernent essentiellement le domaine des sports d’hiver. Primo, nous avons renoncé à étendre les domaines skiables. Seules des adaptations ponctuelles et limitées en surface sont désormais considérées. Nous avons aussi cessé l’exploitation de zones que l’évolution climatique rend non-skiables à plus ou moins brève échéance, notamment les zones de basse altitude et les glaciers. Selon les recommandations des études Imp’Act et Climsnow, nous avons abandonné les réseaux de neige de culture sur les zones glaciaires et sur les zones à l’enneigement naturel insuffisant. Et nous avons renoncé à la fabrication de neige à température positive. Ensuite, nous avons cessé d’apporter toute nouvelle assistance technique à la création de projets n’impliquant pas une part majoritaire significative de neige naturelle. En particulier, en dépit d’offres financières mirifiques, nous n’entamons et n’entamerons plus aucune nouvelle collaboration avec la Chine, qui s’est lancée dans la construction d’ici cinq ans de 150 centrales à charbon ; nous ne souhaitons pas apporter notre concours à la construction de Snow Domes fonctionnant à l’énergie fossile. Enfin, nous avons abandonné l’usage des énergies fossiles pour les dameuses et les bus opérés par le Groupe, ainsi que pour les chauffages de nos bâtiments et de nos logements à la montagne. Comment avez-vous procédé ? Les trois quarts des réductions obtenues sont liés au remplacement de l’énergie fossile dans nos chaudières, nos bus et nos dameuses de montagne, par le HVO 100, un carburant utilisant de l’huile de friture usagée, dont une partie provient de nos parcs d’attractions. C’est fantastique : ce qui était un déchet hier est devenu une ressource ! Dommage que ce nouveau carburant soit si taxé en France, car nous avons démontré son efficacité. En l’utilisant à la place du gazole dans les moteurs de nos dameuses, nous avons diminué nos émissions de CO2 de 93%. À Tignes et à Val d’Isère, nos bus sont désormais électriques. Nos résidences hôtelières proposent un dîner végétarien par semaine. Et 30 à 40% de leurs denrées alimentaires sont achetées localement, dans un rayon de moins de vingt kilomètres. Nous avons également mené sur nos sites des travaux d’isolation et de gestion contrôlée des températures. Par exemple, quand les ateliers sont vides entre 22 heures et 5 heures du matin, on peut descendre la température à 12 degrés, puis piloter sa remontée en journée. C’est très efficace. Vous lancez aussi un train de nuit entre Paris et Bourg-Saint-Maurice… C’est une initiative portée par une start-up, avec notre appui. A partir du 19 décembre 2025, et durant tous les week-ends de la saison de ski, un train partira le vendredi soir de Paris pour arriver à Bourg-Saint-Maurice le samedi matin. Il repartira le samedi soir de Bourg-Saint-Maurice pour atteindre Paris le dimanche matin. Cela permettra aux vacanciers de ne pas prendre leur véhicule et de disposer de huit jours pleins de ski, du samedi au samedi. Les familles pourront réserver un compartiment entier, les femmes voyager dans un compartiment dédié. La mobilité intelligente fait partie du scope 3. La mise en place de ce train permet à la fois d’améliorer l’expérience client et de diviser par trois l’empreinte carbone par rapport à un trajet en voiture – et même par huit lorsque nous disposerons d’une locomotive électrique. Le réchauffement climatique fait-il peser une lourde menace sur vos activités ? Comment comptez-vous pallier la raréfaction de la neige ? La Compagnie des Alpes exploite des domaines à haute altitude. La science dispose d’une visibilité sur l’évolution de la situation à cinquante ans. Au-delà, elle ne sait pas s’exprimer. Les stations situées en basse et moyenne montagne vont connaître des situations critiques avant nous. Pour l’instant, nous testons beaucoup de choses, mais nous n’avons pas encore trouvé le modèle économique qui permettra de remplacer les sports de neige. Aujourd’hui, la saison estivale ne représente que 2 à 3% des activités hivernales. Les résidences MMV ouvrent l’été, mais cela représente seulement 10% de leur chiffre d’affaires. Sans les profits réalisés l’hiver, on ne finance pas les activités proposées en été. Comment remplacer à terme les huit milliards de PIB que représente le ski chaque année pour le département de la Savoie ? Je ne sais pas encore, mais nous continuons de chercher. Ces évolutions ont-elles un impact sur vos métiers et sur vos équipes ? Nous faisons toujours les mêmes métiers, mais différemment. L’expérience que nous offrons à nos clients, ce n’est pas juste de se déplacer en télécabine – c’est la montagne, c’est l’inclusion dans la nature. Il est de notre devoir de sauvegarder la qualité de cette expérience. Désormais, le critère de l’empreinte carbone est inclus dans toutes nos décisions. Au sein de l’entreprise, l’enjeu passionne tout le monde. Les salaires de nos cadres ont une part variable, indexée aux résultats environnementaux. Idem pour nos emprunts bancaires, dont les taux d’intérêt varient en fonction de notre atteinte des objectifs environnementaux. Plus globalement, lorsqu’on donne un sens à ce que l’on fait, en résonance avec les tendances sociétales, on crée un regain de motivation. Cela booste les résultats économiques et le bien-être au travail. D’ailleurs, nous avons pris la décision de donner des actions du Groupe à nos salariés et de consacrer chaque année au moins 2% de nos investissements à l’amélioration de leur qualité de vie au travail. Quels résultats avez-vous d’ores et déjà obtenus ? Quand je suis arrivé à la tête de la Compagnie des Alpes, une journée skieur, c’était 1400 grammes de CO2, en scopes 1 et 2. En décembre 2024, c’était descendu à 220 grammes de CO2. En comparaison, un kilo de pommes françaises en scopes 1 et 2, c’est 330 grammes – et une mangue importée par avion, 11,7 kg ! Idem dans le secteur des parcs d’attractions : cette année, une journée visiteur, c’est environ 450 grammes de CO2. En 2021, c’était quatre fois plus. Les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises peuvent-ils jouer un rôle d’accélérateurs ? Nous n’avons pas attendu leur attribution pour agir. On les annonce “sobres et durables”. Nous verrons bien quelle expression cela prendra. Sans doute les Jeux bénéficieront-ils aux sites sur lesquels ils se tiendront. De notre côté, il n’y a rien que nous ferons pour les Jeux que nous n’aurions pas fait sans les Jeux. Afin d’améliorer vos pratiques, êtes-vous en concertation avec d’autres acteurs de votre domaine d’activité à l’étranger ? Nous avons lancé début 2025, avec ceux qui le souhaitent, une alliance des opérateurs européens de domaines skiables (Global Sustainable Ski Alliance). Il y a des Suédois, des Italiens, des Autrichiens, des Allemands, des Suisses, et même un Néo-Zélandais. Notre but est d’échanger sur nos meilleures pratiques, afin d’être de plus en plus vertueux. Par exemple, le lancement de notre train de nuit les intéresse, de même que nous nous intéressons aux accords passés dans certains pays entre les domaines skiables et les opérateurs de trains régionaux. Comment cela fonctionne-t-il, est-ce duplicable en France ? Un opérateur européen a co-développé des motoneiges électriques avec un constructeur. Nous en avons acheté quelques-unes et les testons. De notre côté, nous avons beaucoup investi en recherche et développement sur un projet de dameuse 100% électrique, dont le premier prototype industriel circulera au mois de mars 2026. D’ici dix ans, on devrait n’avoir pratiquement plus aucune dameuse thermique. Que deviendront vos huiles de friture usagées, si vous ne les utilisez plus pour vos dameuses ? Elles pourraient servir de carburant à l’aviation durable. Vu les efforts fournis, pourriez-vous adopter le statut d’entreprise à mission ? Nous nous sommes déjà dotés publiquement d’une raison d’être et d’engagements forts. Je suis plus intéressé par le label B Corp, qui répond de manière holistique aux standards les plus élevés en matière environnementale, mais aussi sociale et sociétale. Le domaine des Arcs / Peisey Vallandry a obtenu la certification B Corp en 2023. C’est le premier gestionnaire de domaine de montagne en Europe à l’obtenir.

31 mars 2026

Face à l’ultra fast-fashion, le secteur de la seconde main veut se battre

Depuis 2018, le marché des vêtements de seconde main a explosé. En Europe, il devrait atteindre 26 milliards d’euros en 2030 contre 15,9 milliards aujourd’hui selon une étude de la Fédération de la Mode Circulaire. Ce secteur économique est cependant menacé par la production massive de vêtements d’ultra fast-fashion. Depuis quelques mois, l’ultra fast fashion est partout. Les marques Shein et Temu submergent les réseaux sociaux avec leur publicité, envahissent les rayons des friperies, des ressourceries et des dressing Vinted. Fin 2025, Shein s’est même installé au BHV Marais à Paris et dans des magasins Galeries Lafayette (Dijon, Reims, Grenoble, Angers et Limoges). Causant un scandale médiatique national et le départ de nombreuses marques, historiquement distribuées par ces enseignes. L’augmentation du nombre de vêtements issus de la fast-fashion est un phénomène qu’observe quotidiennement Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France : « Nous croulons sous les dons, mais des dons de mauvaises qualités, assure-t-elle. Ces vêtements ne sont pas chers du tout et les clientes et clients qui les consomment les considèrent comme jetables. Ils les achètent, les porte une fois puis s’en débarrassent, voire ne les portent pas du tout. » La durée de vie moyenne d’un vêtement Shein est de 65 jours selon l’association En mode climat. Résultat, les boutiques sont souvent débordées, manquent de bénévoles pour trier et n’arrivent plus à mettre en valeur les produits de qualité. La trop grande quantité des produits de fast-fashion met aussi en grande difficulté la filière de collecte. Cet été, le Relais – réseau qui collecte, tri et recycle les vêtements usagés – a par exemple tenu une grève de dix jours pour dénoncer un manque de subventions face à une quantité de vêtements à recycler de plus en plus importante. Chaque année, 270 000 tonnes de textiles sont collectées en France selon le rapport 2023 de Refashion : 60 % des produits triés sont revendus en fripe, dont 90 % à l’étranger. Un modèle économique menacé Shein fabrique un million de vêtements par jour selon une analyse de l’ONG Les Amis de la Terre, soit 15 000 à 20 000 tonnes de CO2 émises quotidiennement. Ces vêtements sont vendus à très bas coûts : des t-shirts à 5 euros ou des robes à 7 euros. « Nous vendons à prix solidaire pour que ça s’écoule facilement, mais un article vendu un euro sur Shein, on ne va pas le vendre 3 euros ! On va l’afficher au même prix voire un peu moins cher », assure Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Une vraie problématique pour le secteur de l’économie sociale et solidaire. « Il y a naturellement un abaissement des prix de vente moyens, un abaissement des paniers moyens et donc un abaissement aussi des revenus pour le secteur de la seconde main. Sans volume et sans collaboration, tout au long de la chaîne de valeur, pas de rentabilité », déplore Maxime Delavallée, président de la Fédération de la Mode Circulaire qui regroupe plus de 250 acteurs du secteur. Si les dons auprès des associations, ressourceries et autres boutiques solidaires sont de moins en moins qualitatifs, c’est aussi lié à la vente en ligne. « La propension à revendre ses vêtements est 2 à 3 fois plus élevées chez les personnes qui consomment de l’ultra fast-fashion », commente Boris Descaregga, directeur associé de l’Observatoire de la société et de la consommation. Vinted capte aujourd’hui 90 % des consommateurs qui passent par internet pour leurs achats de vêtements d’occasion selon une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publié en juin 2025. « Les deux tiers des vendeurs sur les plateformes comme Vinted ne consomment pas du tout d’occasion », assure-t-il. L’argent gagné via la revente de vêtements de seconde main sert dans 50 % des cas à racheter d’autres vêtements, peut-on lire dans l’étude de l’Ademe. « On pourrait décider que la cagnotte ne peut être utilisée que sur le site. Cela permettrait de créer une espèce de circularité uniquement sur des vêtements de seconde main », propose Boris Descaregga. Certains sites de revente de vêtements de seconde main ont, eux, décidé de bannir certaines marques. Le site de revente de mode de luxe Vestiaire Collectif a, par exemple, interdit la vente et l’achat de 30 marques considérées comme néfastes pour l’environnement, dont Zara, Gap, Mango, H&M ou encore Uniqlo. Spirale consumériste Les acteurs du secteur de la seconde main veulent sensibiliser la population. Oxfam, par exemple, a lancé au mois de septembre sa campagne « Septembre en seconde main » où il incite les consommateurs à ne rien acheter neuf. « On sensibilise nos clients, aussi bien ceux qui viennent faire des dons que ceux qui viennent acheter. Les responsables de magasin et les bénévoles discutent avec eux pour leur faire comprendre les enjeux environnementaux de la seconde main », raconte Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Un travail que mène également la Fédération de la mode circulaire. « On voit que la substitution d’un achat de première main par un achat de seconde main va permettre d’aller réduire drastiquement l’impact environnemental. Créer un nouveau jean représente 7 500 litres d’eau. Assurer la création d’une nouvelle collection de t-shirts, c’est plusieurs centaines de kilos de CO2. C’est important que les consommateurs soient au courant », assure Maxime Delavallée. La Fédération a d’ailleurs contribué à l’élaboration de la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile. Adopté par l’Assemblée nationale en mars 2024 puis par le Sénat en juin 2025, le texte est toujours en attente d’application, faute d’un accord définitif entre les deux chambres et d’un gouvernement stable. La proposition de loi prévoit notamment d’imposer aux entreprises de vente en ligne d’ultra fast-fashion d’informer les acheteurs sur leur impact social et environnemental des produits, d’interdire la publicité pour ces marques ou encore de taxer les petits colis expédiés de l’étranger. « Le contrôle de cette manière de production doit être encadré davantage, de telle sorte à ce que les acteurs du réemploi puissent s’appuyer sur des vêtements de bonne qualité et améliorer ainsi les unités économiques de tous les acteurs de la chaîne de valeur », insiste Maxime Delavallée qui propose également que les malus affectés aux nouvelles productions qui ne respectent pas les normes environnementales et sociales définies par la loi permettent d’investir dans la mode circulaire. « Il faut que ça permette de renforcer les programmes circulaires de certaines enseignes (seconde main, réparation, location, etc.), les recrutements dédiés à l’économie circulaire, de travailler au recyclage et au réemploi. »

Lutter contre le burn-out agricole par le collectif

11 juin 2026

Burn-out agricole : et si travailler à plusieurs changeait (vraiment) la donne ?

Alors que la détresse psychologique des agriculteurs reste massive en France, certains font le choix de s’installer en collectif pour tenter de rendre le métier soutenable. Mutualisation du travail, partage de la charge mentale et des coûts financiers, remplaçabilité : ces fermes à plusieurs promettent de rompre avec l’isolement et l’épuisement. Témoignages et analyses. Le lundi matin, dans cette ferme maraîchère biologique située sur la commune de Curis-au-Mont-d’Or, au Nord de la métropole lyonnaise, personne ne travaille. Pas de récolte, pas de tracteur à l’aube. « C’est non-négociable », sourit Thibault Herreman, 36 ans, l’un des trois associés du GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) Le Boule d’Or, installé en bord de Saône. Ici, les semaines dépassent rarement les quarante heures, les congés sont planifiés, les week-end tournants, et l’été, quand la chaleur devient trop lourde, le travail se concentre le matin. Une organisation qui leur tient à cœur, dans un monde agricole où l’épuisement est devenu la norme. En France, un agriculteur se suicide tous les jours, selon la Mutualité sociale agricole (MSA). Les exploitants agricoles présentent un risque de suicide supérieur de 20% à celui du reste de la population active. Isolement, surcharge de travail, pression économique, aléas climatiques, injonctions administratives : la détresse psychologique agricole est désormais documentée, mais les réponses structurelles restent limitées.  « Travailler 70 heures par semaine, ne pas prendre de vacances pendant des années, être seul face aux décisions, c’est malheureusement le quotidien d’un grand nombre d’agriculteurs », observe Maëla Naël, agricultrice au sein de la Ferme des Folaisons, ferme collective dans le Morbihan. Après avoir quitté son emploi en Ile-de-France, elle s’est engagée dans un projet collectif et a écrit un guide pratique consacré à ces formes d’organisations, nourri de nombreux échanges avec des agriculteurs et agricultrices partout en France. Selon elle, le burn-out agricole n’est pas une succession de drames individuels, mais le symptôme d’un système. « L’agriculture s’est énormément individualisée. Les fermes ont grossi, les agriculteurs ont moins de voisins, moins d’entraide informelle. On demande à une ou deux personnes de porter seules une charge de travail, de décisions et de risques considérables », relate-t-elle. Les chiffres abondent dans ce sens. D’après la MSA, près d’un exploitant sur trois présente des signes de détresse psychologique. Un chiffre très certainement sous-estimé. La confusion entre vie professionnelle et vie personnelle est fréquente, notamment en élevage, où les astreintes sont quotidiennes. « Quand on est seul, il n’y a pas de sas pour décompresser », résume Maëla Naël. La précarité économique est l’une des causes de ce mal-être. En 2020, selon les chiffres de l’INSEE, 17,7% des exploitants agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4% pour l’ensemble de la population. Les maraîchers, les éleveurs ovins et caprins ainsi que les éleveurs de bovins font partie des filières les plus fragiles.  « La pression économique, la peur de ne pas rembourser un emprunt, reposent sur très peu d’épaules » ajoute Maëla Naël. Le collectif, entre nécessité et désir de rupture C’est précisément pour ne pas affronter cette réalité seuls que Thibault Herreman et ses deux associés, Félix (34 ans) et Joseph (29 ans), ont choisi de s’installer ensemble. « Aucun de nous n’envisageait une installation en solo. Ce n’était pas le projet, ni humainement, ni en termes de charge de travail », raconte Thibault. Depuis le 1er janvier 2021, ils exploitent 7 hectares de maraîchage biologique, dont deux cultivés, avec vente directe à la ferme et sur les marchés. A l’année, trois associés, un salarié en CDI et deux saisonniers. « S’installer à plusieurs, c’est une manière de rendre le métier soutenable à long terme », assure l’agriculteur. Un constat partagé par Céline Riolo, codirectrice de la coopérative Les Fermes Partagées, créée fin 2021 par et pour des fermes collectives. « Les fermes collectives étaient sur-sollicitées par des porteurs de projet qui voulaient s’installer à plusieurs, sans avoir les outils pour le faire. Il y avait un vrai besoin de formation, d’accompagnement et de mise en réseau », explique-t-elle. Pour elle, le phénomène dépasse largement l’effet de mode. « Quand j’interviens dans les écoles d’ingénieurs agronomes, une très grande majorité d’étudiants se projettent aujourd’hui dans ces installations collectives. Ils ne veulent pas reproduire le modèle de leurs parents. Il y a une rupture assumée avec les schémas traditionnels », fait savoir Céline Riolo. Travailler à plusieurs : un quotidien transformé Au GAEC Le Boule d’Or, chaque début de semaine commence par une réunion. Les tâches sont listées, réparties selon les affinités et la charge de travail : production, administratif, travaux annexes, réparations, marchés. « On travaille très rarement de manière isolée. Même pour des tâches répétitives comme le désherbage, on est ensemble. Ça change énormément l’ambiance », explique Thibault. Les jours de récolte – le mercredi et le vendredi – mobilisent toute l’équipe. Tomates, aubergines, choux, poireaux, melons ou patates douces sont lavés, préparés et conditionnés collectivement. « Être à plusieurs, ça permet aussi de s’amuser. La convivialité fait partie du travail. D’ailleurs, c’est un de nos critères essentiels lorsqu’on recrute : la bonne entente dans l’équipe », confie Thibault Herreman. Surtout, le collectif rend possible ce qui reste rare en agriculture : le repos. « De novembre à début mars, on ne travaille ni le lundi, ni le vendredi après-midi. On a six semaines de vacances par an, avec un système de roulement pour les marchés le week-end ». Dans ce GAEC, les semaines dépassent rarement 40 heures. « On s’organise pour avoir des temps de travail hebdomadaires raisonnables. Si on a de la trésorerie, on préfère embaucher plutôt que s’épuiser. Seuls, ce serait impossible », soutient l’agriculteur. Pour Maëla Naël, cette capacité à se remplacer est absolument centrale. « On peut partir sans que tout s’effondre. Psychologiquement, c’est énorme », assure la spécialiste des fermes collectives. Cette capacité à lever le pied constitue une rupture majeure avec la norme agricole. Dans de nombreuses exploitations individuelles, l’idée même de s’arrêter quelques jours reste impensable, faute de solution de remplacement ou par crainte de pertes économiques. Le collectif introduit une forme de sécurité psychologique. Une charge mentale partagée mais déplacée Pour autant, le collectif n’est pas une solution magique. « Le travail reste difficile. Mais il y a moins de sentiment de solitude », nuance Céline Riolo. « Être plusieurs permet de ne pas être seul face aux décisions d’investissement, aux aléas climatiques, aux accidents de la vie. Si quelqu’un se casse une jambe, la ferme peut continuer, et cela ne met pas en péril l’ensemble de l’exploitation. Si la récolte d’une activité est mauvaise, on peut se rabattre sur d’autres ateliers ». Cette solidarité a cependant un revers. « Décider ensemble combien d’heures on travaille, comment on se rémunère, si on investit ou non, etc, ce sont des sujets lourds, générateurs de tension », souligne Maëla Naël qui a échangé avec bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices installés en collectif. Dans les fermes dites « communes », où recettes et charges sont mutualisées, les enjeux sont encore plus élevés : bénéfices et risques sont partagés. Au GAEC Le Boule d’Or, les associés ont anticipé ces difficultés. « S’associer, c’est un peu comme se mettre en couple », sourit Thibault. Résultat : deux réunions de médiation par an avec un tiers, et un accompagnement professionnel pour mieux comprendre les tempéraments de chacun, prévenir les conflits et apprendre à connaître leurs forces et leurs faiblesses. « On discute de sujets, cela nous permet de dénouer des tensions, d’exprimer des choses pas facile à exprimer dans le courant de nos semaines. Et puis, on se remet en question. Par exemple, on a appris que ce n’est pas parce que l’autre a une autre manière de fonctionner que c’est moins bien », résume Thibault Herreman. Cet accompagnement, c’est aussi le cœur de métier de Céline Riolo. « Les collectifs qui durent sont presque toujours accompagnés sur le volet humain, pour apprendre à communiquer, se confier. On n’est pas formés à coopérer, dans un système qui valorise historiquement la compétition. Investir dans l’humain est souvent vu comme secondaire, alors que c’est ce qui fait tenir une ferme collective sur la durée », souligne la codirectrice des Fermes Partagées. La question de la gouvernance apparaît ici centrale. Tous les collectifs ne fonctionnent pas de la même manière : certains reposent sur une forte horizontalité, d’autres sur une répartition plus marquée des rôles. « Il n’existe pas de modèle idéal », insiste Céline Riolo. « Ce qui compte, c’est que les règles soient explicites et discutées régulièrement. » Sans ce cadre, les conflits latents peuvent s’installer et fragiliser l’ensemble du projet. Un rempart contre le burn-out, mais pas une réponse systémique Le collectif agit surtout comme un amortisseur. Il permet de repérer et d’anticiper les signaux faibles de l’épuisement, de partager la santé mentale, de rendre le travail plus soutenable. Mais il ne règle pas tout. « Le collectif ne supprime pas les causes structurelles du mal-être agricole : prix bas, endettement, normes, aléas climatiques », rappelle Céline Riolo. « C’est une solution parmi d’autres. Notre intention n’est pas que toutes les fermes deviennent collectives, mais de reconnaître que ce mouvement existe et de l’accompagner. Surtout que tout le monde n’est pas fait pour travailler en collectif ». Sans parler des freins institutionnels qui restent nombreux. Banques, dispositifs, d’aides, politiques d’installation : les modèles collectifs sont encore mal intégrés. « Certaines fermes coopératives sont même coupées de certaines aides agricoles. Il y a un vrai travail d’adaptation du cadre juridique et des politiques publiques à mener », confie Maëla Naël. Vers une agriculture plus robuste, et plus humaine Partout en France, les fermes collectives se multiplient. La coopérative Les Fermes Partagées acompagne aujourd’hui plus d’une trentaine de projets collectifs par an, essentiellement en Auvergne-Rhône-Alpes. Certaines fermes vont jusqu’à rassembler 25 personnes, et permettent de recréer du lien social. C’est le cas de la ferme La Clé des Sables, à Saint-Lattier, dans le sud de l’Isère, où neuf associés ont repris en 2020 une exploitation de près de 43 hectares pour y développer de nombreux ateliers (fruits, légumes, plantes aromatiques et médicinales, noix, céréales, farines, pains, huiles, etc). Ils ont également développé une programmation culturelle et un lieu de vie ouvert sur ce village de 1 500 habitants. « Par le collectif, l’entraide, on recrée du lien au sein de la ferme mais aussi dans le village entier », sourit Céline Riolo. « Tout cela rend plus robuste face aux aléas de la vie – humains, économiques, climatiques », ajoute-t-elle. Pour Thibault Herreman, l’enjeu est aussi symbolique. « Montrer que c’est possible d’être bien en agriculture. Que ce métier, aussi exigeant soit-il, n’est pas condamné à broyer celles et ceux qui le font vivre », soutient l’agriculteur de 36 ans. Les fermes collectives ne sauveront sans doute pas, à elles seules, un monde agricole en crise. Elles ne prétendent pas offrir une solution miracle, elles expérimentent, tâtonnent, parfois échouent. Mais elles ouvrent un espace de réflexion précieux sur l’organisation du travail, la place du collectif et la santé mentale en agriculture. Elles esquissent une autre manière de faire : travailler ensemble, pour ne plus s’abîmer seuls.  

Prochains événements

Voir l'agenda complet
Qui sommes-nous ?

Qui sommes-nous ?

Découvrez notre mission et notre équipe

En savoir plus
Le Magazine Physique

Le Magazine Physique

Recevez notre magazine trimestriel

S'abonner