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22 septembre 2025

L’Esprit Mutuel, selon Daniel Baal

Enfant, Daniel Baal rêvait de devenir champion cycliste. Homme de terrain et d’engagement, il a présidé la Fédération Française de Cyclisme pendant huit ans, en parallèle de son activité professionnelle au Crédit Mutuel. Président de Crédit Mutuel Alliance Fédérale depuis 2024, il s’est donné pour mission de servir autant les sociétaires et clients que la société, en soutenant la solidarité et l’environnement. Propos recueillis par Réjane Éreau Au Crédit Mutuel comme dans le cyclisme, vous avez commencé sur le terrain, pour finir à la tête. Comment définiriez-vous votre moteur ? Dans les deux cas, j’ai très clairement été porté par la motivation et l’engagement. Et d’abord, avant tout, par l’engagement – la motivation vient ensuite. Dans le cyclisme, j’ai débuté comme coureur, puis je suis devenu dirigeant de club et dirigeant de ligue régionale. Ensuite, c’est un engrenage : président de fédération nationale, vice-président de fédération internationale… Si je me suis engagé à ce point, c’est bien sûr parce que j’adore le sport et le cyclisme, mais aussi parce que j’avais envie d’avoir une action publique, une action qui compte ; et d’œuvrer pour le bien de la collectivité. Au Crédit Mutuel aussi, j’ai commencé au bas de l’échelle, en tant que rédacteur crédit. Au début, je passais mes journées à dépouiller des bilans d’entreprises et à traiter des dossiers de crédit. Le Crédit Mutuel est une entreprise à part, où l’investissement des collaborateurs est récompensé. C’est ce qui m’a permis d’y exercer différentes fonctions : responsable des engagements, directeur de caisse, directeur général d’une fédération, directeur général du groupe… jusqu’à devenir président du groupe, lorsque Nicolas Théry a décidé de quitter ses fonctions et m’a proposé pour prendre son relais. Quels ponts faites-vous entre votre parcours professionnel et votre action dans le monde du sport ? Comment l’un a-t-il nourri l’autre ? Pendant longtemps, j’ai mené les deux parallèlement. Même lorsque j’étais investi à haut niveau national et international dans les organisations de cyclisme, je continuais à travailler au Crédit Mutuel. Mon engagement bénévole m’a été utile lorsque j’ai atteint de hauts niveaux de responsabilité au sein du Crédit Mutuel. La raison est simple : ce sont des corps sociaux avec un fonctionnement démocratique qui se ressemblent, composés à la fois de salariés et de bénévoles – comme le sont les administrateurs de nos caisses locales. Beaucoup de nos élus mutualistes ont d’autres engagements à côté, dans le monde associatif, sportif, culturel, caritatif. C’est un état d’esprit. Michel Lucas l’avait bien compris : lorsqu’il était directeur général du Crédit Mutuel, il m’a laissé m’investir dans le cyclisme en m’accordant un temps partiel à 80% pendant quatre ans. Il n’était a priori pas très favorable au principe, mais il a compris que cela pouvait porter ses fruits. Au fond, le Crédit Mutuel et l’engagement associatif partagent la même vocation : c’est la coopération des femmes et des hommes de bonne volonté sur le terrain, tous engagés pour soutenir les projets d’avenir de nos régions. Pour encourager ces volontés, il faut savoir créer du consensus. Cela m’a aussi donné des compétences en matière de relation avec les personnalités politiques, de rapport aux médias et de gestion de crise. Vous dites également que votre engagement est né d’un certain « goût de l’autre »… Lorsque j’étais enfant, j’aimais passer du temps avec mon grand-père, qui était très investi dans la vie locale. Il était conseiller municipal, il participait à tous les événements de son village. Cela a peut-être nourri mon sens de l’ouverture et de l’engagement. Ces valeurs sont en pleine cohérence avec le mouvement mutualiste. Le Crédit Mutuel a fait le choix en 2020 de devenir entreprise à mission. Ce fut la première banque française à opter pour ce statut. Était-ce un choix courageux ou nécessaire ? Ni l’un ni l’autre. Nous n’étions pas obligés de le faire, mais c’était pour nous un choix cohérent, par rapport à qui nous sommes et qui nous voulons être. Le Crédit Mutuel est une entreprise coopérative et mutualiste. Se déclarer pionnier et solidaire est une chose ; s’y engager concrètement en est une autre. Lorsque la loi PACTE a introduit en 2019 le statut d’entreprise à mission, Nicolas Théry et moi nous sommes dit naturellement que nous avions envie d’y aller. Cela nous intéressait, mais nous ne voulions pas que ce soit perçu comme une opération de communication. Ce devait être un acte fort, engageant. C’est pour cela que nous ne l’avons pas imposé au forceps à nos équipes et à nos élus mutualistes. Nous avons pris le temps de faire vivre le débat en interne, de laisser toutes les inter- rogations s’exprimer. C’est d’ailleurs peut-être parce que nous avons pris le temps de ces discussions que nous disposons aujourd’hui d’une forte adhésion de la part de nos collaborateurs. Le statut d’entreprise à mission fait consensus en interne, y compris lorsque cela revient à renoncer à des revenus pour être parfaitement en accord avec nos engagements. Vous avez par exemple arrêté tout financement du charbon, ainsi que de tout projet d’exploration, de production ou d’infrastructure lié au pétrole et au gaz… C’était une décision forte. Elle nous a obligés à réorienter certains de nos investissements, mais à long terme, elle renforce notre crédibilité, notre réputation et, par conséquent, notre capacité à générer des revenus d’une autre manière, grâce à l’image que le public et les milieux professionnels ont de nous. Devenir entreprise à mission nous donne clairement des obligations que nous n’avions pas avant, mais cela nous guide, aussi. Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’engagement écologique et sociétal ne peut pas aller de pair avec la rentabilité économique ? Aux sceptiques, il convient de rappeler qu’une entreprise à mission, comme toute entreprise, a d’abord pour priorité de travailler à la pérennité et à la rentabilité des services qu’elle offre à ses clients. Une entreprise ne peut être solidaire que si elle est performante. La rentabilité que nous avons perdue à court terme, en faisant certains choix, est un investissement à long terme, qui bénéficie à nos sept millions de sociétaires, à nos collaborateurs et à la société. Avec le directeur général Éric Petitgand, nous en sentons déjà les résultats en termes de ressources humaines : le Crédit Mutuel suscite l’intérêt de jeunes et de moins jeunes qui ont envie de s’investir à nos côtés. Votre management privilégie le collectif sur l’individuel… C’est un point clé. Nous n’avons pas attendu d’être entreprise à mission pour privilégier un management bien- veillant, qui privilégie la confiance et la délégation. Nous sommes convaincus que les encouragements collectifs sont plus productifs que les incitations individuelles. Nos conseillers ne sont pas commissionnés sur la vente de services ou de produits financiers. Nos dirigeants ont des rémunérations fixes, il n’y a pas de stocks options. Quand Nicolas Théry et moi avons élaboré notre plan stratégique « Ensemble Performant Solidaire », nous avions clairement le souhait de donner une impulsion forte pour soutenir la révolution environnementale et sociétale. Devenir entreprise à mission nous a permis d’inscrire nos engagements dans le marbre et de les soumettre à la vérification d’un organisme tiers indépendant. L’un des principaux actes forts que vous avez posés est la création d’un dividende sociétal. Comment ça marche ? En 2023, nous avons pris la décision d’affecter chaque année 15% de notre résultat net global annuel au soutien de projets environnementaux et solidaires. Notre résultat net actuel étant d’environ quatre milliards d’euros, cela représente en 2025 un budget de 600 millions d’euros. 50% à 60% de ce montant est investi dans des initiatives durables à impact, via notre fonds Révolution Environnementale et Solidaire. Par ce biais, nous nous engageons notamment auprès d’entreprises innovantes, pour faire émerger des solutions décarbonées. Par exemple, nous avons investi dans l’armateur havrais TOWT, pionnier du transport vélique. Nous avons aussi racheté une forêt dans le nord de l’Alsace, afin qu’elle soit gérée de manière totalement responsable, sans recherche de rendement, pour maintenir la biodiversité animale et végétale. Où va le reste du dividende sociétal ? La deuxième mission du dividende sociétal est de soutenir le développement d’offres de services solidaires pour nos clients. Par exemple, nous proposons gratuitement tous nos services de banque aux petites associations ; nous agissons contre les discriminations de santé en permettant à des personnes malades ou ayant été malades d’être assurées pour leur prêt immobilier, sans surprime, ni exclusion ; pour défendre l’égalité des chances, nous proposons des crédits à 0% pour que les étudiants n’aient pas à renoncer à leur projet faute de moyens financiers… Tout cela participe à un mouvement global. Retrouvez l’intégralité de l’interview de Daniel Baal dans le numéro 63 de Décisions Durables.


19 août 2025

Belles de bitume, la revanche des herbes folles

Frédérique Soulard est conteuse et petite-fille d’herboriste. Par amour des plantes, elle a créé Belles de Bitume, des promenades urbaines à la découverte des herbes dites folles, de leurs noms et de leurs histoires. Poésie du vivant sur un bout de trottoir.


12 août 2025

Rafaëlla Scheer, « saltimbanquière » à double impact

Un mi-temps comme consultante en investissement durable chez Axa Climate, un autre à « faire des blagues sur les scénarios du Giec ». « Un pied dedans, un pied dehors » et la tête bien structurée, Rafaëlla Scheer s’adonne à « deux formes d’impact », qu’elle entend bien concilier.



29 juillet 2025

L’ingénierie anticipe l’écologie de demain

Comment les métiers de l’ingénierie, à la base de nos infrastructures et très techniques, ont amorcé leur transition et leur virage vers l’écologie ? Nous avons rencontré Yves Metz, président depuis seize ans d’Ingérop.



01 juillet 2025

Grand entretien avec le philosophe Gaspard Koenig

Et si la nature devenait le point de départ d’une pensée philosophique, économique, politique ? C’est le postulat dont s’est saisi le philosophe Gaspard Koenig, également romancier, essayiste, pour partager son cheminement sur notre rapport au vivant, et plus largement à la liberté et aux systèmes que nous pourrions concevoir pour en disposer plus pleinement. Dans son ouvrage « Agrophilosophie. Réconcilier nature et liberté », il cherche de nouveaux chemins, interroge le rapport des philosophes à leur « jardin » pour comprendre les bases de leur pensée et en proposer une qui remet notre finitude au centre, en en montrant la beauté. Entretien. Propos recueillis par Mathilde Cristiani Gaspard Koenig, vous évoluez au gré de vos expériences, vous façonnez votre pensée en fonction de ce que vous avez mis en pratique. Ainsi, en 2020, vous êtes parti à cheval sur les traces de Montaigne pour réfléchir à un nouvel humanisme européen. Puis vous avez écrit un roman, Humus, pour interroger les contradictions de notre rapport à la terre. Qu’avez-vous voulu éprouver dans Agrophilosophie en cultivant votre jardin ? Le parcours à cheval m’a permis de réfléchir autrement, de changer d’opinion sur beaucoup de choses. Tous les voyageurs, à cheval, en avion, en bateau, savent que le voyage permet d’avoir un autre rapport au temps et à soi-même. Cela m’a ouvert aux questions écologiques. Au retour, j’ai naturellement eu envie de m’installer en Normandie et je me suis mis à jardiner. J’en ai en effet fait un roman, Humus. Mais justement c’est un roman, dans lequel je n’exprime pas d’opinions. Je ne connaissais pas non plus de prime abord celles de mon héros, Arthur. Mettre en scène des personnages m’a permis de pousser des idées pour lesquelles moi-même je n’irais pas si loin. J’ai pu faire d’Arthur un radical, complètement rebelle. À la fin, je ne savais plus ce que je pensais moi-même, je me suis laissé entraîner par mon propre personnage. D’où le fait de souhaiter, après le roman, sonder ce que j’avais en moi. Comme mon point d’entrée est l’histoire de la philosophie, j’ai construit autour des philosophes ce cheminement dans le rapport à la terre, au sol, des questions assez peu soulevées par la discipline. Les philosophes sont en général des urbains, il faut vraiment chercher. Certains ont un jardin, mais qui reste un parc de ville. À travers ces figures et comment leur pensée reflète le rapport qu’ils entretiennent avec le sol, j’ai pu trouver mes propres lignes dans des débats écologiques de réensauvagement, sur la décroissance… […] Est-ce que cette façon de semer pour que chacun cultive ensuite à sa façon est une autre façon de faire de la politique ? Je rappelle que vous vous êtes présenté en 2022 à la présidentielle. Comme on représente une communauté de gens, même restreinte, la politique oblige à ne pas être libre de ce qu’on pense et à répéter toujours un peu la même chose, pour convaincre d’autres personnes. Cela a été une très belle expérience, mais qui est profondément antinomique avec l’exercice même de la pensée. C’est d’ailleurs après avoir renoncé à toute action collective que me sont revenues des envies plus créatives. Ensuite ça n’empêche pas, y compris sur la question écologique, d’être investi dans le débat public, parce qu’on a vraiment besoin de porter une écologie à la fois radicale et pas politisée, enfin pas partisane en tout cas. C’est un sujet qui devrait s’imposer absolument à toute formation politique et constituer la base, sur laquelle chacun peut proposer des réponses différentes. L’effondrement du vivant est tellement grave qu’il devrait être le point de départ de tout programme, de toute action politique. Alors qu’aujourd’hui il n’est même pas un point d’arrivée, il n’est nulle part. « L’effondrement du vivant est tellement grave qu’il devrait être le point de départ de tout programme, de toute action politique. » Les débats publics restent importants pour moi, les livres y contribuent, avec des gens de tous bords. Par exemple, cela me semble important de ne pas faire la morale aux gens qui prennent l’avion, pas plus qu’aux agriculteurs qui mettent du glyphosate ou autre. D’abord parce que c’est contre-productif et que ça ne fait que braquer. Et ensuite c’est très prétentieux. Ce qu’il faut faire c’est l’inverse, c’est montrer tout le bénéfice et tout le plaisir, la joie, que l’on ressent, à vivre différemment et de manière peut-être plus équilibrée, plus en accord avec nos écosystèmes. Cela nous renvoie à l’écologie de la jouissance dont vous parlez dans le livre. Vous la confrontez à l’écologie de la sobriété des décroissants. Pourtant jouissance et sobriété semblent ici complémentaires ? Ce n’est qu’une question de terme, ce qui est sûr c’est que l’idée de se restreindre ne me paraît pas pertinente. Dans le livre, j’explique d’ailleurs toute l’idée de culpabilité portée par saint Augustin, qui invente le péché originel dans la théologie chrétienne, l’idée de faute propre, illustrée par le vol de poires et précisément par le fait de dire qu’il a des remords parce qu’il a pris du plaisir à cela. Il a gâché les poires parce qu’il ne les a pas juste mangées pour se nourrir mais il les a bâfrées. Pourtant les animaux se bâfrent, prennent du plaisir. Et c’est ce que nous demandent les plantes ! Si les poires sont juteuses, c’est bien en raison du phénomène d’endozoochorie, qui qualifie le système par lequel les animaux dispersent partout dans l’environnement les graines par la consommation directe de fruits qu’ils vont ensuite déféquer. Il ne faut pas restreindre ses désirs, il faut les changer de ce qui est aujourd’hui. C’est le vrai Carpe Diem ? On pourrait dire ça. En tout cas, de mon côté, je suis beaucoup plus heureux chez moi plutôt que d’aller passer un week-end en Thaïlande. Mais pas parce que je me flagelle en pensant à mes émissions carbone. C’est parce que je sais que je ressens tellement plus de bonheur sur les chemins, sur mon cheval. À chacun de trouver le sien. Le problème est qu’on ne prend pas le temps de construire ses propres plaisirs. Cela prend plus de temps, il faut trouver les chemins, prendre les initiatives. Il est plus facile d’utiliser beaucoup d’énergie thermique pour se faire plaisir. Pourtant dès qu’on fait un effort on se rend compte que l’objet prend beaucoup plus de valeur. Mais c’est vrai que cela demande de réfléchir, de chercher. Par exemple, actuellement, j’ai un toit de chaume. Je ne veux pas utiliser de fongicides, méthode qui serait la plus simple. Donc je dois chaque année battre le toit avec ce qu’on appelle la batte du chaumier, pour enlever la mousse. Ce n’est pas grand-chose à faire, mais il faut y penser, puis le faire. Cela prend du temps. L’idéal est de rendre l’activité amusante. Pour que ça le devienne, il ne faut pas le faire comme un exercice imposé mais comme une occasion récurrente, une fête, quelque chose à célébrer, avec une récompense. Vous dites également, dans l’ouvrage, qu’une humanité qui détruit son humus est une humanité qui se détruit elle-même. Quelle est la puissance symbolique de l’humus, et comment est-ce qu’on la transmet ? Ce qui m’intéresse beaucoup dans l’humus, et je vais continuer à écrire dessus, c’est le fait qu’il détruit, qu’il redécompose ce qui existe, en tout petits éléments biogènes qui vont ensuite être redistribués pour nourrir une vie nouvelle. Tous les corps morts, organisés, carbonés, qui permettent de construire de grosses molécules que sont nos organismes, l’humus – et plus particulièrement tous les animaux qui sont dedans – va le manger, le détruire, le décomposer, le réduire en de tout petits morceaux. Et permettre à une nouvelle vie de se recomposer, comme une sorte de Lego qu’on détruirait pour en construire un autre. Mais ce que fait l’humanité, qui vient étymologiquement d’humus, c’est qu’elle a peur de ça. Cela l’angoisse car l’humus lui montre sa propre finitude. Voilà pourquoi elle tente de le cacher. C’est le but des villes qui artificialisent le sol, comme on dit. Il y a une raison métaphysique à cette artificialisation, c’est que les choses ne bougent plus, elles sont en place une bonne fois pour toutes. Ce qui nous coûte des efforts colossaux car il faut constamment lutter contre l’humus qui revient sur les façades. « Mais ce que fait l’humanité, qui vient étymologiquement d’humus, c’est qu’elle a peur de ça. Cela l’angoisse car l’humus lui montre sa propre finitude. Voilà pourquoi elle tente de le cacher. » La couche noire qui s’y dépose, c’est le début du sol, la pédogénèse, qui revient parce que les racines poussent, dès qu’on n’entretient pas une ville les racines, l’herbe, émergent ! Il faut constamment la nettoyer, l’entretenir. Cet humus pour moi donne un sens assez fort à ce qu’il faut faire, et c’est un principe sur lequel je réfléchis, qui est apparu après le livre justement. Un principe moral qui consisterait à dire : on a le droit de tout faire à partir du moment où on sait le défaire. Ce que cela veut dire c’est que vous pouvez alors construire n’importe quel palais, n’importe quel objet, à partir du moment où vous vous engagez également à pouvoir le redécomposer, le rendre à l’humus. Cela rend impossible l’usage des polluants éternels, des plastiques… Car ce qui est problématique dans notre système, c’est que ce qu’on fait, on ne sait pas le défaire. S’engager à défaire devrait devenir une sorte de règle de politique publique. Comment peut-on diffuser cette pensée, la rendre désirable autant au niveau des individus, que des collectivités, des institutions, des entreprises ? Je dois dire que la période n’est pas très porteuse… L’homme n’est pas la seule espèce à surexploiter ses ressources, comme on le dit souvent pour se culpabiliser. Marc-André Selosse, biologiste et spécialiste en botanique et mycologie, décrit, dans l’un de ses ouvrages, les comportements du macaque à longue queue, un singe de l’île de Karam, en Thaïlande. Celui-ci a surexploité sa première source d’alimentation, les gros coquillages, et a mis au point de nouveaux outils techniques pour passer aux petits coquillages. Jusqu’à l’épuisement total, il va essayer de développer des outils pour aller chercher la dernière ressource disponible. Quand il n’y en aura plus, il ne pourra plus se nourrir. Toutes les espèces réagissent pareil, sauf que nous, nous avons une force, une puissance, pour le faire, qui est extravagante. J’ai l’impression que les temps modernes sont les temps où l’on passe aux petits coquillages, où l’on surexploite jusqu’au bout, de manière finalement assez conforme à notre nature biologique. Nos petits coquillages, c’est le gaz de schiste par rapport au pétrole. Cela demande plus d’énergie pour l’ouvrir, mais c’est possible. Mais à un moment tout cela va s’arrêter, parce que les écosystèmes vont s’effondrer. Est-ce qu’on peut agir avant ce point là ? Je ne sais pas. Ce qui est rassurant, c’est que de toute façon tout cela est transitoire, cyclique. On peut être certains que dans 1 000 ans ou 1 million d’années, la biodiversité se sera reconstituée et l’évolution naturelle aura repris son cours. Nos erreurs sont corrigibles à long terme. Reste à savoir comment donner envie aux gens d’agir autrement ? Là il faut vraiment continuer à être pédagogues, tous un peu chacun de son côté, comme Sisyphe, car il y a encore un gros problème de méconnaissance. Je rencontre des grands chefs d’entreprise, qui sont des gens ouverts, pas forcément mal intentionnés, et qui sont complètement ignorants sur ce sujet. Ils commencent à comprendre un peu les problèmes de carbone et d’énergie, mais sur la question du vivant, l’élite économique et politique est encore peu au fait. Parce qu’il n’y a pas de biologistes parmi eux, mais des ingénieurs, des financiers, des administrateurs, des gens qui ont une logique de tuyaux. « Je rencontre des grands chefs d’entreprise, qui sont des gens ouverts, pas forcément mal intentionnés, et qui sont complètement ignorants sur ce sujet. » La politique n’est jamais que le reflet de sa société, et donc quand la société criera à la biodiversité, la politique s’en occupera. Voilà pourquoi il faut continuer à faire, à parler, à écrire des livres, en résistant au discours culpabilisant qui est voué à l’échec. Il ne faut pas critiquer les propriétaires de SUV mais expliquer pourquoi la nature, les oiseaux, sont importants. Il y a 60 % d’oiseaux en moins. Nos printemps sont silencieux, les insectes disparaissent. Or sans eux, plus de pollinisation, et sans pollinisation, plus d’agriculture. Nous devons assumer un discours écologiste qui parle de nature. Est-ce que malgré tout, la technologie, et l’innovation, peuvent quand même aider dans cette transition plutôt qu’accélérer la chute ? Il faut distinguer innovation et technologie. Notamment parce qu’aujourd’hui, la transition agroécologique doit s’appuyer sur la recherche fondamentale. Et ça, c’est de la science, qui innove énormément. Il suffit d’aller sur le site de l’INRAE, pour s’en apercevoir. Le progrès scientifique va dans ce sens, que ce soit au niveau agronomique, hydrologique, médical, avec ce que l’on sait du microbiome et des communications entre les bactéries dans les intestins et celles des sols, tout cela nous pousse, pour notre propre santé, à effectuer cette transition. Et celle-ci demande beaucoup de science, beaucoup d’innovation, mais pas forcément beaucoup de technologies. Cela dit, la technologie peut aider. Comme les drones, qui pourraient repérer, avec de l’IA, les adventices, aller les déterrer, les désherber, les cercler, une à une, et aider ainsi les agriculteurs. Et c’est tant mieux. L’essentiel, c’est de lancer cette transition. Ensuite les technologies, comme toujours, nous aideront à l’effectuer. Elles doivent suivre notre volonté politique collective, et pas l’inverse. […] N’est-ce pas aussi le principe de l’économie régénératrice, qui estime que l’on a un devoir de réparation ? Comment dès lors les entreprises peuvent-elles s’emparer des concepts, que peuvent-elles tester ? J’ai beaucoup de sympathie pour les entreprises qui font de la RSE et qui essaient de faire les choses bien. Mais c’est très compliqué de le faire quand on est au sein d’un système d’incitation qui vous demande l’inverse. Et on ne peut pas demander à chaque être humain ou chaque entreprise de devenir vertueux. Il faut changer d’abord et avant tout le système d’incitation pour que les entreprises, naturellement, par leurs actions, soient vertueuses. « J’ai beaucoup de sympathie pour les entreprises qui font de la RSE et qui essaient de faire les choses bien. Mais c’est très compliqué de le faire quand on est au sein d’un système d’incitation qui vous demande l’inverse. » Si par exemple on décrète l’interdiction des intrants de synthèse, si on met les règles qu’il faut, on ne demandera plus à une entreprise si elle est ou pas vertueuse. Elles rempliront leur mission dans une économie libre qui ira naturellement vers une finalité correcte et qui sera beaucoup plus puissante que si on le fait chacun de notre côté. De plus, il s’agit de phénomènes tellement intriqués, tellement complexes, où il y a tellement de débats qu’on croit toujours bien faire et que finalement, chacun ne peut pas réinventer la science. J’encourage les entreprises qui ont le luxe de faire des actions positives à le faire, mais je ne pense pas que cela passe avant tout par elles pour changer un paradigme. Cela doit passer par le politique. Deuxièmement, il faut que les économistes réfléchissent à la manière dont on peut organiser l’entreprise pour que, effectivement, sa finalité soit l’équilibre plutôt que la croissance. Mais je n’ai pas moi-même de cheminement à proposer pour y arriver. Et côté société civile, par quoi on commence ? On commence par écrire des romans, des ouvrages de toutes sortes, tout ce qui peut faire changer. Quand les gens auront, comme le disait Élisée Reclus, le sentiment de nature dans la société moderne, l’éco-sensibilité, les choses changeront. Remettre le nez dans la nature, comprendre les phénomènes dont on vient de parler, même de façon superficielle, c’est primordial et essentiel. Le jour où tout le monde se promènera en forêt et fera son compost, on ira tous beaucoup mieux. J’ai vu passer des sondages où l’on demande aux enfants d’où viennent les yoghourts, et où ils répondent qu’ils poussent sur les arbres. Nous sommes une population – urbaine et même campagnarde – globalement déconnectée de son environnement, de son milieu, qui ne sait pas d’où vient l’eau, comment fonctionne le sol. Moi le premier, d’ailleurs, c’est pour cela que j’ai commencé à écrire des romans. Je me suis engagé sur une tétralogie qui traitera des quatre éléments. Aujourd’hui je travaille sur l’eau, puis le feu et l’air, et après la terre. Parce que j’ai envie de savoir, alors je cherche. Avant, je ne m’étais jamais posé la question d’où venait l’eau du robinet. C’est cela, commencer à se reconnecter avec les éléments premiers et le vivant autour de nous. C’est le premier pas pour faire changer une société, les politiques, les entreprises. Un pas qui pourrait être encouragé par la décentralisation ? Je pense en effet que les biorégions, concept américain qui a une cinquantaine d’années, est assez pertinent. C’est l’idée que le fait d’être responsable politiquement de son territoire, donc d’avoir des instances démocratiques directes dans lesquelles on peut participer, prendre des décisions communes sur la manière dont on gère les plans d’occupation des sols, les cours d’eau, les forêts… tout cela rend sensible à son environnement. À partir du moment où on est responsable de ce qui nous entoure, on a envie d’en prendre soin, d’une manière égoïste et naturelle. Plus les choses sont centralisées, et viennent d’en haut, moins on se sent concerné. Si le champ d’à côté est plein de glyphosate, peu importe puisque je vais acheter mes légumes bio au marché. Alors que si je mange ce que produit l’agriculteur d’à côté, cela devient mon problème. Donc plus on est dépendant d’un territoire, plus on va s’en occuper, en prendre soin. « À partir du moment où on est responsable de ce qui nous entoure, on a envie d’en prendre soin, d’une manière égoïste et naturelle. » Cela permet également de constater que sa voix a une influence, même minime. Tout cela entraîne des mécanismes de préservation de son milieu. On devient une petite espèce vivant dans son petit milieu. Je pense qu’il faut une rupture forte dans le système dans lequel nous vivons, un moment de KO pour pou- voir régénérer les choses. Autant préparer l’avenir et commencer à avoir ce genre de discussions au- jourd’hui, pour être prêts ! Retrouvez l’article en intégralité dans le numéro 62 de Décisions Durables, disponible sur l’application mobile. Crédit photo de couverture : Elodie Grégoire Pour aller plus loin :


23 juin 2025

Donald Trump : Un second mandat pour achever le climat

L’année 2024 a été la plus chaude jamais enregistrée sur la planète et la première à dépasser le seuil des +1,5 degré depuis 1850, selon l’Observatoire européen Copernicus. Parmi les pays les plus émetteurs de gaz à effet de serre, les États-Unis. Malgré un bilan climatique catastrophique lors du premier mandat, le climato-sceptique Donald Trump semble plus déterminé que jamais à détruire l’environnement. par Chloé Cenard Donald Trump n’a pas perdu une seule minute pour s’attaquer au climat. Quelques heures seulement après son investiture du 20 janvier dernier, le 47e président des États-Unis signe pas moins de 22 décrets dont certains concernent l’environnement. Devant ses partisans, réunis dans la Capital One Arena à Washington, le plus vieux président jamais investi paraphe les documents, montre fièrement sa signature et jette ses stylos dans la foule sous des hurlements, comme le ferait une rockstar avec son t-shirt après un concert. En deux coups de crayon, le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris est acté par celui qui le qualifie « d’escroquerie injuste et unilatérale ». L’objectif prévu par le texte de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, ne concerne plus le deuxième pays le plus pollueur au monde alors qu’une semaine auparavant, des villes entières de Californie disparaissaient sous les flammes causées par le réchauffement climatique et que trois ouragans ont touché les États-Unis en 2024. Une décision que Donald Trump avait également prise lors de son premier mandat de 2017 à 2021. Le nouveau président, climato-sceptique notoire, promet également de faciliter l’exploitation de pétrole et de gaz naturel en Alaska, d’éliminer les mesures qui favorisent l’achat de véhicules électriques ou encore de mettre un coup d’arrêt aux projets éoliens. Retrait de l’Accord de Paris Pour ce second tour de manège, Donald Trump semble vouloir mener une offensive bien plus agressive contre le climat. Ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques. Selon une estimation réalisée avant l’élection de novembre 2024 par Carbon Brief, le second mandat de l’ancien homme d’affaires pourrait ajouter 4 milliards de tonnes de CO2 aux émissions des États-Unis d’ici 2030. « Le premier mandat lui a permis de créer une ébauche de sa politique climatique pour son second. Il ne connaissait pas du tout la gestion du système fédéral. Désormais, il a appris de ses erreurs et en plus, il a tout un réseau de personnes qui savent ce qu’elles font et qui sont là pour déconstruire les réglementations de l’État, notamment en matière d’environnement », explique Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine, spécialiste des présidents. Cette fois-ci, les États-Unis pourront sortir de l’Accord de Paris beaucoup plus rapidement que lors de la première présidence de Trump. Pour des raisons juridiques, le retrait n’avait pu être effectif qu’en novembre 2020, quelques jours seulement avant la victoire de Joe Biden à la présidentielle qui signait alors le retour du pays au sein de l’Accord. « Le premier mandat lui a permis de créer une ébauche de sa politique climatique pour son second. » Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine Cette sortie des États-Unis est plus « politique que juridique » peut-on lire sur le site Gossement avocats, un cabinet spécialisé en droit de l’environnement et de l’énergie. « Toutefois, ils restent une partie à la Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (ndlr : CCNUCC, l’entité chargée de superviser l’action climatique au sein de l’ONU) et doivent, à ce titre, respecter l’ensemble de leurs obligations, notamment de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. » Mais Donald Trump s’est d’ores et déjà désengagé du secrétariat de la CCNUCC, faisant perdre à l’institution 22 % de son budget. Le milliardaire américain Michael Bloomberg a annoncé qu’il compenserait – avec sa fondation et d’autres acteurs privés – la contribution des États-Unis. Avec cette décision de quitter l’Accord de Paris, Donald Trump envoie un message clair. « C’est l’idée de dire qu’on est plus fort que les autres, qu’on n’a besoin de personne et que, surtout, on ne va pas s’enchaîner dans des contraintes, qu’on est libre », analyse Jérôme Viala-Gaudefroy, auteur du livre Les mots de Trump (Dalloz, 2024). Une idéologie déjà appliquée par Donald Trump lors de son premier mandat. Selon le Washington Post, il a modifié ou annulé 125 règles et politiques environnementales à cette période. En 2020, la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a enregistré près de 22 catastrophes naturelles majeures comme des ouragans et des mégafeux, contre 19 l’année précédente. « Ce retrait risque d’aggraver la situation », regrette Sarah Cleaver, chargée de campagne climat à Greenpeace France. « Chaque dixième de degré compte. » La coopération climatique mise à mal Le retour de Trump signe également une perspective inquiétante pour la coopération internationale selon François Gemenne, membre du Giec, qui parle d’un risque d’effet domino. « D’autres régimes, eux aussi dirigés par des leaders populistes, pourraient vouloir emboîter le pas aux États-Unis. On pense à l’Argentine, au Venezuela, à la Russie, potentiellement même la Hongrie ou l’Italie en Europe. L’accord de Paris repose sur le principe d’universalité. Si beaucoup de pays sortaient, ça mettrait vraiment à mal la logique même du texte. » « D’autres régimes, eux aussi dirigés par des leaders populistes, pourraient vouloir emboîter le pas aux États-Unis » François Gemenne, membre du Giec Pour l’instant, aucun pays n’a suivi les États-Unis mais en novembre, le président ultra-libéral Javier Milei, avait dit vouloir « réévaluer » sa position sur le sujet. Sarah Cleaver, de Greenpeace, se veut toutefois optimiste : « Lors du premier retrait de l’Accord de Paris, on a senti plutôt un regain d’intérêt et une communauté internationale soudée. Nous avons plutôt un consensus international autour de l’Accord. » Après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le diplomate André Corrêa do Lago, tout juste nommé président de la COP30, a déclaré : « Il n’y a pas le moindre doute que cela aura un impact significatif sur la préparation de la COP ». La 30e conférence mondiale, qui se déroulera en novembre prochain à Belém en Amazonie, marquera les dix ans de l’Accord de Paris. Un moment clé où les pays devront faire le bilan de leurs « contributions déterminées au niveau national » (les CDN) – les engagements pour faire baisser leurs émissions de gaz à effet de serre et freiner le changement climatique – et les mettre à jour. Avant de quitter la Maison-Blanche, Joe Biden a tenu à publier la CDN des États-Unis qui entend réduire les émissions de gaz à effet de serre de 61 à 66 % d’ici 2035 par rapport au niveau de 2005. Des objectifs que veulent tout de même remplir plusieurs États membres de la US Climate Alliance. « Il n’y a pas le moindre doute que cela aura un impact significatif sur la préparation de la COP » André Corrêa do Lago, président de la COP30 Malgré tout, l’ombre de Donald Trump plane sur l’évènement. La sortie de l’Accord de Paris par les États-Unis n’étant effective que dans un an, les États-Unis seront donc bien présents à la table des négociations, mais à quel prix ? « Le risque pour la COP30, c’est que les États-Unis paralysent les discussions et que les pays ne souhaitent pas annoncer de révision à la hausse de leurs engagements. Si les États-Unis en font moins, c’est difficile de demander aux autres d’en faire plus », relève François Gemenne. « Tout n’est pas perdu », souligne Sarah Cleaver, de Greenpeace France, qui parle « d’un consensus mondial sur l’intérêt de lutter contre le changement climatique. » « Tout n’est pas perdu » Sarah Cleaver, chargée de campagne et de plaidoyer Climat à Greenpeace France Les ONG s’inquiètent tout de même de l’impact du retrait des États-Unis sur la finance climat. Un concept qui désigne les financements – publics ou privés – pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Lors de la dernière COP en 2024 à Bakou en Azerbaïdjan, les 197 parties se sont accordées sur une aide financière de 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 venant des pays industrialisés pour aider les pays du Sud dans leur transition climatique et également financer les pertes et dommages. Une somme déjà jugée bien en deçà des besoins vis-à-vis de l’urgence climatique par les États bénéficiaires. « Le gouvernement américain ne participera sûrement plus à cette aide destinée aux pays les plus vulnérables aux changements climatiques mais les montants de finance climat seront toujours les mêmes. Cela veut dire potentiellement faire porter aux autres États une charge plus importante pour eux », conclut Sarah Cleaver. […] Retrouvez l’article en intégralité dans le numéro 62 de Décisions Durables, disponible sur l’application mobile. Pour aller plus loin :

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17 mars 2026

Dominique Thillaud – Compagnie des Alpes : “Concilier intérêt écologique et logique économique”

Acteur majeur du monde des loisirs, des grands domaines skiables français au Parc Astérix, la Compagnie des Alpes s’est engagée depuis trois ans dans la réduction de son empreinte carbone. Son objectif : réconcilier intérêt écologique et logique économique. Entretien avec Dominique Thillaud, son Directeur général. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelle est la spécificité de la Compagnie des Alpes ? Nous sommes un groupe à but lucratif, capitaliste, mais nous nous inscrivons dans un temps long. Contrairement aux entreprises de la Startup Nation, nos activités requièrent une forte intensité capitalistique – nous avons beaucoup d’actifs et d’immobilisations – et une forte intensité humaine – nous employons beaucoup de monde. Notre premier métier, en volume d’activité, ce sont les parcs d’attractions. Le deuxième, c’est l’exploitation des domaines skiables, pour laquelle nous sommes parmi les leaders mondiaux. Depuis 2022, avec l’acquisition de 85% du capital de MMV, nous sommes aussi devenus le deuxième opérateur hôtelier des Alpes. Quel que soit le métier dans lequel nous sommes impliqués, nous investissons à long terme. En octobre 2022, lorsque nous avons engagé 54 millions d’euros dans des actions de réduction de notre empreinte carbone, nous savions que cet investissement visait une rentabilité à dix ans. Quelles raisons vous ont poussé à cet engagement en faveur de l’environnement ? L’écologie n’est pas une opinion ni une idéologie, mais un fait scientifique. Hélas, elle a été prise en otage par des débats politiques ! L’avantage d’une entreprise, c’est qu’elle ne dépend pas des partis : on décide, on fait, on se dote des moyens nécessaires, on obtient des résultats. L’écologie a longtemps été présentée de manière culpabilisante ou punitive ; les citoyens en ont ras-le-bol. Notre but, c’est de montrer qu’on peut œuvrer pour la planète sans brader la qualité et le niveau de vie des Français – voire qu’une stratégie d’entreprise vertueuse peut les améliorer. Nous souhaitons concilier les retombées économiques, la création d’emplois et les bénéfices environnementaux. Qu’en pensent vos actionnaires ? La Compagnie des Alpes est née en 1989 sous l’impulsion de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui détient 42% du capital. Nous sommes aussi cotés en Bourse ; 45% de nos capitaux viennent de là. Nos actionnaires savent qu’une partie des sommes que nous investissons ne sera rentable qu’à moyen ou long terme. En termes de transition écologique, il existe pour une entreprise à vocation économique et lucrative trois bonnes raisons d’agir : la première c’est de considérer que chacun, à son niveau, avec ses leviers, doit essayer de participer à l’effort collectif. La deuxième, c’est de se dire qu’un jour, les clients choisiront leur destination en fonction de sa performance environnementale. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, mais ça peut venir. Alors, les opérateurs comme nous, déjà engagés, seront les mieux placés. Enfin, tôt ou tard, l’empreinte carbone des entreprises donnera lieu à des taxes. Plus nous aurons œuvré en amont, moins nous paieront, et plus nous serons concurrentiels. Quelles mesures emblématiques avez-vous prises ? Désormais, nous communiquons nos résultats annuels en deux valeurs : en euros et en grammes de CO2. Dans les deux cas, nos comptes sont audités par des commissaires indépendants. Notre objectif est que chacun de nos sites ait atteint en scopes 1 et 2 [voir encadré] le net zéro carbone en 2030 – sans aucun achat de compensation carbone. Nous nous sommes dotés de dix engagements, pourvus chacun d’indicateurs de suivi annuels. Parmi eux : privilégier la réduction des gaz à effet de serre, participer à une gestion collective et raisonnée de la ressource en eau, réduire notre impact sur l’utilisation des ressources et la biodiversité en contribuant dès que possible à sa régénération, anticiper les mutations des montagnes françaises  – et des loisirs au sens large – par la mise en place d’un laboratoire d’idées réunissant des personnalités indépendantes d’horizons divers, financer des initiatives à impact positif par la création d’une fondation Compagnie des Alpes, etc. Vous avez également affiché publiquement cinq renoncements… Ils concernent essentiellement le domaine des sports d’hiver. Primo, nous avons renoncé à étendre les domaines skiables. Seules des adaptations ponctuelles et limitées en surface sont désormais considérées. Nous avons aussi cessé l’exploitation de zones que l’évolution climatique rend non-skiables à plus ou moins brève échéance, notamment les zones de basse altitude et les glaciers. Selon les recommandations des études Imp’Act et Climsnow, nous avons abandonné les réseaux de neige de culture sur les zones glaciaires et sur les zones à l’enneigement naturel insuffisant. Et nous avons renoncé à la fabrication de neige à température positive. Ensuite, nous avons cessé d’apporter toute nouvelle assistance technique à la création de projets n’impliquant pas une part majoritaire significative de neige naturelle. En particulier, en dépit d’offres financières mirifiques, nous n’entamons et n’entamerons plus aucune nouvelle collaboration avec la Chine, qui s’est lancée dans la construction d’ici cinq ans de 150 centrales à charbon ; nous ne souhaitons pas apporter notre concours à la construction de Snow Domes fonctionnant à l’énergie fossile. Enfin, nous avons abandonné l’usage des énergies fossiles pour les dameuses et les bus opérés par le Groupe, ainsi que pour les chauffages de nos bâtiments et de nos logements à la montagne. Comment avez-vous procédé ? Les trois quarts des réductions obtenues sont liés au remplacement de l’énergie fossile dans nos chaudières, nos bus et nos dameuses de montagne, par le HVO 100, un carburant utilisant de l’huile de friture usagée, dont une partie provient de nos parcs d’attractions. C’est fantastique : ce qui était un déchet hier est devenu une ressource ! Dommage que ce nouveau carburant soit si taxé en France, car nous avons démontré son efficacité. En l’utilisant à la place du gazole dans les moteurs de nos dameuses, nous avons diminué nos émissions de CO2 de 93%. À Tignes et à Val d’Isère, nos bus sont désormais électriques. Nos résidences hôtelières proposent un dîner végétarien par semaine. Et 30 à 40% de leurs denrées alimentaires sont achetées localement, dans un rayon de moins de vingt kilomètres. Nous avons également mené sur nos sites des travaux d’isolation et de gestion contrôlée des températures. Par exemple, quand les ateliers sont vides entre 22 heures et 5 heures du matin, on peut descendre la température à 12 degrés, puis piloter sa remontée en journée. C’est très efficace. Vous lancez aussi un train de nuit entre Paris et Bourg-Saint-Maurice… C’est une initiative portée par une start-up, avec notre appui. A partir du 19 décembre 2025, et durant tous les week-ends de la saison de ski, un train partira le vendredi soir de Paris pour arriver à Bourg-Saint-Maurice le samedi matin. Il repartira le samedi soir de Bourg-Saint-Maurice pour atteindre Paris le dimanche matin. Cela permettra aux vacanciers de ne pas prendre leur véhicule et de disposer de huit jours pleins de ski, du samedi au samedi. Les familles pourront réserver un compartiment entier, les femmes voyager dans un compartiment dédié. La mobilité intelligente fait partie du scope 3. La mise en place de ce train permet à la fois d’améliorer l’expérience client et de diviser par trois l’empreinte carbone par rapport à un trajet en voiture – et même par huit lorsque nous disposerons d’une locomotive électrique. Le réchauffement climatique fait-il peser une lourde menace sur vos activités ? Comment comptez-vous pallier la raréfaction de la neige ? La Compagnie des Alpes exploite des domaines à haute altitude. La science dispose d’une visibilité sur l’évolution de la situation à cinquante ans. Au-delà, elle ne sait pas s’exprimer. Les stations situées en basse et moyenne montagne vont connaître des situations critiques avant nous. Pour l’instant, nous testons beaucoup de choses, mais nous n’avons pas encore trouvé le modèle économique qui permettra de remplacer les sports de neige. Aujourd’hui, la saison estivale ne représente que 2 à 3% des activités hivernales. Les résidences MMV ouvrent l’été, mais cela représente seulement 10% de leur chiffre d’affaires. Sans les profits réalisés l’hiver, on ne finance pas les activités proposées en été. Comment remplacer à terme les huit milliards de PIB que représente le ski chaque année pour le département de la Savoie ? Je ne sais pas encore, mais nous continuons de chercher. Ces évolutions ont-elles un impact sur vos métiers et sur vos équipes ? Nous faisons toujours les mêmes métiers, mais différemment. L’expérience que nous offrons à nos clients, ce n’est pas juste de se déplacer en télécabine – c’est la montagne, c’est l’inclusion dans la nature. Il est de notre devoir de sauvegarder la qualité de cette expérience. Désormais, le critère de l’empreinte carbone est inclus dans toutes nos décisions. Au sein de l’entreprise, l’enjeu passionne tout le monde. Les salaires de nos cadres ont une part variable, indexée aux résultats environnementaux. Idem pour nos emprunts bancaires, dont les taux d’intérêt varient en fonction de notre atteinte des objectifs environnementaux. Plus globalement, lorsqu’on donne un sens à ce que l’on fait, en résonance avec les tendances sociétales, on crée un regain de motivation. Cela booste les résultats économiques et le bien-être au travail. D’ailleurs, nous avons pris la décision de donner des actions du Groupe à nos salariés et de consacrer chaque année au moins 2% de nos investissements à l’amélioration de leur qualité de vie au travail. Quels résultats avez-vous d’ores et déjà obtenus ? Quand je suis arrivé à la tête de la Compagnie des Alpes, une journée skieur, c’était 1400 grammes de CO2, en scopes 1 et 2. En décembre 2024, c’était descendu à 220 grammes de CO2. En comparaison, un kilo de pommes françaises en scopes 1 et 2, c’est 330 grammes – et une mangue importée par avion, 11,7 kg ! Idem dans le secteur des parcs d’attractions : cette année, une journée visiteur, c’est environ 450 grammes de CO2. En 2021, c’était quatre fois plus. Les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises peuvent-ils jouer un rôle d’accélérateurs ? Nous n’avons pas attendu leur attribution pour agir. On les annonce “sobres et durables”. Nous verrons bien quelle expression cela prendra. Sans doute les Jeux bénéficieront-ils aux sites sur lesquels ils se tiendront. De notre côté, il n’y a rien que nous ferons pour les Jeux que nous n’aurions pas fait sans les Jeux. Afin d’améliorer vos pratiques, êtes-vous en concertation avec d’autres acteurs de votre domaine d’activité à l’étranger ? Nous avons lancé début 2025, avec ceux qui le souhaitent, une alliance des opérateurs européens de domaines skiables (Global Sustainable Ski Alliance). Il y a des Suédois, des Italiens, des Autrichiens, des Allemands, des Suisses, et même un Néo-Zélandais. Notre but est d’échanger sur nos meilleures pratiques, afin d’être de plus en plus vertueux. Par exemple, le lancement de notre train de nuit les intéresse, de même que nous nous intéressons aux accords passés dans certains pays entre les domaines skiables et les opérateurs de trains régionaux. Comment cela fonctionne-t-il, est-ce duplicable en France ? Un opérateur européen a co-développé des motoneiges électriques avec un constructeur. Nous en avons acheté quelques-unes et les testons. De notre côté, nous avons beaucoup investi en recherche et développement sur un projet de dameuse 100% électrique, dont le premier prototype industriel circulera au mois de mars 2026. D’ici dix ans, on devrait n’avoir pratiquement plus aucune dameuse thermique. Que deviendront vos huiles de friture usagées, si vous ne les utilisez plus pour vos dameuses ? Elles pourraient servir de carburant à l’aviation durable. Vu les efforts fournis, pourriez-vous adopter le statut d’entreprise à mission ? Nous nous sommes déjà dotés publiquement d’une raison d’être et d’engagements forts. Je suis plus intéressé par le label B Corp, qui répond de manière holistique aux standards les plus élevés en matière environnementale, mais aussi sociale et sociétale. Le domaine des Arcs / Peisey Vallandry a obtenu la certification B Corp en 2023. C’est le premier gestionnaire de domaine de montagne en Europe à l’obtenir.

31 mars 2026

Face à l’ultra fast-fashion, le secteur de la seconde main veut se battre

Depuis 2018, le marché des vêtements de seconde main a explosé. En Europe, il devrait atteindre 26 milliards d’euros en 2030 contre 15,9 milliards aujourd’hui selon une étude de la Fédération de la Mode Circulaire. Ce secteur économique est cependant menacé par la production massive de vêtements d’ultra fast-fashion. Depuis quelques mois, l’ultra fast fashion est partout. Les marques Shein et Temu submergent les réseaux sociaux avec leur publicité, envahissent les rayons des friperies, des ressourceries et des dressing Vinted. Fin 2025, Shein s’est même installé au BHV Marais à Paris et dans des magasins Galeries Lafayette (Dijon, Reims, Grenoble, Angers et Limoges). Causant un scandale médiatique national et le départ de nombreuses marques, historiquement distribuées par ces enseignes. L’augmentation du nombre de vêtements issus de la fast-fashion est un phénomène qu’observe quotidiennement Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France : « Nous croulons sous les dons, mais des dons de mauvaises qualités, assure-t-elle. Ces vêtements ne sont pas chers du tout et les clientes et clients qui les consomment les considèrent comme jetables. Ils les achètent, les porte une fois puis s’en débarrassent, voire ne les portent pas du tout. » La durée de vie moyenne d’un vêtement Shein est de 65 jours selon l’association En mode climat. Résultat, les boutiques sont souvent débordées, manquent de bénévoles pour trier et n’arrivent plus à mettre en valeur les produits de qualité. La trop grande quantité des produits de fast-fashion met aussi en grande difficulté la filière de collecte. Cet été, le Relais – réseau qui collecte, tri et recycle les vêtements usagés – a par exemple tenu une grève de dix jours pour dénoncer un manque de subventions face à une quantité de vêtements à recycler de plus en plus importante. Chaque année, 270 000 tonnes de textiles sont collectées en France selon le rapport 2023 de Refashion : 60 % des produits triés sont revendus en fripe, dont 90 % à l’étranger. Un modèle économique menacé Shein fabrique un million de vêtements par jour selon une analyse de l’ONG Les Amis de la Terre, soit 15 000 à 20 000 tonnes de CO2 émises quotidiennement. Ces vêtements sont vendus à très bas coûts : des t-shirts à 5 euros ou des robes à 7 euros. « Nous vendons à prix solidaire pour que ça s’écoule facilement, mais un article vendu un euro sur Shein, on ne va pas le vendre 3 euros ! On va l’afficher au même prix voire un peu moins cher », assure Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Une vraie problématique pour le secteur de l’économie sociale et solidaire. « Il y a naturellement un abaissement des prix de vente moyens, un abaissement des paniers moyens et donc un abaissement aussi des revenus pour le secteur de la seconde main. Sans volume et sans collaboration, tout au long de la chaîne de valeur, pas de rentabilité », déplore Maxime Delavallée, président de la Fédération de la Mode Circulaire qui regroupe plus de 250 acteurs du secteur. Si les dons auprès des associations, ressourceries et autres boutiques solidaires sont de moins en moins qualitatifs, c’est aussi lié à la vente en ligne. « La propension à revendre ses vêtements est 2 à 3 fois plus élevées chez les personnes qui consomment de l’ultra fast-fashion », commente Boris Descaregga, directeur associé de l’Observatoire de la société et de la consommation. Vinted capte aujourd’hui 90 % des consommateurs qui passent par internet pour leurs achats de vêtements d’occasion selon une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publié en juin 2025. « Les deux tiers des vendeurs sur les plateformes comme Vinted ne consomment pas du tout d’occasion », assure-t-il. L’argent gagné via la revente de vêtements de seconde main sert dans 50 % des cas à racheter d’autres vêtements, peut-on lire dans l’étude de l’Ademe. « On pourrait décider que la cagnotte ne peut être utilisée que sur le site. Cela permettrait de créer une espèce de circularité uniquement sur des vêtements de seconde main », propose Boris Descaregga. Certains sites de revente de vêtements de seconde main ont, eux, décidé de bannir certaines marques. Le site de revente de mode de luxe Vestiaire Collectif a, par exemple, interdit la vente et l’achat de 30 marques considérées comme néfastes pour l’environnement, dont Zara, Gap, Mango, H&M ou encore Uniqlo. Spirale consumériste Les acteurs du secteur de la seconde main veulent sensibiliser la population. Oxfam, par exemple, a lancé au mois de septembre sa campagne « Septembre en seconde main » où il incite les consommateurs à ne rien acheter neuf. « On sensibilise nos clients, aussi bien ceux qui viennent faire des dons que ceux qui viennent acheter. Les responsables de magasin et les bénévoles discutent avec eux pour leur faire comprendre les enjeux environnementaux de la seconde main », raconte Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Un travail que mène également la Fédération de la mode circulaire. « On voit que la substitution d’un achat de première main par un achat de seconde main va permettre d’aller réduire drastiquement l’impact environnemental. Créer un nouveau jean représente 7 500 litres d’eau. Assurer la création d’une nouvelle collection de t-shirts, c’est plusieurs centaines de kilos de CO2. C’est important que les consommateurs soient au courant », assure Maxime Delavallée. La Fédération a d’ailleurs contribué à l’élaboration de la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile. Adopté par l’Assemblée nationale en mars 2024 puis par le Sénat en juin 2025, le texte est toujours en attente d’application, faute d’un accord définitif entre les deux chambres et d’un gouvernement stable. La proposition de loi prévoit notamment d’imposer aux entreprises de vente en ligne d’ultra fast-fashion d’informer les acheteurs sur leur impact social et environnemental des produits, d’interdire la publicité pour ces marques ou encore de taxer les petits colis expédiés de l’étranger. « Le contrôle de cette manière de production doit être encadré davantage, de telle sorte à ce que les acteurs du réemploi puissent s’appuyer sur des vêtements de bonne qualité et améliorer ainsi les unités économiques de tous les acteurs de la chaîne de valeur », insiste Maxime Delavallée qui propose également que les malus affectés aux nouvelles productions qui ne respectent pas les normes environnementales et sociales définies par la loi permettent d’investir dans la mode circulaire. « Il faut que ça permette de renforcer les programmes circulaires de certaines enseignes (seconde main, réparation, location, etc.), les recrutements dédiés à l’économie circulaire, de travailler au recyclage et au réemploi. »

Lutter contre le burn-out agricole par le collectif

11 juin 2026

Burn-out agricole : et si travailler à plusieurs changeait (vraiment) la donne ?

Alors que la détresse psychologique des agriculteurs reste massive en France, certains font le choix de s’installer en collectif pour tenter de rendre le métier soutenable. Mutualisation du travail, partage de la charge mentale et des coûts financiers, remplaçabilité : ces fermes à plusieurs promettent de rompre avec l’isolement et l’épuisement. Témoignages et analyses. Le lundi matin, dans cette ferme maraîchère biologique située sur la commune de Curis-au-Mont-d’Or, au Nord de la métropole lyonnaise, personne ne travaille. Pas de récolte, pas de tracteur à l’aube. « C’est non-négociable », sourit Thibault Herreman, 36 ans, l’un des trois associés du GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) Le Boule d’Or, installé en bord de Saône. Ici, les semaines dépassent rarement les quarante heures, les congés sont planifiés, les week-end tournants, et l’été, quand la chaleur devient trop lourde, le travail se concentre le matin. Une organisation qui leur tient à cœur, dans un monde agricole où l’épuisement est devenu la norme. En France, un agriculteur se suicide tous les jours, selon la Mutualité sociale agricole (MSA). Les exploitants agricoles présentent un risque de suicide supérieur de 20% à celui du reste de la population active. Isolement, surcharge de travail, pression économique, aléas climatiques, injonctions administratives : la détresse psychologique agricole est désormais documentée, mais les réponses structurelles restent limitées.  « Travailler 70 heures par semaine, ne pas prendre de vacances pendant des années, être seul face aux décisions, c’est malheureusement le quotidien d’un grand nombre d’agriculteurs », observe Maëla Naël, agricultrice au sein de la Ferme des Folaisons, ferme collective dans le Morbihan. Après avoir quitté son emploi en Ile-de-France, elle s’est engagée dans un projet collectif et a écrit un guide pratique consacré à ces formes d’organisations, nourri de nombreux échanges avec des agriculteurs et agricultrices partout en France. Selon elle, le burn-out agricole n’est pas une succession de drames individuels, mais le symptôme d’un système. « L’agriculture s’est énormément individualisée. Les fermes ont grossi, les agriculteurs ont moins de voisins, moins d’entraide informelle. On demande à une ou deux personnes de porter seules une charge de travail, de décisions et de risques considérables », relate-t-elle. Les chiffres abondent dans ce sens. D’après la MSA, près d’un exploitant sur trois présente des signes de détresse psychologique. Un chiffre très certainement sous-estimé. La confusion entre vie professionnelle et vie personnelle est fréquente, notamment en élevage, où les astreintes sont quotidiennes. « Quand on est seul, il n’y a pas de sas pour décompresser », résume Maëla Naël. La précarité économique est l’une des causes de ce mal-être. En 2020, selon les chiffres de l’INSEE, 17,7% des exploitants agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4% pour l’ensemble de la population. Les maraîchers, les éleveurs ovins et caprins ainsi que les éleveurs de bovins font partie des filières les plus fragiles.  « La pression économique, la peur de ne pas rembourser un emprunt, reposent sur très peu d’épaules » ajoute Maëla Naël. Le collectif, entre nécessité et désir de rupture C’est précisément pour ne pas affronter cette réalité seuls que Thibault Herreman et ses deux associés, Félix (34 ans) et Joseph (29 ans), ont choisi de s’installer ensemble. « Aucun de nous n’envisageait une installation en solo. Ce n’était pas le projet, ni humainement, ni en termes de charge de travail », raconte Thibault. Depuis le 1er janvier 2021, ils exploitent 7 hectares de maraîchage biologique, dont deux cultivés, avec vente directe à la ferme et sur les marchés. A l’année, trois associés, un salarié en CDI et deux saisonniers. « S’installer à plusieurs, c’est une manière de rendre le métier soutenable à long terme », assure l’agriculteur. Un constat partagé par Céline Riolo, codirectrice de la coopérative Les Fermes Partagées, créée fin 2021 par et pour des fermes collectives. « Les fermes collectives étaient sur-sollicitées par des porteurs de projet qui voulaient s’installer à plusieurs, sans avoir les outils pour le faire. Il y avait un vrai besoin de formation, d’accompagnement et de mise en réseau », explique-t-elle. Pour elle, le phénomène dépasse largement l’effet de mode. « Quand j’interviens dans les écoles d’ingénieurs agronomes, une très grande majorité d’étudiants se projettent aujourd’hui dans ces installations collectives. Ils ne veulent pas reproduire le modèle de leurs parents. Il y a une rupture assumée avec les schémas traditionnels », fait savoir Céline Riolo. Travailler à plusieurs : un quotidien transformé Au GAEC Le Boule d’Or, chaque début de semaine commence par une réunion. Les tâches sont listées, réparties selon les affinités et la charge de travail : production, administratif, travaux annexes, réparations, marchés. « On travaille très rarement de manière isolée. Même pour des tâches répétitives comme le désherbage, on est ensemble. Ça change énormément l’ambiance », explique Thibault. Les jours de récolte – le mercredi et le vendredi – mobilisent toute l’équipe. Tomates, aubergines, choux, poireaux, melons ou patates douces sont lavés, préparés et conditionnés collectivement. « Être à plusieurs, ça permet aussi de s’amuser. La convivialité fait partie du travail. D’ailleurs, c’est un de nos critères essentiels lorsqu’on recrute : la bonne entente dans l’équipe », confie Thibault Herreman. Surtout, le collectif rend possible ce qui reste rare en agriculture : le repos. « De novembre à début mars, on ne travaille ni le lundi, ni le vendredi après-midi. On a six semaines de vacances par an, avec un système de roulement pour les marchés le week-end ». Dans ce GAEC, les semaines dépassent rarement 40 heures. « On s’organise pour avoir des temps de travail hebdomadaires raisonnables. Si on a de la trésorerie, on préfère embaucher plutôt que s’épuiser. Seuls, ce serait impossible », soutient l’agriculteur. Pour Maëla Naël, cette capacité à se remplacer est absolument centrale. « On peut partir sans que tout s’effondre. Psychologiquement, c’est énorme », assure la spécialiste des fermes collectives. Cette capacité à lever le pied constitue une rupture majeure avec la norme agricole. Dans de nombreuses exploitations individuelles, l’idée même de s’arrêter quelques jours reste impensable, faute de solution de remplacement ou par crainte de pertes économiques. Le collectif introduit une forme de sécurité psychologique. Une charge mentale partagée mais déplacée Pour autant, le collectif n’est pas une solution magique. « Le travail reste difficile. Mais il y a moins de sentiment de solitude », nuance Céline Riolo. « Être plusieurs permet de ne pas être seul face aux décisions d’investissement, aux aléas climatiques, aux accidents de la vie. Si quelqu’un se casse une jambe, la ferme peut continuer, et cela ne met pas en péril l’ensemble de l’exploitation. Si la récolte d’une activité est mauvaise, on peut se rabattre sur d’autres ateliers ». Cette solidarité a cependant un revers. « Décider ensemble combien d’heures on travaille, comment on se rémunère, si on investit ou non, etc, ce sont des sujets lourds, générateurs de tension », souligne Maëla Naël qui a échangé avec bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices installés en collectif. Dans les fermes dites « communes », où recettes et charges sont mutualisées, les enjeux sont encore plus élevés : bénéfices et risques sont partagés. Au GAEC Le Boule d’Or, les associés ont anticipé ces difficultés. « S’associer, c’est un peu comme se mettre en couple », sourit Thibault. Résultat : deux réunions de médiation par an avec un tiers, et un accompagnement professionnel pour mieux comprendre les tempéraments de chacun, prévenir les conflits et apprendre à connaître leurs forces et leurs faiblesses. « On discute de sujets, cela nous permet de dénouer des tensions, d’exprimer des choses pas facile à exprimer dans le courant de nos semaines. Et puis, on se remet en question. Par exemple, on a appris que ce n’est pas parce que l’autre a une autre manière de fonctionner que c’est moins bien », résume Thibault Herreman. Cet accompagnement, c’est aussi le cœur de métier de Céline Riolo. « Les collectifs qui durent sont presque toujours accompagnés sur le volet humain, pour apprendre à communiquer, se confier. On n’est pas formés à coopérer, dans un système qui valorise historiquement la compétition. Investir dans l’humain est souvent vu comme secondaire, alors que c’est ce qui fait tenir une ferme collective sur la durée », souligne la codirectrice des Fermes Partagées. La question de la gouvernance apparaît ici centrale. Tous les collectifs ne fonctionnent pas de la même manière : certains reposent sur une forte horizontalité, d’autres sur une répartition plus marquée des rôles. « Il n’existe pas de modèle idéal », insiste Céline Riolo. « Ce qui compte, c’est que les règles soient explicites et discutées régulièrement. » Sans ce cadre, les conflits latents peuvent s’installer et fragiliser l’ensemble du projet. Un rempart contre le burn-out, mais pas une réponse systémique Le collectif agit surtout comme un amortisseur. Il permet de repérer et d’anticiper les signaux faibles de l’épuisement, de partager la santé mentale, de rendre le travail plus soutenable. Mais il ne règle pas tout. « Le collectif ne supprime pas les causes structurelles du mal-être agricole : prix bas, endettement, normes, aléas climatiques », rappelle Céline Riolo. « C’est une solution parmi d’autres. Notre intention n’est pas que toutes les fermes deviennent collectives, mais de reconnaître que ce mouvement existe et de l’accompagner. Surtout que tout le monde n’est pas fait pour travailler en collectif ». Sans parler des freins institutionnels qui restent nombreux. Banques, dispositifs, d’aides, politiques d’installation : les modèles collectifs sont encore mal intégrés. « Certaines fermes coopératives sont même coupées de certaines aides agricoles. Il y a un vrai travail d’adaptation du cadre juridique et des politiques publiques à mener », confie Maëla Naël. Vers une agriculture plus robuste, et plus humaine Partout en France, les fermes collectives se multiplient. La coopérative Les Fermes Partagées acompagne aujourd’hui plus d’une trentaine de projets collectifs par an, essentiellement en Auvergne-Rhône-Alpes. Certaines fermes vont jusqu’à rassembler 25 personnes, et permettent de recréer du lien social. C’est le cas de la ferme La Clé des Sables, à Saint-Lattier, dans le sud de l’Isère, où neuf associés ont repris en 2020 une exploitation de près de 43 hectares pour y développer de nombreux ateliers (fruits, légumes, plantes aromatiques et médicinales, noix, céréales, farines, pains, huiles, etc). Ils ont également développé une programmation culturelle et un lieu de vie ouvert sur ce village de 1 500 habitants. « Par le collectif, l’entraide, on recrée du lien au sein de la ferme mais aussi dans le village entier », sourit Céline Riolo. « Tout cela rend plus robuste face aux aléas de la vie – humains, économiques, climatiques », ajoute-t-elle. Pour Thibault Herreman, l’enjeu est aussi symbolique. « Montrer que c’est possible d’être bien en agriculture. Que ce métier, aussi exigeant soit-il, n’est pas condamné à broyer celles et ceux qui le font vivre », soutient l’agriculteur de 36 ans. Les fermes collectives ne sauveront sans doute pas, à elles seules, un monde agricole en crise. Elles ne prétendent pas offrir une solution miracle, elles expérimentent, tâtonnent, parfois échouent. Mais elles ouvrent un espace de réflexion précieux sur l’organisation du travail, la place du collectif et la santé mentale en agriculture. Elles esquissent une autre manière de faire : travailler ensemble, pour ne plus s’abîmer seuls.  

Sarah El Haïry, Haute commissaire à l'Enfance

20 juillet 2026

Sarah El Haïry : “Faire de la transition écologique une opportunité de protection des enfants”

Haute-commissaire à l’Enfance depuis mars 2025, passée par les secrétariats d’État à la Jeunesse et à la Biodiversité, Sarah El Haïry souhaite que les enjeux de la transition soient l’occasion d’intégrer davantage la protection de l’enfance dans les politiques publiques. Deux avancées qui, selon elle, doivent aller de pair. Entretien. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelles sont les missions du Haut-commissariat à l’Enfance ? La création du Haut-commissariat à l’Enfance a été annoncée le 28 décembre 2024 en réponse à une urgence : celle de protéger les plus jeunes de la précarité, de la violence et de l’isolement. La convention internationale des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1989 par les Nations-Unies, dit qu’un enfant a le droit de jouer et de grandir en sécurité. En France aujourd’hui, un enfant sur cinq est en situation de pauvreté. Au 31 décembre 2023, plus de 220000 enfants étaient pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Cette précarité affecte l’accès à l’éducation, à la santé, aux loisirs, à la culture, au logement et à la mobilité. Notre première mission est de renforcer leur protection face à toutes les violences dont ils font l’objet. Nous intervenons aussi en matière de santé, d’accueil et d’accompagnement à la parentalité. L’un de mes chantiers est de développer une véritable culture de la prévention, permettant de réduire les risques au maximum, mais aussi de changer l’orientation de nos politiques publiques, encore trop axées sur le curatif. L’enfance n’est pas pensée, pour l’instant, de manière transversale et pluridisciplinaire. On envisage l’enfant sous le prisme de la santé, ou de l’éducation, ou de la justice… Je souhaite briser ces silos, afin de remettre l’enfant au centre. Pour cela, nous organisons la concertation entre des acteurs aux logiques parfois divergentes – institutions, entreprises, associations, services sociaux… – afin de parvenir à créer des coalitions. Comment intégrez-vous dans ces missions les enjeux de la transition ? L’important à mon sens est d’inclure l’enfant dans toutes les politiques de transition. Qu’il s’agisse d’aménagement urbain, de mobilité ou d’alimentation, il faut faire des nécessaires évolutions de ces secteurs une opportunité pour protéger les enfants. La transition écologique, comme la protection de l’enfance, doivent devenir des préoccupations centrales et transversales. Ce ne sont plus des sujets annexes. Leur prise en compte doit imprégner toutes nos décisions. C’est un changement de paradigme. Les enfants sont les premiers touchés par les questions de santé environnementale. Ce sont les plus vulnérables face à la pollution de l’air et à l’exposition à certaines substances toxiques. Comme ils sont les plus exposés, il faut penser l’ensemble des projets de transition à hauteur d’enfants. Nous avons envers eux une responsabilité de protection et d’accompagnement. C’est un combat commun : pour les enjeux que nous avons à porter, j’ai autant besoin de l’élu en charge de l’urbanisme que de celui qui s’occupe de la petite enfance. Vous avez des exemples ? Prenons la pollution lumineuse, très nuisible à la biodiversité. Les projets de smart cities intègrent la mise en place de capteurs de mouvement et de luminosité, afin d’adapter l’intensité lumineuse aux besoins. À ce dispositif, il faut inclure des capteurs à hauteur d’un enfant d’un mètre vingt – qui seront également utiles pour les personnes en fauteuil roulant. Idem pour les feux tricolores, que l’on peut équiper de détecteurs identifiant la présence d’enfants, afin d’allonger la durée des feux pour leur permettre de traverser à leur rythme en toute sécurité. Je ne suis pas techno-solutionniste, mais je me dis que l’on peut profiter de certaines opportunités pour adapter la ville aux enfants. Selon une étude récente de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, les enfants d’aujourd’hui vont à l’école tout seuls à partir de 11 ans, soit un an plus tard que la génération de leurs parents, à cause des dangers perçus. Il faut rendre la ville plus sûre. L’Irlande, par exemple, a mis en place des pistes cyclables dédiées aux plus jeunes, interdites aux vélos électriques qui filent à toute allure ! Ne pas adapter la ville à leurs besoins, c’est prendre le risque de les cantonner encore plus dans leur chambre, où le monde virtuel et donc les réseaux sociaux les maintiennent déjà beaucoup. Un espace public où les enfants ne sont pas les bienvenus, c’est une discrimination. Quel est le niveau d’éco-anxiété chez les jeunes ? Il existe plusieurs niveaux. Selon un autre rapport publié par l’Ademe en 2025, 15% des Français sont “moyennement touchés” par l’éco-anxiété et 5% “très fortement touchés”. Les jeunes sont plus éco-anxieux que leurs aînés. Si l’éco-anxiété affecte 22% des 50-64 ans et 31% des 35-49 ans, elle concerne 33% des 15-24 ans et 39% des 25-34 ans. Ces deux classes d’âge sont aussi les plus exposées en termes de santé mentale : 8 à 10% des 15-34 ans s’avèrent “très fortement éco-anxieux”. Globalement, on distingue différents profils : les éco-indifférents, les éco-détachés, les éco-soucieux, les éco-préoccupés, les éco-alarmés, les éco-effrayés et les éco-terrifiés. L’étude montre aussi que les filles sont plus éco-anxieuses que les garçons. Comment répondre à cette éco-anxiété ? D’abord, il ne faut pas hésiter à l’exprimer auprès d’un professionnel de santé et à se faire accompagner. L’éco-anxiété est admise désormais comme un fait psycho-social ; ce n’est pas une lubie. Ensuite, il faut promouvoir l’action ; chaque éco-engagement agit comme un régulateur. Notre rôle est d’aider à systématiser des occasions de faire, dès le plus jeune âge. Aujourd’hui par exemple, nous accompagnons la création de potagers dans des crèches, car nous savons que plus l’enfant est au contact de la nature, plus il prend conscience de sa relation avec elle, plus il se sent acteur, plus cela nourrit sa santé physique et mentale. En tant que ministre j’ai également pu porter la présence d’éco-délégués dans les collèges et les lycées, ainsi que les services civiques écologiques qui permettent aux 16-25 ans de s’engager pour plusieurs mois dans une mission environnementale indemnisée. Ce sont des opportunités d’action. Comment l’école s’adapte-t-elle structurellement aux enjeux de la transition ? La désimperméabilisation de certaines cours d’école a permis de réintroduire des îlots de fraîcheur. S’il s’agissait d’abord d’assurer le bien-être des enfants, en anticipation des pics de chaleur induits par le réchauffement climatique, ces initiatives ont aussi permis d’améliorer le cycle de l’eau et de réintroduire de la biodiversité à l’intérieur de territoires qui avaient été complètement bétonnés. À Barcelone, où les établissements scolaires se sont déjà beaucoup adaptés aux enjeux de la transition, ils sont en train de transformer les écoles, afin d’offrir aux enfants des lieux de socialisation, dotés d’une bonne qualité d’air. Ces projets permettent de faire converger les nécessités sociales et écologiques. Qu’en est-il de l’accès à une alimentation durable ? C’est aussi un enjeu fort, tant sur le plan social qu’écologique. Les repas en temps collectif sont une opportunité. D’abord, ils répondent à des précarités. Le déjeuner à la cantine est pour certains enfants le seul repas où ils peuvent, par exemple, manger des fruits frais et de saison. Des études montrent que la qualité des repas pris à la maison se dégradent également par l’omniprésence des écrans et la dégradation des liens familiaux : beaucoup d’enfants mangent seuls ou devant un écran. C’est délétère. Sur le plan écologique, la mise en œuvre des lois Égalim et l’obligation d’introduire des produits biologiques et locaux dans les cantines permettent d’améliorer la qualité nutritionnelle des repas. Nous sommes en train d’organiser une action avec des chefs étoilés dans les écoles, dans un objectif d’apprentissage des produits et des bons réflexes alimentaires. Quelle est la place de l’éducation à l’environnement dans les programmes scolaires ? À mon sens, il ne faut plus en faire un thème séparé. L’éducation à l’environnement, c’est l’éducation à l’avenir. Cela devrait davantage apparaître en filigrane dans tous les apprentissages. Adapter les pédagogies, prendre acte des transitions, comprendre les trajectoires en termes de climat, de pression sur la biodiversité et d’accès aux ressources, donner les moyens de devenir des acteurs de l’adaptation : dès la maternelle, on peut sensibiliser les enfants à la préservation de l’eau, au tri, à la saisonnalité… Il faut leur faire côtoyer et aimer la nature dès le plus jeune âge, même s’ils vivent dans des environnements urbains, par exemple par des visites très régulières en forêt ou dans des fermes pédagogiques. Ces actions ne doivent plus être des expérimentations isolées. Elles doivent se généraliser. La virtualité omniprésente dans la vie des enfants et des adolescents ne nuit-elle pas à leur intérêt pour ce qui les entoure ? La place des écrans est un sujet important, face auquel nous ne pouvons pas laisser les parents seuls. La vitesse avec laquelle l’intelligence artificielle s’intègre dans nos vies est très rapide et très brutale. 70% des parents se disent dépassés. Il faut les aider à estimer la place que prend ce monde virtuel dans le quotidien de leurs enfants, à identifier ses conséquences sur leur santé mentale et somatique, et à s’en ressaisir. Il convient par exemple d’expliquer ce qu’est une bulle algorithmique et de souligner ses biais, pour développer l’esprit critique. Un autre enjeu est de travailler avec les grands opérateurs numériques et les associations pour assurer la protection des jeunes dans ces espaces. Qu’ils ne tombent pas sur un contenu pornographique au détour d’une plateforme de jeu, par exemple. On estime que la majorité des collégiens et des lycéens ont déjà été exposés à des images pornographiques sans le désirer. D’ores et déjà, nous avons obtenu légalement l’interdiction des sites qui ne contrôlent pas de façon effective l’âge de leurs visiteurs. Comment travaillez-vous avec le monde de l’entreprise ? Qu’attendez-vous de lui ? J’attends d’abord des entreprises qu’elles accompagnent leurs collaborateurs sur la question de la parentalité. J’ai besoin qu’elles prennent conscience de la charge mentale des parents qu’elles emploient, des difficultés qu’ils rencontrent et du temps dont ils ont besoin pour leur vie de famille. C’est un travail que nous menons avec l’Association nationale des DRH, très engagée sur les questions sociétales. La création d’un nouveau congé de naissance, permettant aux parents de prendre jusqu’à deux mois supplémentaires chacun pour accueillir leur enfant, vient d’être approuvée par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. On peut aussi aller plus loin sur les parcours PMA, les enfants malades, la santé mentale au sein de la famille, le droit à la déconnexion… D’autre part, j’attends des entreprises qu’elles veillent au respect des enfants dans le choix de leurs fournisseurs, tout au long de leur chaîne de valeur. Il est intolérable en 2025 de collaborer avec des entreprises qui exploitent les enfants. Pensez-vous qu’une nouvelle culture est en train de s’installer ? ll n’y a aucun fatalisme ; les lignes bougent, mais il faut encore rendre le sujet populaire. Il faut ouvrir les imaginaires, créer de la proximité, nourrir une sensibilité. À mon niveau, je suis un catalyseur de coalitions. Si je ne crée pas de coalitions, je ne crée pas de changement ni de transition. À partir du moment où les gens s’engagent et voient le résultat concret de leur action, cela crée une confiance sur la capacité d’agir et initie un cercle vertueux. Mon rôle est de donner des clés, monter des ateliers, fédérer des acteurs, lever certaines barrières. Quand je demande à la Fédération française du jouet d’imaginer des jouets à même de faire évoluer les comportements, notamment contre les violences faites aux enfants, je participe à briser un silence ou un impensé. Étonnamment, quand je dis : “J’ai besoin de vous, je n’ai pas votre savoir-faire, mais j’ai des leviers qui pourront rendre votre action plus forte et plus utile”, je suis entendue. Vous organisez tous les mois des projections de films… Certains sujets, lorsqu’ils sont traités sont un angle sensible, ne peuvent pas laisser indifférents. Ainsi, la culture participe-t-elle à accompagner des compréhensions sur des sujets parfois complexes. Nous avons par exemple organisé une projection de la série anglaise Adolescence – dont des extraits sont diffusés à la demande de l’Éducation nationale dans certains collèges, comme cela a été le cas au Royaume-Uni. Les deux-tiers de la salle ne l’avait pas vue. Nous avons également diffusé le documentaire Les écrans rois. Ces projections sont suivies d’une discussion puis, quelques jours plus tard, pour ceux qui ont envie d’aller plus loin, d’une demi-journée de tables rondes avec des experts, qui permettent de revenir sur les constats puis d’envisager des solutions. Les gens en sortent généralement avec une volonté, ou du moins une capacité de faire. Cela change totalement ma relation avec les acteurs avec qui je travaille. Les initiatives prises par les jeunes eux-mêmes sont-elles utiles et entendues ? L’engagement des jeunes en faveur de la transition écologique est une formidable école de citoyenneté. À Brest, une association de collégiens a nettoyé les plages de leurs plastiques, puis en a fait un événement à la mairie. Dans une autre commune, des éco-délégués ont fait bannir les distributeurs de boissons de leur établissement scolaire, afin de les remplacer par des gourdes et des fontaines à eau. Les jeunes peuvent être très novateurs – les nouvelles formes de réseaux sociaux autour de l’entraide ou de la seconde main, comme Allo Voisins viennent d’eux. L’enjeu de la transition, au-delà de la question des ressources, c’est de soutenir une façon de vivre plus douce et plus respectueuse. Pour l’instant en France, il existe 2000 conseils municipaux des jeunes. Cela représente seulement 6% des communes. L’association qui les fédère, l’ANACEJ, a publié récemment une étude qui montre la diversité des actions mises en œuvre, de la simple discussion à la consultation des jeunes sur des sujets qui les concernent. Il existe des conseils d’usagers et des comités d’experts dans pratiquement tous les domaines, alors pourquoi ne pas impliquer les enfants dans la manière dont on construit leur monde ? Cela peut paraître symbolique mais demain, les horaires dans les abribus seront peut-être affichés non seulement à hauteur d’adulte, mais aussi à hauteur d’enfant… Pour les rendre encore plus acteurs, il faut soutenir leur visibilité dans les instances, leur rendre les chemins de décision compréhensibles, et adapter nos supports et nos discours.   Vers une clause d’impact jeunesse ? La clause d’impact jeunesse est un mécanisme d’évaluation systématique visant à mesurer l’impact d’une décision politique, d’une loi ou d’un budget sur les jeunes générations – souvent les moins de 30 ans. Cette clause peut porter sur l’emploi et la formation, le logement, la santé mentale, le climat, la participation citoyenne… En France, cette clause n’existe pas encore, mais l’idée progresse. Certains pays européens ont déjà fait un pas en ce sens : en Autriche, depuis 2013, toute loi doit être évaluée selon son impact sur les jeunes ; l’Allemagne expérimente la même chose depuis 2017 ; et la Finlande intègre les jeunes dans ses évaluations d’impact intergénérationnel, notamment sur les politiques climatiques. Ces exemples nourrissent la réflexion au sein de la Commission européenne et du Conseil de l’Europe.   Le réseau “Ville amie des enfants” Metz, Nantes, Marseille, Puteaux, Bailleul… 300 villes en France font partie du réseau “Ville amie des enfants”. Portée par l’Unicef et ses comités locaux, lancée en France en 2002 en partenariat avec l’Association des maires de France, cette initiative vise à promouvoir et à garantir les droits des enfants et des jeunes à l’échelle locale. Chaque ville labellisée s’engage à intégrer leurs besoins et leurs voix dans ses politiques territoriales, en termes notamment de bien-être, de lutte contre les discriminations, d’éducation, de participation aux décisions qui les concernent et de sensibilisation à leurs droits. www.villeamiedesenfants.fr   Sarah El Haïry en 6 dates clés 1989 Naissance à Romorantin (Loir-et-Cher) 2017 Première mandat de députée en Loire-Atlantique 2020 Nommée secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et du Service national universel 2023 Nommée secrétaire d’État chargée de la Biodiversité 2024 Nommée ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles 2025 Nommée Haute-commissaire à l’Enfance  

Holicare déploie des outils au service de la santé mentale

07 septembre 2026

Holicare : Une plateforme pour la santé mentale

Face aux enjeux de la santé mentale au travail, Holicare déploie des outils simples, validés cliniquement, de détection et d’accompagnement. Et ça fonctionne. Par Réjane d’Espirac Quand une associée de Stéphane Cremades fait un burn-out en 2018, le multi-entrepreneur réalise qu’il n’a pas de dispositif de soutien. La santé mentale est en train de devenir un enjeu structurel et sociétal ; il réunit un comité scientifique composé d’un directeur médical, d’une psychiatre, d’une psychologue, d’un chercheur et d’un spécialiste des pathologies professionnelles. Objectif : créer un outil d’évaluation de la santé mentale fondé sur des données scientifiques, facile à déployer au sein des organisations, puis protocoliser des parcours de soins efficaces, gratuits et confidentiels pour les salariés intéressés. Holicare naît en 2021. L’entreprise de l’économie sociale et solidaire compte aujourd’hui 23 collaborateurs. Son test digital de 7 minutes, validé cliniquement, a été passé par 29000 personnes. 1000 ont suivi un parcours de soins personnalisé de 3 à 9 mois, coordonné par une infirmière avec une psychologue, un coach en activité physique, une diététicienne, une assistante sociale et des approches psycho-corporelles. “Chez nos clients, environ 50% des employés passent le test, note Stéphane Cremades. Nos parcours permettent la disparition à 91% de tout symptôme anxio-dépressif.” Après s’être déployé dans le médico-social, Holicare a convaincu des PME, des collectivités territoriales, des groupes comme Fnac Darty, ainsi que des associations d’aidants ou d’étudiants.

Entreprise à mission : l'impact au delà du statut

18 septembre 2026

Sociétés à mission : les entreprises à l’épreuve de leurs engagements

Elles sont plus de 2 500 en France à avoir inscrit noir sur blanc leur impact social et environnemental dans leurs statuts. Depuis la loi PACTE de 2019, les sociétés à mission se multiplient, entre quête de sens, stratégie économique et volonté de transformation. Mais derrière l’engagement, que change vraiment cette qualité ? Plongée dans un modèle qui oblige les entreprises à se confronter à leurs propres contradictions. Par Marion Pépin Dans les ateliers de La belle-iloise, les sardines continuent d’être préparées avec minutie. Ici, on parle encore du « bon moment » pour pêcher un poisson, de la teneur en graisse selon la saison, ou du choix de l’huile d’olive comme d’autres parleraient d’un grand cru. « Le poisson, il faut le travailler quand il est au meilleur de sa qualité », insiste Caroline Hilliet Le Branchu. « C’est pareil pour les autres ingrédients. Le citron, l’huile… Tout ça compte énormément dans le produit final ». La dirigeante incarne la troisième génération à la tête de cette entreprise familiale fondée en 1932 par son grand-père, à Quiberon. Une maison restée 100 % familiale depuis sa création. « Nous n’avons eu que des dirigeants familiaux », rappelle-t-elle. L’histoire de La belle-iloise est aussi celle d’un refus : celui de la standardisation. Dans les années 1960, alors que la grande distribution explose, l’entreprise comprend rapidement qu’elle ne pourra pas suivre la logique des prix bas. « Nos produits étaient trop chers pour la grande distribution, parce qu’on refusait de baisser notre niveau de qualité », raconte Caroline Hilliet Le Branchu. Plutôt que de changer ses recettes, la conserverie décide alors d’inventer un autre modèle : la vente directe. Un premier magasin ouvre. Puis un deuxième. Puis des dizaines d’autres. Aujourd’hui, l’entreprise compte 93 boutiques et réalise près de 95 % de son chiffre d’affaires sans intermédiaire « La vente directe nous permettait d’expliquer nos produits, de raconter pourquoi ils étaient différents », explique la dirigeante. « On ne vend pas seulement une boîte de sardines. On raconte un savoir-faire, une histoire, une manière de faire. » Interroger son propre modèle En 2023, La belle-iloise franchit pourtant une nouvelle étape : devenir société à mission. « Le prolongement de notre engagement finalement », sourit Caroline Hilliet Le Branchu. Sur le papier, la raison d’être choisie semble presque naturelle pour cette entreprise : « Permettre à chacun de vivre mieux en conciliant manger sain et plaisir ». Elle se décline en trois grands objectifs : promouvoir une alimentation saine et équilibrée, réduire l’impact environnemental de l’entreprise et soutenir l’activité économique locale. Mais derrière ces formulations relativement consensuelles, le changement est bien plus profond qu’il n’y paraît. « On faisait déjà attention à beaucoup de choses », explique Caroline Hilliet Le Branchu. « Mais devenir société à mission, c’était une façon d’aller un cran plus loin. » La réflexion commence en 2020. À ce moment-là, l’entreprise se questionne sur la manière de pérenniser ses engagements dans le temps. « On s’est dit : si on veut vraiment continuer à progresser sur les sujets environnementaux et sociétaux, il faut qu’on se challenge davantage », raconte la directrice. Le déclic vient aussi d’une prise de conscience : les valeurs historiques de l’entreprise ne suffisent plus à elles seules. « Tant que les choses ne sont pas écrites, on peut toujours se raconter des histoires. Le fait de les inscrire dans les statuts nous oblige réellement. » Et cette obligation change la manière de penser certaines décisions. Comme beaucoup d’entreprises agroalimentaires, La belle-iloise travaille sur son « scope 3 », c’est-à-dire les émissions indirectes liées à son activité, notamment celles générées par ses fournisseurs. Un exemple s’impose rapidement dans la discussion : la pêche. L’entreprise ne possède pas de bateaux, mais elle dépend entièrement de cette ressource. « On s’est demandé : quelle est notre responsabilité, en tant que clients, en tant qu’acheteurs de poissons ? ». La réponse n’a rien d’évident. Arrêter le poisson ? Impensable pour cette entreprise construite autour de la conserve marine. Continuer sans évoluer ? Difficilement compatible avec les engagements pris. L’entreprise choisit alors une voie intermédiaire :  développer davantage de produits végétaux. Objectif affiché : d’ici 2032, 25% de son chiffre d’affaires devra venir de recettes sans poisson. « L’idée, ce n’est pas de renier notre métier », précise la dirigeante. « Mais de permettre à l’entreprise de continuer à se développer sans augmenter mécaniquement la pression sur les ressources marines ». Un pari qui reste incertain. « Les clients ne vont peut-être pas nous suivre. On n’a pas réponse à tout. Mais le fait d’être société à mission nous pousse à essayer ». Derrière les engagements, des arbitrages très concrets C’est précisément ce que cherchent à provoquer les sociétés à mission : forcer les entreprises à regarder leurs contradictions en face. Créé par la loi PACTE en 2019, cette qualité permet aux entreprises d’inscrire leurs engagements dans leurs statuts. Mais contrairement à une simple politique RSE ou une charte interne, il ne s’agit pas seulement de déclarer des intentions. Le dispositif prévoit des mécanismes de contrôle. « Une société à mission, ce n’est pas seulement une entreprise qui dit qu’elle veut faire mieux », résume Valérie Brisac, directrice générale de la Communauté des entreprises à mission. « C’est une entreprise qui formalise une promesse et accepte d’être contrôlée dessus ». Concrètement, les entreprises doivent définir une raison d’être, des objectifs précis, et surtout mettre en place un système de contrôle. Un comité de mission suit les actions, et un organisme indépendant vient auditer les résultats tous les deux ou trois ans. Les conclusions sont publiques. « C’est ce qui différencie vraiment le modèle d’une simple opération de communication », estime Valérie Brisac. Un modèle qui séduit, pour des raisons très différentes En quelques années, le mouvement a pris de l’ampleur. Environ 2 500 sociétés à mission aujourd’hui en France, et près de 500 nouvelles chaque année, selon le neuvième baromètre de l’Observatoire des sociétés à mission. Mais toutes ne s’engagent pas pour les mêmes raisons. « Au début, il y avait surtout des entreprises déjà sensibles à ces sujets, engagées sur les questions sociales et environnementales, comme la Camif, le Groupe Rocher ou le Crédit Mutuel Arkea », observe Valérie Brisac. « Le profil des entreprises évolue. On voit une volonté de certaines entreprises de s’engager, des dirigeants qui souhaitent créer un cadre pour que les fondements de leur entreprise perdurent dans le temps. D’autres y voient aussi un outil stratégique », assure Aurélie Ghemouri Krief, associée au sein du cabinet de conseil Plein Sens. Elle travaille depuis de nombreuses années sur la responsabilité sociale des entreprises. Clarifier sa mission, c’est se positionner sur un marché, attirer des clients, mais aussi répondre à une forte demande des salariés. La mission est aussi devenue un argument de recrutement. « On a multiplié les candidatures par dix » Chez SOCAPS, le changement est tangible. Cette entreprise d’assistance technique industrielle, présente dans 120 pays, est devenue société à mission en 2021. Son directeur général, Thomas Meyer, ne cache pas son enthousiasme : « Ça a créé une vraie dynamique. On s’est retrouvés autour d’objectifs communs, comme les sujets de parité, de handicap dans l’industrie, de climat ou d’achats responsables… Tout cela guidé par cette mission ». Un choix cohérent avec son fonctionnement coopératif, selon le dirigeant. Le passage en société à mission a eu un effet immédiat. « On a multiplié par dix les candidatures spontanées », affirme-t-il. Dans un secteur industriel où les métiers techniques peinent parfois à recruter, la mission devient un outil d’attractivité pour aller chercher de nouveaux talents. « Les nouvelles générations veulent comprendre pourquoi elles travaillent », soutient-il. « Bien sûr que la question du salaire, est importante. Mais, on voit bien que les salariés ont de plus en plus besoin de donner du sens à leur travail, avoir le sentiment qu’ils agissent pour quelque chose. On parle beaucoup du désengagement des salariés, mais beaucoup de personnes sont aussi contentes de s’engager. C’est donc un plus, pour attirer un certain type de travailleurs », analyse Aurélie Ghemouri Krief. Thomas Meyer nuance : « Tous les salariés ne viennent pas chercher du sens, il ne faut pas fantasmer non plus ». Pour éviter que la mission reste théorique, l’entreprise a revu plusieurs fois sa feuille de route. Une quarantaine d’actions ont été mises en place, certaines encore expérimentales. « On a voulu garder une logique de laboratoire. Certaines idées fonctionnent, d’autres non », confie le dirigeant de SOCAPS. Une transformation qui demande du temps et de l’argent Derrière les discours inspirants et la bonne volonté, la mise en œuvre peut être lourde. « Être société à mission, ce n’est pas juste changer une phrase sur un site internet », insiste Aurélie Ghemouri Krief, qui accompagne des entreprises sur ces sujets depuis plusieurs années. Selon cette consultante, beaucoup de dirigeants découvrent rapidement la complexité du modèle : « Il faut créer un comité de mission, définir des indicateurs, produire un rapport, rendre des comptes », détaille-t-elle. Et surtout arbitrer. « La difficulté, c’est qu’il faut continuer à faire du chiffre d’affaires tout en réduisant ses externalités négatives, son impact ». A Quiberon, Caroline Hilliet Le Branchu en fait l’expérience avec la décarbonation de La belle-iloise. Produire des conserves nécessite des températures très élevées. Or, aujourd’hui, le gaz reste quasiment incontournable. « Les alternatives technologiques ne sont pas encore au niveau. Parfois on sait ce qu’il faudrait faire, mais on ne peut pas encore le faire », résume-t-elle. Une arme contre le greenwashing ? Dans un contexte où les accusations de greenwashing se multiplient, les sociétés à mission se présentent comme un cadre plus crédible. « Le fait d’avoir des audits et des obligations de transparence change beaucoup de choses », estime Valérie Brisac. Le dispositif prévoit même qu’un tiers (ONG, concurrent ou tribunal) puisse contester le statut d’une entreprise si ses engagements semblent fictifs. Pour l’instant, aucun cas emblématique n’a émergé. Mais la pression existe.  « Les entreprises qui franchissent le pas savent qu’elles seront attendues », souligne Aurélie Ghemouri Krief. « Quand on est société à mission, qu’on a fait l’effort d’aller chercher ce statut, que l’entreprise est attendue par les salariés, on sait que la plupart des entreprises qui sautent le pas le font avec honnêteté et l’envie de suivre ce modèle », assure-t-elle avant d’ajouter : « Etre une société à mission, ce n’est pas une fin en soi. Ce qui est important, c’est d’être dans une démarche de réflexion autour de son impact ». Une autre manière de piloter l’entreprise Au fond, ce que transforme la société à mission, c’est peut-être moins l’entreprise elle-même que la manière de la diriger. « Avant, beaucoup de décisions étaient uniquement pilotées par les indicateurs financiers », observe la consultante. « Aujourd’hui, certaines entreprises commencent aussi à intégrer des arbitrages sociaux ou environnementaux dans leur stratégie ». Une évolution qui oblige les dirigeants à penser davantage sur le temps long, parfois au détriment de décisions économiquement plus simples ou plus immédiates. Le mouvement reste encore minoritaire. Et imparfait. Mais pour Caroline Hilliet Le Branchu, une chose est certaine : revenir en arrière semble désormais impossible. « On n’a pas réponse à tout », reconnaît-elle. « Mais au moins, on est obligés de se poser les bonnes questions ».

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