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14 septembre 2020

Et si on vous donnait un costume pour votre entretien d’embauche ?

C’est ce que propose l’association La Cravate Solidaire qui vient de faire sa rentrée post-confinement dans les Yvelines (78). Un geste bienvenu durant cette période de crise sanitaire et économique, qui s’accompagne aussi de conseils pour passer un entretien d’embauche. De nos jours, impossible de passer un entretien d’embauche sans costume ou tailleur. Et pour aider les demandeurs d’emploi qui n’ont pas les moyens d’en acheter un, l’association La Cravate solidaire propose d’habiller les demandeurs d’emplois. Du 8 au 10 septembre, ses bénévoles étaient présents sur le campus de l’Innovation responsable et à la transformation aux Mureaux (78). Grâce à son bus mobile emménagé en dressing, l’association a proposé des costumes, tailleurs, chemises, chaussures, en partenariat avec ActivitY‘, l’agence départementale d’insertion des Yvelines (78). Des bénévoles professionnels des ressources humaine ont aussi organisé des ateliers de simulation à l’embauche. Née en 2012, l’association La Cravate Solidaire, s’est donnée pour mission de lutter contre la discrimination à l’image des personnes éloignées de l’emploi. Présente dans une dizaine de villes en France via des antennes dont Bordeaux, Lille, Lyon Metz, Pau, l’association a aussi investi dans un bus mobile pour partir à la rencontre des personnes vivant dans les quartiers éloignés de l’emploi. Et pour collecter des costumes ou tailleurs, elle fait des appels aux dons et organise souvent des évènements dans les entreprises ou des lieux publics (mairie). Vous avez besoin d’un costume ou d’un tailleur ? Pour en bénéficier, il faut être de préférence en recherche d’emploi et avoir idéalement un entretien prévu. Si vous souhaitez aussi être coaché pour votre entretien d’embauche, l’association organise des ateliers coup de pouce animés par des professionnels des ressources humaines. Une action solidaire mais aussi écologique, d’autant plus utile avec la crise sanitaire qui a fait bondir le nombre de demandeurs d’emploi notamment chez les jeunes.


10 septembre 2020

LIDL et LECLERC s’engagent pour améliorer le bien-être des poulets

Après l’enseigne de la grande distribution alimentaire LIDL, c’est au tour de LECLERC de s’engager à respecter les critères définis par l’European Chicken Commitment. Un engagement qui prévoit d’améliorer significativement les conditions d’élevage et d’abattage des poulets. « Tous les acteurs majeurs de la grande distribution en France sont à présent engagés pour leurs approvisionnements en viande de poulet », s’est félicitée L214, l’association de protection animale, dans un communiqué de presse. Lancée en 2017 par une trentaine d’ONG, l’European Chicken Commitment (ECC) propose un cahier des charges aux entreprises de l’agroalimentaire, afin d’améliorer les standards d’élevage et d’abattage de la filière poulet de chair. « Plus 800 millions de poulets sont élevés pour finir dans les assiettes et 83% sont détenus en élevage intensif », explique l’association L214 qui a dénoncé ces dernières années de nombreux cas de maltraitante dans les élevages de poulet. Concrètement avec la signature de l’accord, LIDL et LECLERC s’engagent désormais, entre autres, à s’approvisionner en poulets auprès d’élevages ou d’abattoirs garantissant un accès au plein air ou à un jardin d’hiver pour tous les produits contenant plus de 50 % de viande de poulet vendus sous leurs marques propres.  Si bon nombres d’acteurs du secteur alimentaire, hôtelier ou encore de la restauration, ont signé l’accord, d’autres comme La Croissanterie, McDonald’s, Picadeli ou encore Fleury Michon, refusent encore. De son côté, l’association L214, qui a lancé une campagne de sensibilisation baptisée «  800 millions – Poulets d’origine exploitée », continue de militer pour généraliser l’accord  d’ici 2026.


07 septembre 2020

Plan de relance : mesures vertes et dissonances

30 Milliards d’euros pour la transition écologique C’est un plan qui veut construire la France de 2030, « qui veut investir prioritairement dans les domaines les plus porteurs, ceux qui feront l’économie et créeront les emplois de demain », écrit Emmanuel Macron, dans le discours d’ouverture du rapport de présentation de « France relance ». Avec ses 3 piliers : la transition énergétique, la relocalisation industrielle et la cohésion sociale et territorial, le plan de relance veut accélérer la conversion écologique l’économie et de du tissu productif à l’horizon 2030.  Sur les 70 mesures du plan, plusieurs mesures accompagnent la transition écologique : la rénovation énergétique des bâtiments publics et privés (6,7 M€ ) avec l’élargissement de la prime « Maprimerenov’ » destiné aux ménages en 2021,  la transformation des transports (11 M€) avec le redéveloppement du fret, des petites lignes et des trains de nuit, les transports du quotidien (plan vélo, transports en commun), le développement d’avions à hydrogène, la conversion des véhicules les plus émetteurs le développement de l’hydrogène “vert” (9 M€), avec le soutien à la décarbonation des industries, le renforcement des infrastructures des réseaux électriques, mais aussi le soutien à la filière nucléaire, le renforcement des fonds pour la filière Déchets et économie circulaire (100 millions €) avec la modernisation des centre de tri, le recyclage et de valorisation des déchets et la modernisation des stations d’épuration et des réseaux d’eau. « Un pilier vert du plan de relance qui pourrait générer ou permettre de préserver près de 200.000 emplois directs », a expliqué dans une interview aux « Echos » la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili . > Voir toutes les mesures écologiques de France relance  Des investissements verts sans contreparties ? Un plan de relance qui promet aussi une baisse de 20 milliards d’euros sur les impôts des entreprises, « sans contrepartie écologique ou sociale de la part des entreprises », alerte le député du Maine-et-Loire et président du groupe Ecologie démocratie solidarité à l’Assemblée nationale, Matthieu Orphelin. Même constat, du côté de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT qui suggère, en échange de l’agent investi et l’allégement fiscal, le renforcement du dialogue social dans l’entreprise, un meilleur partage de la richesse et une évaluation environnementale de l’entreprise. > Lire son interview dans le Monde  Du côté du Think tank le Shift project, qui oeuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone, on insiste sur les dissonances de certaines mesures : « D’un côté, 30 milliards d’euros sont alloués pour soutenir des mesures de décarbonation intéressantes, de l’autre 18 milliards d’euros ont été versés pour soutenir les secteurs de l’aérien et de l’automobile, sans véritable contrepartie. » a expliqué M. Auzanneau, directeur du Shift project, sur France Info.  Pour le ministre de l’Economie et des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire, « Contreparties, ce n’est pas conditionnalité. Mais nous avons un certain nombre de dispositifs dans lesquels nous mettons des contreparties. », a t-il insisté lors de la présentation du plan. Le ministre de l’Economie n’exclut pas l’organisation d’un débat parlementaire pour parler plus précisément de ces contreparties.


03 septembre 2020

Déposer son masque usagé au supermarché

Et si on déposait son masque usagé au supermarché, dans un point de collecte dédié, comme on dépose actuellement ses piles ou appareils défectueux ? C’est le pari de SYSTEME U qui lance un test à l’Hyper U de Neuilly-sur-Marne avec un premier bac de collecte. Avec la pandémie de Coronavirus et l’obligation de porter un masque à l’extérieur, il n’est désormais plus rare de voir des masques jetés sur le voie publique. Des masques chirurgicaux, confectionnés à partir de polypropylène, une matière plastique non biodégradable et non recyclable, qui mettraient entre 400-450 ans à se décomposer dans la nature et finiraient souvent dans les océans. Pour inciter les Français à jeter leurs masques dans un conteneur approprié, le groupe alimentaire System U a lancé une opération innovante. En partenariat avec l’entreprise GobUse, spécialisée dans la collecte de gobelets en plastique, il a mis en place un point de collecte à l’Hyper U de Neuilly-sur-Marne. Les masques collectés (tissus et jetables) seront ensuite désinfectés, triés puis recyclés. Les élastiques seront récupérés pour faire d’autres masques et le reste servira à produire de nouveaux produits. C’est l’agence de design, FabBRICK, spécialisée dans les matériaux éco-pensés, qui donnera une seconde vie à ses masques usagés en fabriquant tables, chaises, tabourets, mobiliers d’aménagement pour bureau ou magasin et même isolants pour travaux de construction. Une opération test qui se poursuivra à l’Hyper U de Rungis.  Bientôt une amende de 135 euros De son côté, le ministère de la Transition écologique continue à rappeler les bons gestes à adopter. Et contrairement à l’idée reçue, les gants et les masques à usage unique ne doivent pas être jetés dans les poubelles de recyclage (poubelle jaune) car ils pourraient contaminer les agents de collecte en centre de tri. Il faut plutôt les jeter dans les poubelles de rue ou, à la maison, dans la poubelle à ordures ménagères. Une habitude pas toujours évidente à prendre et d’ailleurs 5% des Français avouent avoir déjà jeté ou perdu leur masque sur la voie publique ou le long des routes selon une étude de la fondation Vinci sur les comportements éco-responsables des Français. Un geste qui pourrait bientôt être puni par une amende de 135 euros pour jet de déchet sur la voie publique, au lieu des 68 euros actuellement en vigueur, selon un projet de décret présenté mi-juin. 


27 juillet 2020

Été 2020 : Le staycation ou les vacances locales

Exit les vacances à l’étranger. Avec la crise du Coronavirus, les Français misent désormais sur un tourisme local. L’occasion pour les acteurs du tourisme de se réinventer en s’inspirant du staycation. Un concept venu des Etats-unis qui propose de découvrir sa région avec à la clé des avantages économiques mais aussi écologiques. Explications Si en 2019, les Français optaient pour des vacances en Espagne, en Italie ou au Portugal, en 2020 la tendance s’inverse avec le Coronavirus. Cet été, 86% des Français séjourneront dans leur pays, selon un sondage effectué auprès de 2.000 personnes par les 13 régions métropolitaines. Et pour découvrir la France, pas besoin d’aller loin. En 2008 avec la crise des subprimes aux Etats-Unis, est né le concept du staycation ou vacances à la maison. L’objectif : s’évader à moindre coût en restant près de chez soi. Un concept économique qui permet de (re)découvrir le patrimoine de sa région en soutenant le commerce local. Un tourisme aussi écologique avec des temps de trajets très courts, principalement en train ou en voiture qui permet de réduire son empreinte carbone. En 2018, selon une étude publiée par des chercheurs australiens, chinois et indonésiens, l’empreinte carbone du tourisme mondial était équivalente à 8% du total des émissions de gaz à effet de serre de l’humanité. « Cet été je visite la France » Du transporteur à l’hôtelier, en passant par la région, tous les acteurs du secteur du tourisme proposent des offres pour faciliter le tourisme de proximité.  Et si vous ne savez pas où aller, le hashtag #CetÉtéJeVisiteLaFrance regroupe plein d’informations mais aussi de témoignages, et photos de vacanciers. Et pour ceux qui préfèrent des voyages organisés, des entreprises proposent des offres clé en main comme la Start up Staycation. Elle sélectionne des prestations hôtelières haut de gamme, mais à prix négocié, pour les Parisiens qui souhaiteraient s’évader dans la région francilienne. Et pour les autres, reste encore la meilleure solution : celle de se laisser porter par son envie d’explorer. Bonnes vacances.



13 juillet 2020

Le recyclage : un enfumage ?

Et si recyclage, le geste vert qui devait réconcilier les Français avec leur consommation de plastique, était un gros enfumage ? Dans son dernier livre, la directrice de zéro waste, Flore Berlingen, dénonce les vertus du système du recyclage qui nous permettrait de continuer à consommer « comme si de rien n’était », en faisant juste l’effort de trier. En mars dernier un rapport édité par le think tank La Fabrique Ecologique, la fondation Heinrich Böll et le mouvement Break free from plastic, dénonçait l’augmentation de notre consommation de plastique qui ne cesse de croître depuis 1950 (9,2 milliards de tonnes de plastique créées soit une tonne par habitant). Du plastique qui devrait être recyclé. Pourtant selon le rapport « près de la moitié des produits faits à partir de plastique deviendrait des déchets en moins d’un mois ». Le recyclage serait-il un mythe ?  « Non, simplement une réponse simple à des problèmes visibles », analyse Flore Berlingen  « Les déchets sont abandonnés en pleine nature et polluent : il suffit de les collecter et de les trier. Leur prise en charge coûte cher : les producteurs acceptent de s’organiser eux-mêmes pour y contribuer financièrement. Le jetable consomme beaucoup de ressources non renouvelables : le recyclage va y remédier et nous faire entrer dans l’économie circulaire », explique-t-elle. Et même si récemment la France a adopté une loi anti-gaspillage qui favorise une économie circulaire, avec interdiction des plastiques à usage unique, « il n’y a pas de véritable projet de sortir du tout jetable et d’une économie linéaire », dénonce l’autrice. « Toutes les mesures et propositions de ces dernières années concourent à l’optimisation de l’exploitation des ressources par le recyclage des matières premières, et non à la réduction à la source de leur consommation par la réparation, le réemploi et la réutilisation », dénonce Flore Berlingen Et pour la directrice de zéro waste France, le recyclage est utilisé pour rendre notre mode de vie occidental soutenable et agit surtout comme un écran de fumée, à trois niveaux différents ; Avec le geste du tri qui masque les difficultés des entreprises productrices de plastique qui n’assument pas complètement leur responsabilité. Avec le mythe du recyclage à l’infini qui évite au consommateur toute remise en question sérieuse d’activités économiques sur-consommatrices et surproductrices de déchets.  Avec l’idée que le recyclage nous permettrait d’être dans une économie circulaire, alors qu’en réalité, le recyclage se nourrit du jetable et contribue à perpétuer son utilisation. Flore Berlingen, Recyclage : le grand enfumage. Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable, édition Rue de l’échiquier, 30 juin 2020


06 juillet 2020

Webinar : comprendre et valoriser les salariés écolo en entreprise

L’équipe du projet de recherche-action Transphères a étudié les comportements des salariés qui transférent leurs éco-pratiques du domicile vers l’entreprise. Pour aider les managers et décideurs à mieux comprendre les bénéfices de ces personnalités en entreprise, elle organise gratuitement un webinar vendredi 10 juillet de 10H à 11H30.  Ils ne se déplacent jamais sans leur Tupperware à la cantine ou leur mug à la machine à café, et même en réunion en télétravail,  ils préfèrent l’audio à la vidéo pour ne pas polluer numériquement. Ces salariés vous les avez déjà croisés dans une entreprise. Dans son étude « Transphères », le sociologue Gaëtan Brisepierre les a baptisés les transféreurs. Discrètement, en fonction parfois de leur position sociale dans leur entreprise, ils transfèrent leurs éco-pratiques adoptées à leur domicile vers leur entreprise. Convaincus du bien fondé de leurs actions, ces profils préfèrent montrer l’exemple (vélo, mug, signature électronique) plutôt que d’imposer leur point de vue à leur collègue. Ils agissent principalement dans 4 domaines : énergie, déchets, alimentation, mobilité. Et pour le sociologue Gaëtan Brisepierre, ces éco-pratiques ont l’avantage en entreprise de redonner du sens au travail en créant notamment du lien social avec ses collègues et au sein de l’entreprise.  Pour décrypter le phénomène et aider les décideurs et managers à encourager ces pratiques vertueuses pour l’entreprise, l’équipe Transphères organise un webinar vendredi 10 juillet de 10H à 11H30. Au programme : Comment inciter les salariés à importer sur leur lieu de travail les éco-gestes adoptés chez eux ? Et inversement, comment utiliser le travail pour acquérir de nouvelles pratiques vertueuses et les reproduire à la maison ? > Inscription en ligne  > Comment détecter et valoriser les transféreurs  ces pépites vertes de votre organisation ? 

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Entreprise à mission : l'impact au delà du statut

18 septembre 2026

Sociétés à mission : les entreprises à l’épreuve de leurs engagements

Elles sont plus de 2 500 en France à avoir inscrit noir sur blanc leur impact social et environnemental dans leurs statuts. Depuis la loi PACTE de 2019, les sociétés à mission se multiplient, entre quête de sens, stratégie économique et volonté de transformation. Mais derrière l’engagement, que change vraiment cette qualité ? Plongée dans un modèle qui oblige les entreprises à se confronter à leurs propres contradictions. Par Marion Pépin Dans les ateliers de La belle-iloise, les sardines continuent d’être préparées avec minutie. Ici, on parle encore du « bon moment » pour pêcher un poisson, de la teneur en graisse selon la saison, ou du choix de l’huile d’olive comme d’autres parleraient d’un grand cru. « Le poisson, il faut le travailler quand il est au meilleur de sa qualité », insiste Caroline Hilliet Le Branchu. « C’est pareil pour les autres ingrédients. Le citron, l’huile… Tout ça compte énormément dans le produit final ». La dirigeante incarne la troisième génération à la tête de cette entreprise familiale fondée en 1932 par son grand-père, à Quiberon. Une maison restée 100 % familiale depuis sa création. « Nous n’avons eu que des dirigeants familiaux », rappelle-t-elle. L’histoire de La belle-iloise est aussi celle d’un refus : celui de la standardisation. Dans les années 1960, alors que la grande distribution explose, l’entreprise comprend rapidement qu’elle ne pourra pas suivre la logique des prix bas. « Nos produits étaient trop chers pour la grande distribution, parce qu’on refusait de baisser notre niveau de qualité », raconte Caroline Hilliet Le Branchu. Plutôt que de changer ses recettes, la conserverie décide alors d’inventer un autre modèle : la vente directe. Un premier magasin ouvre. Puis un deuxième. Puis des dizaines d’autres. Aujourd’hui, l’entreprise compte 93 boutiques et réalise près de 95 % de son chiffre d’affaires sans intermédiaire « La vente directe nous permettait d’expliquer nos produits, de raconter pourquoi ils étaient différents », explique la dirigeante. « On ne vend pas seulement une boîte de sardines. On raconte un savoir-faire, une histoire, une manière de faire. » Interroger son propre modèle En 2023, La belle-iloise franchit pourtant une nouvelle étape : devenir société à mission. « Le prolongement de notre engagement finalement », sourit Caroline Hilliet Le Branchu. Sur le papier, la raison d’être choisie semble presque naturelle pour cette entreprise : « Permettre à chacun de vivre mieux en conciliant manger sain et plaisir ». Elle se décline en trois grands objectifs : promouvoir une alimentation saine et équilibrée, réduire l’impact environnemental de l’entreprise et soutenir l’activité économique locale. Mais derrière ces formulations relativement consensuelles, le changement est bien plus profond qu’il n’y paraît. « On faisait déjà attention à beaucoup de choses », explique Caroline Hilliet Le Branchu. « Mais devenir société à mission, c’était une façon d’aller un cran plus loin. » La réflexion commence en 2020. À ce moment-là, l’entreprise se questionne sur la manière de pérenniser ses engagements dans le temps. « On s’est dit : si on veut vraiment continuer à progresser sur les sujets environnementaux et sociétaux, il faut qu’on se challenge davantage », raconte la directrice. Le déclic vient aussi d’une prise de conscience : les valeurs historiques de l’entreprise ne suffisent plus à elles seules. « Tant que les choses ne sont pas écrites, on peut toujours se raconter des histoires. Le fait de les inscrire dans les statuts nous oblige réellement. » Et cette obligation change la manière de penser certaines décisions. Comme beaucoup d’entreprises agroalimentaires, La belle-iloise travaille sur son « scope 3 », c’est-à-dire les émissions indirectes liées à son activité, notamment celles générées par ses fournisseurs. Un exemple s’impose rapidement dans la discussion : la pêche. L’entreprise ne possède pas de bateaux, mais elle dépend entièrement de cette ressource. « On s’est demandé : quelle est notre responsabilité, en tant que clients, en tant qu’acheteurs de poissons ? ». La réponse n’a rien d’évident. Arrêter le poisson ? Impensable pour cette entreprise construite autour de la conserve marine. Continuer sans évoluer ? Difficilement compatible avec les engagements pris. L’entreprise choisit alors une voie intermédiaire :  développer davantage de produits végétaux. Objectif affiché : d’ici 2032, 25% de son chiffre d’affaires devra venir de recettes sans poisson. « L’idée, ce n’est pas de renier notre métier », précise la dirigeante. « Mais de permettre à l’entreprise de continuer à se développer sans augmenter mécaniquement la pression sur les ressources marines ». Un pari qui reste incertain. « Les clients ne vont peut-être pas nous suivre. On n’a pas réponse à tout. Mais le fait d’être société à mission nous pousse à essayer ». Derrière les engagements, des arbitrages très concrets C’est précisément ce que cherchent à provoquer les sociétés à mission : forcer les entreprises à regarder leurs contradictions en face. Créé par la loi PACTE en 2019, cette qualité permet aux entreprises d’inscrire leurs engagements dans leurs statuts. Mais contrairement à une simple politique RSE ou une charte interne, il ne s’agit pas seulement de déclarer des intentions. Le dispositif prévoit des mécanismes de contrôle. « Une société à mission, ce n’est pas seulement une entreprise qui dit qu’elle veut faire mieux », résume Valérie Brisac, directrice générale de la Communauté des entreprises à mission. « C’est une entreprise qui formalise une promesse et accepte d’être contrôlée dessus ». Concrètement, les entreprises doivent définir une raison d’être, des objectifs précis, et surtout mettre en place un système de contrôle. Un comité de mission suit les actions, et un organisme indépendant vient auditer les résultats tous les deux ou trois ans. Les conclusions sont publiques. « C’est ce qui différencie vraiment le modèle d’une simple opération de communication », estime Valérie Brisac. Un modèle qui séduit, pour des raisons très différentes En quelques années, le mouvement a pris de l’ampleur. Environ 2 500 sociétés à mission aujourd’hui en France, et près de 500 nouvelles chaque année, selon le neuvième baromètre de l’Observatoire des sociétés à mission. Mais toutes ne s’engagent pas pour les mêmes raisons. « Au début, il y avait surtout des entreprises déjà sensibles à ces sujets, engagées sur les questions sociales et environnementales, comme la Camif, le Groupe Rocher ou le Crédit Mutuel Arkea », observe Valérie Brisac. « Le profil des entreprises évolue. On voit une volonté de certaines entreprises de s’engager, des dirigeants qui souhaitent créer un cadre pour que les fondements de leur entreprise perdurent dans le temps. D’autres y voient aussi un outil stratégique », assure Aurélie Ghemouri Krief, associée au sein du cabinet de conseil Plein Sens. Elle travaille depuis de nombreuses années sur la responsabilité sociale des entreprises. Clarifier sa mission, c’est se positionner sur un marché, attirer des clients, mais aussi répondre à une forte demande des salariés. La mission est aussi devenue un argument de recrutement. « On a multiplié les candidatures par dix » Chez SOCAPS, le changement est tangible. Cette entreprise d’assistance technique industrielle, présente dans 120 pays, est devenue société à mission en 2021. Son directeur général, Thomas Meyer, ne cache pas son enthousiasme : « Ça a créé une vraie dynamique. On s’est retrouvés autour d’objectifs communs, comme les sujets de parité, de handicap dans l’industrie, de climat ou d’achats responsables… Tout cela guidé par cette mission ». Un choix cohérent avec son fonctionnement coopératif, selon le dirigeant. Le passage en société à mission a eu un effet immédiat. « On a multiplié par dix les candidatures spontanées », affirme-t-il. Dans un secteur industriel où les métiers techniques peinent parfois à recruter, la mission devient un outil d’attractivité pour aller chercher de nouveaux talents. « Les nouvelles générations veulent comprendre pourquoi elles travaillent », soutient-il. « Bien sûr que la question du salaire, est importante. Mais, on voit bien que les salariés ont de plus en plus besoin de donner du sens à leur travail, avoir le sentiment qu’ils agissent pour quelque chose. On parle beaucoup du désengagement des salariés, mais beaucoup de personnes sont aussi contentes de s’engager. C’est donc un plus, pour attirer un certain type de travailleurs », analyse Aurélie Ghemouri Krief. Thomas Meyer nuance : « Tous les salariés ne viennent pas chercher du sens, il ne faut pas fantasmer non plus ». Pour éviter que la mission reste théorique, l’entreprise a revu plusieurs fois sa feuille de route. Une quarantaine d’actions ont été mises en place, certaines encore expérimentales. « On a voulu garder une logique de laboratoire. Certaines idées fonctionnent, d’autres non », confie le dirigeant de SOCAPS. Une transformation qui demande du temps et de l’argent Derrière les discours inspirants et la bonne volonté, la mise en œuvre peut être lourde. « Être société à mission, ce n’est pas juste changer une phrase sur un site internet », insiste Aurélie Ghemouri Krief, qui accompagne des entreprises sur ces sujets depuis plusieurs années. Selon cette consultante, beaucoup de dirigeants découvrent rapidement la complexité du modèle : « Il faut créer un comité de mission, définir des indicateurs, produire un rapport, rendre des comptes », détaille-t-elle. Et surtout arbitrer. « La difficulté, c’est qu’il faut continuer à faire du chiffre d’affaires tout en réduisant ses externalités négatives, son impact ». A Quiberon, Caroline Hilliet Le Branchu en fait l’expérience avec la décarbonation de La belle-iloise. Produire des conserves nécessite des températures très élevées. Or, aujourd’hui, le gaz reste quasiment incontournable. « Les alternatives technologiques ne sont pas encore au niveau. Parfois on sait ce qu’il faudrait faire, mais on ne peut pas encore le faire », résume-t-elle. Une arme contre le greenwashing ? Dans un contexte où les accusations de greenwashing se multiplient, les sociétés à mission se présentent comme un cadre plus crédible. « Le fait d’avoir des audits et des obligations de transparence change beaucoup de choses », estime Valérie Brisac. Le dispositif prévoit même qu’un tiers (ONG, concurrent ou tribunal) puisse contester le statut d’une entreprise si ses engagements semblent fictifs. Pour l’instant, aucun cas emblématique n’a émergé. Mais la pression existe.  « Les entreprises qui franchissent le pas savent qu’elles seront attendues », souligne Aurélie Ghemouri Krief. « Quand on est société à mission, qu’on a fait l’effort d’aller chercher ce statut, que l’entreprise est attendue par les salariés, on sait que la plupart des entreprises qui sautent le pas le font avec honnêteté et l’envie de suivre ce modèle », assure-t-elle avant d’ajouter : « Etre une société à mission, ce n’est pas une fin en soi. Ce qui est important, c’est d’être dans une démarche de réflexion autour de son impact ». Une autre manière de piloter l’entreprise Au fond, ce que transforme la société à mission, c’est peut-être moins l’entreprise elle-même que la manière de la diriger. « Avant, beaucoup de décisions étaient uniquement pilotées par les indicateurs financiers », observe la consultante. « Aujourd’hui, certaines entreprises commencent aussi à intégrer des arbitrages sociaux ou environnementaux dans leur stratégie ». Une évolution qui oblige les dirigeants à penser davantage sur le temps long, parfois au détriment de décisions économiquement plus simples ou plus immédiates. Le mouvement reste encore minoritaire. Et imparfait. Mais pour Caroline Hilliet Le Branchu, une chose est certaine : revenir en arrière semble désormais impossible. « On n’a pas réponse à tout », reconnaît-elle. « Mais au moins, on est obligés de se poser les bonnes questions ».

03 février 2026

Brune Poirson : « La transition écologique est une question de méthode ! »

Ancienne secrétaire d’État à la transition écologique de 2017 à 2020, directrice du développement durable pour le groupe Accor de 2021 à 2025, la quadragénaire a navigué entre le privé et le public tout au long de sa carrière avec un fil rouge : la transition, le développement durable et les modèles économiques qui en découlent sont nos meilleures chances d’être un État souverain, compétitif. Une mission d’autant plus cruciale à un moment où de nombreuses réglementations sont démantelées, et où le contexte géopolitique tend à resserrer les rangs vers une économie du court-terme. Entretien. De vos engagements politiques à vos expériences dans le privé, comme chez Accor, vous avez dédié votre carrière à l’accompagnement de la transition écologique. Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience de ces enjeux et vous a donné envie de vous engager ? Brune Poirson : J’ai grandi en zone rurale, à la campagne. Pour moi, c’était naturel de suivre l’évolution des cycles de la nature, la question ne se posait pas. J’étais entourée d’agriculteurs, l’agriculture était moins mécanisée, encore plus connectée à la nature. Nous voyions directement les drames que représentent une sécheresse, ou trop de pluie. Je n’ai pas eu de déclic en tant que tel, mais plutôt des moments marquants. Je me souviens par exemple de la cantine de mon école : il y avait certains enfants dont on savait qu’ils ne mangeaient qu’à midi, et qui avaient parfois tellement faim qu’ils consommaient même la peau des melons. Ce qui pose des questions sociales, mais aussi environnementales. C’est intolérable de ne pas avoir assez à manger, sans compter que la peau des melons était pleine de pesticides. Ce sont des choses comme ça qui m’ont marquée et qui m’ont donné envie de travailler dans le domaine du développement durable. À l’époque, il y a une vingtaine d’années, c’était un secteur de niche ! J’aurais pu devenir ingénieure, mais ce n’était pas ma vocation. J’ai fait des Sciences politiques, car je savais que je voulais m’engager en politique pour changer les choses. Avec une approche plus systémique, plus transversale. Vous avez passé plusieurs années en Inde, où vous avez occupé des fonctions en politique (gouvernement indien), dans le secteur public (Agence française de développement) et privé (Véolia Water India). Quelle était votre intention en partant ? En effet, je n’y suis pas allée par hasard. Je voulais impérativement passer du temps dans les pays émergents parce que j’avais l’intuition que de nombreuses solutions viendraient de chez eux car ils étaient déjà face à des problèmes que nous allions avoir plus tard. Et qu’il fallait les voir beaucoup plus comme des alliés ou des pays dont il fallait apprendre que l’inverse. J’ai ensuite voulu retourner en politique en France, en passant d’abord par la Kennedy School à Harvard. Il s’est trouvé qu’au même moment, le Emmanuel Macron de 2017 correspondait à mon projet. J’ai fait un an de campagne sur le terrain chez moi, j’ai été élue, et nommée au gouvernement : j’ai décidé de me saisir du sujet de l’économie circulaire, et j’étais en charge des négociations climatiques internationales. À cette période, ni l’État ni les entreprises ne pensaient pertinent de sortir des modes de production linéaire. Certains discours véhiculaient le fait qu’il n’y avait rien à faire, que les entreprises finiraient par s’en saisir. Cela me paraissait aberrant, notamment parce que je voyais ce qu’il se passait en Asie et qu’il me semblait indispensable de s’en saisir pour que la France devienne leader dans le domaine. En plus des questions d’accès aux ressources, notamment aux minerais, aux métaux rares, je voyais aussi que si nous continuions à gérer les choses comme on le faisait, nous allions perdre en compétitivité dans de nombreux secteurs comme le plastique, la mode, l’agroalimentaire… Alors que l’économie circulaire est une occasion d’être souverain, avec une politique industrielle, des emplois locaux, non délocalisables, et un bénéfice pour l’environnement. Vous dites que beaucoup n’en percevaient pas les enjeux, écologiques, économiques, politiques. La loi relative à la lutte contre le gaspillage et pour une économie circulaire a été promulguée en 2020. 5 ans après, où en sont les entreprises françaises dans leur compréhension du changement climatique et de son impact sur leurs modèles ? Je pense qu’elles ont compris que c’était une réalité et qu’il allait falloir s’en occuper sous peine de voir leur rentabilité affectée, même si elles n’avancent pas toutes au même rythme. C’est aux États-Unis, mais une étude du MIT indiquait récemment que quasiment l’intégralité des chefs d’entreprises américains savent qu’à un moment, ils vont devoir délocaliser le siège de leur entreprise ou de leurs filiales majeures. Ils sont conscients qu’ils vont devoir s’adapter. Pour moi, il y a désormais deux questions clés : c’est « quand » et « comment ». C’est vraiment en considérant cela que l’on peut évaluer le degré de compréhension réelle de la transition au sein des entreprises. Or, ce sont ces questions que beaucoup éludent encore. Ensuite, il faut différencier les PME et les ETI d’un côté, et les grandes entreprises de l’autre. Sachant que parmi les grands groupes, il y a vraiment des différences entre ceux qui ont intérêt à transitionner pour leur business model et ceux qui n’en ont pas et qui continuent à privilégier la rentabilité court-terme. Quel a été l’impact dans ce contexte de l’annonce initiale de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) dont le but est d’obliger un panel au départ relativement large d’entreprises à rendre compte de leurs opérations et leurs réponses aux défis environnementaux et sociétaux ? Malheureusement, la CSRD a été déployée au moment de l’arrivée de Trump, et des grands reculs écologiques aux États-Unis. Et au moment aussi, du coup, de l’accentuation des crises géopolitiques. Cela a été très utile pour tous les détracteurs de l’environnement, qui avaient enfin un point solide sur lequel s’appuyer, pour freiner la transition. Cela a représenté une aubaine pour les détracteurs du climat qui avaient été forcés de faire profil bas après le Covid. Il y a également eu une approche trop centrée sur le reporting, alors que le cœur de la CSRD, c’est le plan de transition. C’est se demander comment une entreprise aujourd’hui peut s’organiser pour contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. On ne dit pas qu’il faut tout faire d’un coup, mais qu’il faut un plan. Une vraie réflexion. Ensuite, évidemment, pour faire ce plan de transition, on a besoin d’indicateurs, de transparence… Le problème, c’est que les choses ont été inversées et qu’elle a d’abord été vue comme un reporting, comme un exercice chronophage de collecte de données vide de sens et donc perçu comme inutilement cher. Pour toutes ces raisons-là, je pense que la CSRD a quelque part servi d’excuse pour ceux qui ne voulaient pas avancer. C’était vraiment l’aubaine. Et c’est vrai qu’il est difficile de se poser la question du plan de transition, surtout quand on est un chef d’entreprise et qu’on sait que son mandat dure encore 3-4 ans. On peut se dire qu’avec un peu de chance, ce sera à celui d’après de faire les transformations. C’est différent quand il s’agit d’une question de survie, ce que l’on peut peut-être plus voir dans les entreprises familiales. Certaines ont pris des décisions fortes, comme arrêter de commercialiser des produits qui pourtant représentent un pan très profitable de leur activité. Pour les entreprises cotées, c’est plus difficile peut-être. Elles appartiennent à des actionnaires qui ont souvent des logiques de rentabilité court-termiste. Mais in fine, si on veut que les entreprises évoluent, il faut une régulation forte. Elles ne se saisiront pas d’elles-mêmes sérieusement de la question climatique et de la biodiversité. Le fait que l’application de la CSRD soit reportée de 2 ans et les critères assouplis sont dans ce cadre loin d’aider à changer cela… Ce n’est pas tant le fait que le calendrier soit aménagé qui me pose problème. Qu’on se dise qu’il faut plus de temps pour les PME, les ETI, et même les entreprises cotées, ce n’est pas rédhibitoire, si cela va avec un suivi des progrès de la part du régulateur pour maintenir le mouvement et une pression positive sur les entreprises. Et à mon sens, c’est ça qui manque aujourd’hui. Or, c’est le rôle des responsables politiques, de comprendre où en sont les entreprises, les citoyens, de s’assurer que certes, on rallonge le calendrier, on ralentit la mise en œuvre, mais avec l’assurance que les entreprises sont engagées. Je dis cela parce que c’est un grand classique des politiques publiques environnementales : une échéance est fixée, sur la suppression de tels néonicotinoïdes, pesticides, ou alors l’atteinte de la neutralité carbone par exemple. Et certains acteurs économiques se permettent de ne rien faire pour ensuite aller voir le responsable politique six mois avant la date butoir en disant qu’il sera impossible d’être dans les temps. On recule sans cesse les échéances, et donc l’action. Voilà pourquoi je trouve qu’aujourd’hui, la transition écologique, c’est vraiment une question de méthode. Comment fait-on pour mettre cela en place ? Je suis loin d’avoir toutes les réponses, il faut être humble, mais je pense que ce sont des façons de faire les politiques publiques qui sont très différentes. On le voit très bien d’ailleurs avec la loi Duplomb, où le débat est devenu impossible. Il faut prendre les sujets à un niveau beaucoup plus local, pour sortir de l’idéologie dans laquelle on est complètement pris au niveau national, évidemment. Il faut également un suivi très régulier, un accompagnement. Je crois que le responsable politique n’est pas tant là pour faire passer des lois que pour mettre en cadence, pour s’assurer que la société avance à un bon rythme. C’est comme quand vous faites une promenade dans la montagne, il y a des moments où vous marchez très vite, d’autres où vous ralentissez, mais vous avancez toujours vers votre but. Aujourd’hui, on voit bien qu’on est très loin de ça. Avec la loi Duplomb, par exemple, on est sur des sujets très idéologiques et qui n’ont pas été préparés en amont, atterrissant en toute logique à des blocages. Sauf que quand vous êtes bloqué en matière de transition écologique, étant donné que le réchauffement climatique avance à vitesse grand V, toujours plus rapidement, ça veut dire que vous reculez. Quid alors du recul global sur toutes les législations et réglementations en lien avec l’environnement : critères d’application de la CSRD, mais aussi loi Duplomb, comme vous l’avez évoqué, la Prim’Rénov remise en question… Autant de textes qui laissent penser que la protection de l’environnement et les mesures préventives ne sont plus des préoccupations majeures… Est-ce une défaite ou une opportunité pour innover autrement ? Je pense qu’on assiste à un suicide lent de l’Europe, avec le démantèlement systématique et sans précédent de toute la régulation environnementale. Encore une fois, je pense qu’il y a vraiment une différence entre démantèlement et adaptation du rythme. Autant, comme je vous disais, je pense que c’est compréhensible et qu’il faut parfois savoir aménager le rythme de transformation. Autant démanteler, je pense que c’est criminel. D’abord, tout simplement parce que les conséquences économiques sont majeures. Il y a un coût différé qui est considérable, on le sait très bien. Nicholas Stern a montré combien le coût de l’inaction est beaucoup plus cher que celui de l’action. Il y a un risque tout simplement de perte de compétitivité internationale. Or je suis convaincue que les politiques vertes sont un avantage concurrentiel majeur pour l’Europe, et c’était dans cet esprit-là qu’a été fait le Green Deal. La Chine ne s’y est pas trompée, elle a analysé où elle pouvait avoir un temps d’avance sur l’Europe et sur les pays occidentaux, et elle a vu que c’était dans toutes les technologies de la transition. Si l’on ne fait rien, ce qui va se passer, c’est que nous allons devoir démanteler encore plus notre propre législation environnementale pour protéger une industrie du passé, pour ne pas avoir à être dépendants des technologies vertes chinoises. On marche totalement sur la tête, alors qu’on avait un temps d’avance. C’est vraiment un drame. On le voit aussi avec l’effondrement des investissements fléchés vers la préservation de l’environnement. Cela dépend des études mais il est estimé que c’est quasiment 500 milliards d’euros de déficit annuel d’investissement climatique qui manque en Europe depuis ces changements de régulation. C’est se tirer dans le pied d’un point de vue économique. Ensuite, il y aura des conséquences de ce démantèlement de la législation environnementale, géopolitique et démocratique, qui sont dramatiques. Cela aide, en fait, la montée de tous les populismes anti-écologiques. Le recul environnemental fait le jeu de l’extrême-droite, des lobbies. Cela leur donne raison. On voit très bien qu’il y a une instrumentalisation politique et que là, il y a une manne, c’est une rente et une rampe politique pour les extrêmes. Nous leurs permettons non seulement de conquérir le pouvoir, mais d’y rester ensuite potentiellement longtemps. Enfin, pour moi, la troisième conséquence majeure avec la perte de notre statut potentiel de leader climatique mondial est la perte du leadership européen. Le leadership climatique faisait vraiment partie du soft power de l’Europe. Notre projet après la Seconde Guerre mondiale en Europe était la paix. Aujourd’hui, nous avions besoin d’un deuxième projet, qui est le défi climatique. Même si probablement, à cause de Poutine, la paix reste toujours aussi centrale. Il y avait un projet politique derrière, une façon d’attirer et d’être un continent qui est attractif. Et là, on voit très bien qu’on est en train de le perdre. Voilà pourquoi le démantèlement des normes environnementales est dramatique. Pourtant, l’argument qui est donné est celui de la compétitivité. Oui, mais encore une fois, c’est une compétitivité de courte vue. Et même là, je pense qu’il faudrait demander des comptes aux entreprises. Je ne dis pas que c’est facile, parce qu’on vit dans un monde qui est très difficile, avec une succession de crises et une polarisation sociétale profonde, ainsi qu’une convergence des transformations avec l’IA, la géopolitique, l’environnement, le climat. Mais je trouve qu’on ne peut pas démanteler sans, derrière, demander des comptes aux entreprises : ce démantèlement a-t-il eu des conséquences en termes d’amélioration de leur compétitivité ? Pour le moment, je trouve que c’est une demande qui a été satisfaite sans contrepartie, avec le court terme qui prédomine. Vous avez parlé de suicide lent de l’Europe. Est-ce que la surtransposition des normes européennes en France accélère ou freine l’impact ? Là encore, c’est une question de méthode. Sur-transposer les normes européennes en France peut être une bonne chose parce que cela nous force à avoir un temps d’avance et nous permet d’imposer notre expérience et notre connaissance des choses. Prenez par exemple l’économie circulaire : la loi française a positionné la France comme pionnière et le reste de l’Europe a suivi (interdiction de destruction des invendus, les objectifs de suppression du plastique à usage unique, les responsabilités élargies des producteurs…). Nous avions un coup d’avance qui nous a permis d’avoir la légitimité et la capacité de piloter l’avenir normatif et réglementaire de l’Europe. C’est une bonne chose pour l’influence de la France en Europe. Maintenant, pour d’autres secteurs, comme le secteur agricole, c’est vrai que c’est très difficile. On interdit certains pesticides ou herbicides et pas les pays voisins. Donc, évidemment, c’est perçu comme injuste et punitif. Mais si on accompagne un secteur, si on déploie une méthode, je pense qu’on peut arriver à être en avance en matière de transition agroécologique. C’est ce qu’on a voulu faire pour le glyphosate, par exemple. On a échoué au niveau européen, mais c’était vraiment cet objectif. Je comprends donc que la sur-transposition soit un problème, mais il faut qu’on apprenne à mieux l’accompagner, mieux l’expliquer et mieux valoriser aussi en quoi elle peut donner un leadership à la France. Pensez-vous que, à court et moyen terme, les entreprises traditionnelles vont être bousculées par les entreprises et start-up à impact, dont le nombre a augmenté de 10 % en 2024, selon Bpifrance ? Le réchauffement climatique devient une réalité de plus en plus concrète. Les questions sociales abîment profondément la société, nuisent au climat des affaires, plus généralement, quand vous avez une société violente, divisée. Et donc, dans ce contexte-là, on a besoin de solutions. Et c’est là où en effet toutes les start-ups à impact ont un rôle essentiel, d’autant qu’elles sont souvent rentables.  Tout l’enjeu, évidemment, est d’arriver à mesurer la rentabilité et à développer des indicateurs qui permettent de comparer vraiment les entreprises à impact et les autres. Parce que si vous regardez uniquement la rentabilité financière, forcément, il y en a qui sont plus défavorisés que d’autres. C’est là où tout le travail que font des acteurs comme le mouvement Impact France est vraiment majeur, notamment autour des questions de l’intégration des coûts évités à la société. Il faut également qu’on parvienne à faire adopter plus largement les dividendes climat, un indicateur extra-financier qui mesure l’impact climatique positif d’une entreprise, une preuve de création de valeur climatique. Il y a eu un mouvement, malheureusement nous sommes en phase de recul. En effet, en 2024, une étude d’Ernst & Young a rapporté que les levées de fonds des start-ups françaises avaient baissé de 35 % en un an… Certes, mais il faut quand même dire que beaucoup d’argent a été déversé dans le monde des start-ups, pas forcément toujours à bon escient. Je pense qu’on assiste aussi seulement à une correction de certains excès, avec des investisseurs qui ont beaucoup investi dans la croissance des start-ups plutôt que dans leur rentabilité. Mais je vous rejoins sur le fait que oui, les entreprises à impact ont encore besoin de plus d’investissements justement, pour être plus attractives encore, et c’est pour ça qu’il faut que l’on arrive à valoriser véritablement tous les coûts évités pour la société. J’ai plutôt de l’espoir de ce côté-là, parce que dans un contexte de raréfaction des ressources financières de l’État, les solutions permettant d’éviter de dépenser de l’argent à long terme vont être valorisées. Et c’est clairement ce que permettent de nombreuses entreprises à impact, en investissant, en trouvant des solutions dans la santé, dans le réemploi, dans le bio abordable… Je ne peux pas toutes les citer, même si j’aimerais ! Je pense par exemple, parmi les lauréates Impact 40, aux Alchimistes, qui collectent les déchets alimentaires, à Bene Bono, qui récupère auprès des agriculteurs et livre des produits refusés par les circuits classiques de distribution, ou encore Ipso Santé, un réseau de cabinets médicaux locaux et de proximité. Est-ce à dire que les entreprises – et celles apportant des solutions tangibles – vont prendre un rôle de plus en plus important dans un monde fragmenté ? Ce qui est sûr, c’est qu’on rentre dans le dur de la transition, avec un besoin immense de solutions, portées de plus en plus par des entreprises avec des valeurs dans lesquelles les citoyens peuvent se reconnaître. Mais pour que ces solutions prennent une vraie ampleur je pense qu’il y a encore des freins à dépasser. Le premier, c’est le manque de collaboration, or dans la transition écologique, c’est autour d’elle que se dessinent et qu’émergent les nouvelles façons de faire. Les secteurs – privé, public, associatif – sont encore très silotés et ont beaucoup de mal à travailler les uns avec les autres. Un autre risque que je vois, c’est que dans un monde où toutes les institutions sont un peu remises en question – les institutions étatiques, l’Assemblée nationale, la fonction présidentielle – on voit bien, quand on regarde les enquêtes d’opinion, que finalement l’institution en laquelle les citoyens croient encore beaucoup, c’est leur entreprise. L’effritement de la confiance dans les institutions publiques peut conduire à en espérer beaucoup plus de l’entreprise. Avec le risque de faire peser des attentes colossales sur celles-ci, qui doivent presque parfois se substituer à l’État pour trouver des solutions à tous les niveaux. Mais la mission première d’une firme est de développer des produits bénéfiques, ou a minima les moins nocifs possibles pour la société et l’environnement, et qu’elle peut commercialiser. Projeter trop d’attentes sur sa structure peut créer beaucoup de déceptions et des antagonismes difficiles ensuite à gérer en interne. Prenons un peu d’avance et projetons-nous dans cinq ans. Qu’est-ce que vous avez envie de voir venir ? Évidemment, j’aimerais qu’on se saisisse collectivement beaucoup plus sérieusement de la biodiversité et du vivant. Ensuite, beaucoup plus de collaboration entre les secteurs, entre les pays, par exemple entre la France et les pays émergents, entre les secteurs publics, privés, associatifs, parce que c’est la seule façon de faire émerger des solutions. Le blocage sur la loi Duplomb vient d’un manque de dialogue, d’une absence de compréhension mutuelle et réciproque. J’ai envie de voir émerger de nouvelles façons de collaborer et d’élaborer les politiques publiques sur ces sujets. De plus, évidemment, j’aimerais qu’on arrête de démanteler les normes environnementales, mais je ne pense pas qu’on soit parti pour. Donc, ce que j’aimerais aussi voir émerger, c’est la capacité de tous ceux qui travaillent dans le monde du développement durable à en parler différemment, et à ne pas être moralisateurs. Si on continue à utiliser les mêmes mots et la même façon de parler et d’aborder les choses, alors nous risquons d’être piégés parce que ce sera trop facile pour les extrêmes de nous critiquer en prenant nos mots et en les retournant contre nous. C’est exactement ce que fait Donald Trump aux États-Unis. Je pense qu’il faut que l’on arrive à changer notre façon de parler de la transition pour ne pas tomber dans ce piège-là et être réduits au silence, exclus, voire persécutés. Nous devons changer de discours pour préserver la transition écologique et notre capacité à agir. Et pour cela, il faut que collectivement nous soyons conscients qu’il ne s’agit pas d’une renonciation, mais au contraire d’une tactique pour s’adapter. Et c’est là que l’on pourra ouvrir le champ des possibles !

05 février 2026

La consigne en verre : une vieille idée d’avenir

Depuis le mois de juin dernier, quatre régions de France expérimentent le retour de la consigne en verre dans les supermarchés. Le dispositif doit être généralisé à l’ensemble du pays en 2027. Preuve que la filière est en plein développement, apportant, avec elle, son lot d’enjeux pour les entreprises du secteur. Quand les anciennes générations parlent de la consigne en verre, elles évoquent souvent ces bouteilles de lait qu’elles devaient ramener à l’épicerie contre quelques centimes de francs. Officiellement abandonnée dans les années 1990 au profit de l’emballage à usage unique, la consigne en verre fait actuellement son grand retour en France. Dans une démarche de réduction des déchets et d’émissions de CO2, la filière s’est d’abord construite à l’échelle locale, lancée par des petites entreprises ou portées par des enseignes spécialisées, mais le secteur se structure petit à petit avec à terme des objectifs de réemploi quasi-industriel. Depuis le 12 juin dernier, plus de 80 magasins dans quatre régions françaises – Bretagne, Normandie, Pays de la Loire et Hauts-de-France – ont des emballages réemployables dans leurs rayons. Une initiative du projet « ReUse », lancé en 2023 par l’éco-organisme Citeo, chargé par l’État de gérer le recyclage des emballages ménagers. En octobre 2025, près de 750 supermarchés devraient être concernés. Un projet collectif de la filière Dans ces supermarchés partenaires, les bouteilles en verre consignées sont bien identifiables. Avec leur étiquette violette et orange, elles portent cette inscription : « rapportez-moi pour réemploi ». Une expérimentation menée en lien avec les acteurs du secteur déjà en place. « Nous sommes là pour accompagner ces changements et pour aider les entreprises du secteur à se développer », assure Ana Fernandez Rodriguez, directrice des dispositifs de réemploi chez Citeo. « Par exemple, des entreprises de lavage des contenants en verre existent déjà car elles font ce travail pour des bouteilles de bière ou de vin. L’enjeu, c’est de les aider à monter dans l’industrialisation de leurs activités et dans la qualité quotidienne, pour travailler avec des volumes beaucoup plus importants », ajoute-t-elle. Les plus petites structures de réemploi se posent aussi des questions d’organisation et d’expansion. La production de bouteilles en verre standardisées est la première chose à laquelle a dû penser la société coopérative Revera, au moment de la structuration de sa filière de réemploi en Auvergne-Rhône-Alpes. « Pour qu’une bouteille soit réemployable, il faut qu’elle ait un format standard et une étiquette qui se décolle au lavage. Les fabricants de bouteilles et les imprimeurs doivent donc adapter leur production à cela », explique Stéphane Robert, chargé de communication chez Revera. En 2024, Revera a réemployé plus de 500 000 bouteilles à travers 315 points de collecte. Les ajustements sont nombreux, mais pour que le système de réemploi fonctionne, « il faut qu’il puisse venir épouser au maximum les chaînes de conditionnement et les chaînes logistiques déjà existantes, pour qu’il ait le moins d’impact possible », défend Célia Rennesson, cofondatrice et directrice du réseau Vrac et Réemploi. Pour que le réemploi se développe à grande échelle, l’organisation de la filière se doit d’être collective, selon Stéphane Robert. La société coopérative a par exemple pour projet de s’associer à huit opérateurs du réemploi : « l’objectif, c’est de devenir un interlocuteur unique dans la région pour de grands acteurs d’envergure nationale, et en fonction des besoins, dispatcher le travail aux membres opérationnels. » Implication économique Le dispositif « ReUse » de Citeo doit être généralisé à l’échelle nationale en 2027, date à laquelle 10 % des emballages mis sur le marché devront être issus du réemploi d’après la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC), votée en 2020. À terme, le dispositif devrait permettre de générer 2 milliards d’emballages réemployables, selon Citeo. Ce qui implique également une vraie réorganisation pour les magasins commercialisant des contenants en verre consignés. « Cela ne va pas être différent pour la mise en rayon. En revanche, c’est une vraie logistique au niveau de l’espace pour les magasins qui proposent de la consigne en verre », note Célia Rennesson. Dans le cadre de l’expérimentation de Citeo, les supermarchés doivent être équipés de machines qui récupèrent les emballages vides. « Nous essayons de faire les machines les plus compactes possibles, c’est-à-dire que la plus grande fait un mètre par un mètre », décrit Ana Fernandez Rodriguez. Les magasins doivent libérer dans leur réserve une surface équivalente à une, voire deux palettes, pour stocker les bacs vides qui vont dans la machine et les pleins qui doivent être collectés. « L’objectif ce n’est pas de multiplier le nombre de bacs, mais plutôt que la collecte se fasse soit à des fréquences données, toutes les deux semaines actuellement, soit lorsqu’il y a une demande car la machine est pleine. Dans ce cas-là, l’opérateur a 48 heures pour passer récupérer le verre », détaille-t-elle. Les magasins doivent aussi être équipés de logiciel de caisse adapté. Face à ces enjeux de réorganisation, les collectivités locales sont appelées à s’impliquer. « C’est un vrai changement d’habitude pour elles, car pendant 40 ans, elles ont financé des silos à verre, des filières de recyclage, et là, il faut qu’elles arrivent à détourner un peu du budget recyclage pour soutenir le réemploi », insiste Stéphane Robert. Un enjeu de taille, d’autant que le réemploi présente de réelles perspectives écologiques et économiques. Selon Citeo, par rapport à l’usage unique des emballages en verre, le réemploi produit 4 fois moins de CO2 et d’énergie. Pour ce qui est des emplois, d’après le dernier baromètre économique de la filière du vrac et du réemploi (mai 2024), la création d’emplois pourrait suivre le développement du secteur : « une augmentation des capacités de lavage pour atteindre 100 % pourrait représenter des besoins humains avoisinant + 20 000 emplois directs supplémentaires créés. »

17 mars 2026

Dominique Thillaud – Compagnie des Alpes : “Concilier intérêt écologique et logique économique”

Acteur majeur du monde des loisirs, des grands domaines skiables français au Parc Astérix, la Compagnie des Alpes s’est engagée depuis trois ans dans la réduction de son empreinte carbone. Son objectif : réconcilier intérêt écologique et logique économique. Entretien avec Dominique Thillaud, son Directeur général. Propos recueillis par Réjane d’Espirac Quelle est la spécificité de la Compagnie des Alpes ? Nous sommes un groupe à but lucratif, capitaliste, mais nous nous inscrivons dans un temps long. Contrairement aux entreprises de la Startup Nation, nos activités requièrent une forte intensité capitalistique – nous avons beaucoup d’actifs et d’immobilisations – et une forte intensité humaine – nous employons beaucoup de monde. Notre premier métier, en volume d’activité, ce sont les parcs d’attractions. Le deuxième, c’est l’exploitation des domaines skiables, pour laquelle nous sommes parmi les leaders mondiaux. Depuis 2022, avec l’acquisition de 85% du capital de MMV, nous sommes aussi devenus le deuxième opérateur hôtelier des Alpes. Quel que soit le métier dans lequel nous sommes impliqués, nous investissons à long terme. En octobre 2022, lorsque nous avons engagé 54 millions d’euros dans des actions de réduction de notre empreinte carbone, nous savions que cet investissement visait une rentabilité à dix ans. Quelles raisons vous ont poussé à cet engagement en faveur de l’environnement ? L’écologie n’est pas une opinion ni une idéologie, mais un fait scientifique. Hélas, elle a été prise en otage par des débats politiques ! L’avantage d’une entreprise, c’est qu’elle ne dépend pas des partis : on décide, on fait, on se dote des moyens nécessaires, on obtient des résultats. L’écologie a longtemps été présentée de manière culpabilisante ou punitive ; les citoyens en ont ras-le-bol. Notre but, c’est de montrer qu’on peut œuvrer pour la planète sans brader la qualité et le niveau de vie des Français – voire qu’une stratégie d’entreprise vertueuse peut les améliorer. Nous souhaitons concilier les retombées économiques, la création d’emplois et les bénéfices environnementaux. Qu’en pensent vos actionnaires ? La Compagnie des Alpes est née en 1989 sous l’impulsion de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui détient 42% du capital. Nous sommes aussi cotés en Bourse ; 45% de nos capitaux viennent de là. Nos actionnaires savent qu’une partie des sommes que nous investissons ne sera rentable qu’à moyen ou long terme. En termes de transition écologique, il existe pour une entreprise à vocation économique et lucrative trois bonnes raisons d’agir : la première c’est de considérer que chacun, à son niveau, avec ses leviers, doit essayer de participer à l’effort collectif. La deuxième, c’est de se dire qu’un jour, les clients choisiront leur destination en fonction de sa performance environnementale. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, mais ça peut venir. Alors, les opérateurs comme nous, déjà engagés, seront les mieux placés. Enfin, tôt ou tard, l’empreinte carbone des entreprises donnera lieu à des taxes. Plus nous aurons œuvré en amont, moins nous paieront, et plus nous serons concurrentiels. Quelles mesures emblématiques avez-vous prises ? Désormais, nous communiquons nos résultats annuels en deux valeurs : en euros et en grammes de CO2. Dans les deux cas, nos comptes sont audités par des commissaires indépendants. Notre objectif est que chacun de nos sites ait atteint en scopes 1 et 2 [voir encadré] le net zéro carbone en 2030 – sans aucun achat de compensation carbone. Nous nous sommes dotés de dix engagements, pourvus chacun d’indicateurs de suivi annuels. Parmi eux : privilégier la réduction des gaz à effet de serre, participer à une gestion collective et raisonnée de la ressource en eau, réduire notre impact sur l’utilisation des ressources et la biodiversité en contribuant dès que possible à sa régénération, anticiper les mutations des montagnes françaises  – et des loisirs au sens large – par la mise en place d’un laboratoire d’idées réunissant des personnalités indépendantes d’horizons divers, financer des initiatives à impact positif par la création d’une fondation Compagnie des Alpes, etc. Vous avez également affiché publiquement cinq renoncements… Ils concernent essentiellement le domaine des sports d’hiver. Primo, nous avons renoncé à étendre les domaines skiables. Seules des adaptations ponctuelles et limitées en surface sont désormais considérées. Nous avons aussi cessé l’exploitation de zones que l’évolution climatique rend non-skiables à plus ou moins brève échéance, notamment les zones de basse altitude et les glaciers. Selon les recommandations des études Imp’Act et Climsnow, nous avons abandonné les réseaux de neige de culture sur les zones glaciaires et sur les zones à l’enneigement naturel insuffisant. Et nous avons renoncé à la fabrication de neige à température positive. Ensuite, nous avons cessé d’apporter toute nouvelle assistance technique à la création de projets n’impliquant pas une part majoritaire significative de neige naturelle. En particulier, en dépit d’offres financières mirifiques, nous n’entamons et n’entamerons plus aucune nouvelle collaboration avec la Chine, qui s’est lancée dans la construction d’ici cinq ans de 150 centrales à charbon ; nous ne souhaitons pas apporter notre concours à la construction de Snow Domes fonctionnant à l’énergie fossile. Enfin, nous avons abandonné l’usage des énergies fossiles pour les dameuses et les bus opérés par le Groupe, ainsi que pour les chauffages de nos bâtiments et de nos logements à la montagne. Comment avez-vous procédé ? Les trois quarts des réductions obtenues sont liés au remplacement de l’énergie fossile dans nos chaudières, nos bus et nos dameuses de montagne, par le HVO 100, un carburant utilisant de l’huile de friture usagée, dont une partie provient de nos parcs d’attractions. C’est fantastique : ce qui était un déchet hier est devenu une ressource ! Dommage que ce nouveau carburant soit si taxé en France, car nous avons démontré son efficacité. En l’utilisant à la place du gazole dans les moteurs de nos dameuses, nous avons diminué nos émissions de CO2 de 93%. À Tignes et à Val d’Isère, nos bus sont désormais électriques. Nos résidences hôtelières proposent un dîner végétarien par semaine. Et 30 à 40% de leurs denrées alimentaires sont achetées localement, dans un rayon de moins de vingt kilomètres. Nous avons également mené sur nos sites des travaux d’isolation et de gestion contrôlée des températures. Par exemple, quand les ateliers sont vides entre 22 heures et 5 heures du matin, on peut descendre la température à 12 degrés, puis piloter sa remontée en journée. C’est très efficace. Vous lancez aussi un train de nuit entre Paris et Bourg-Saint-Maurice… C’est une initiative portée par une start-up, avec notre appui. A partir du 19 décembre 2025, et durant tous les week-ends de la saison de ski, un train partira le vendredi soir de Paris pour arriver à Bourg-Saint-Maurice le samedi matin. Il repartira le samedi soir de Bourg-Saint-Maurice pour atteindre Paris le dimanche matin. Cela permettra aux vacanciers de ne pas prendre leur véhicule et de disposer de huit jours pleins de ski, du samedi au samedi. Les familles pourront réserver un compartiment entier, les femmes voyager dans un compartiment dédié. La mobilité intelligente fait partie du scope 3. La mise en place de ce train permet à la fois d’améliorer l’expérience client et de diviser par trois l’empreinte carbone par rapport à un trajet en voiture – et même par huit lorsque nous disposerons d’une locomotive électrique. Le réchauffement climatique fait-il peser une lourde menace sur vos activités ? Comment comptez-vous pallier la raréfaction de la neige ? La Compagnie des Alpes exploite des domaines à haute altitude. La science dispose d’une visibilité sur l’évolution de la situation à cinquante ans. Au-delà, elle ne sait pas s’exprimer. Les stations situées en basse et moyenne montagne vont connaître des situations critiques avant nous. Pour l’instant, nous testons beaucoup de choses, mais nous n’avons pas encore trouvé le modèle économique qui permettra de remplacer les sports de neige. Aujourd’hui, la saison estivale ne représente que 2 à 3% des activités hivernales. Les résidences MMV ouvrent l’été, mais cela représente seulement 10% de leur chiffre d’affaires. Sans les profits réalisés l’hiver, on ne finance pas les activités proposées en été. Comment remplacer à terme les huit milliards de PIB que représente le ski chaque année pour le département de la Savoie ? Je ne sais pas encore, mais nous continuons de chercher. Ces évolutions ont-elles un impact sur vos métiers et sur vos équipes ? Nous faisons toujours les mêmes métiers, mais différemment. L’expérience que nous offrons à nos clients, ce n’est pas juste de se déplacer en télécabine – c’est la montagne, c’est l’inclusion dans la nature. Il est de notre devoir de sauvegarder la qualité de cette expérience. Désormais, le critère de l’empreinte carbone est inclus dans toutes nos décisions. Au sein de l’entreprise, l’enjeu passionne tout le monde. Les salaires de nos cadres ont une part variable, indexée aux résultats environnementaux. Idem pour nos emprunts bancaires, dont les taux d’intérêt varient en fonction de notre atteinte des objectifs environnementaux. Plus globalement, lorsqu’on donne un sens à ce que l’on fait, en résonance avec les tendances sociétales, on crée un regain de motivation. Cela booste les résultats économiques et le bien-être au travail. D’ailleurs, nous avons pris la décision de donner des actions du Groupe à nos salariés et de consacrer chaque année au moins 2% de nos investissements à l’amélioration de leur qualité de vie au travail. Quels résultats avez-vous d’ores et déjà obtenus ? Quand je suis arrivé à la tête de la Compagnie des Alpes, une journée skieur, c’était 1400 grammes de CO2, en scopes 1 et 2. En décembre 2024, c’était descendu à 220 grammes de CO2. En comparaison, un kilo de pommes françaises en scopes 1 et 2, c’est 330 grammes – et une mangue importée par avion, 11,7 kg ! Idem dans le secteur des parcs d’attractions : cette année, une journée visiteur, c’est environ 450 grammes de CO2. En 2021, c’était quatre fois plus. Les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises peuvent-ils jouer un rôle d’accélérateurs ? Nous n’avons pas attendu leur attribution pour agir. On les annonce “sobres et durables”. Nous verrons bien quelle expression cela prendra. Sans doute les Jeux bénéficieront-ils aux sites sur lesquels ils se tiendront. De notre côté, il n’y a rien que nous ferons pour les Jeux que nous n’aurions pas fait sans les Jeux. Afin d’améliorer vos pratiques, êtes-vous en concertation avec d’autres acteurs de votre domaine d’activité à l’étranger ? Nous avons lancé début 2025, avec ceux qui le souhaitent, une alliance des opérateurs européens de domaines skiables (Global Sustainable Ski Alliance). Il y a des Suédois, des Italiens, des Autrichiens, des Allemands, des Suisses, et même un Néo-Zélandais. Notre but est d’échanger sur nos meilleures pratiques, afin d’être de plus en plus vertueux. Par exemple, le lancement de notre train de nuit les intéresse, de même que nous nous intéressons aux accords passés dans certains pays entre les domaines skiables et les opérateurs de trains régionaux. Comment cela fonctionne-t-il, est-ce duplicable en France ? Un opérateur européen a co-développé des motoneiges électriques avec un constructeur. Nous en avons acheté quelques-unes et les testons. De notre côté, nous avons beaucoup investi en recherche et développement sur un projet de dameuse 100% électrique, dont le premier prototype industriel circulera au mois de mars 2026. D’ici dix ans, on devrait n’avoir pratiquement plus aucune dameuse thermique. Que deviendront vos huiles de friture usagées, si vous ne les utilisez plus pour vos dameuses ? Elles pourraient servir de carburant à l’aviation durable. Vu les efforts fournis, pourriez-vous adopter le statut d’entreprise à mission ? Nous nous sommes déjà dotés publiquement d’une raison d’être et d’engagements forts. Je suis plus intéressé par le label B Corp, qui répond de manière holistique aux standards les plus élevés en matière environnementale, mais aussi sociale et sociétale. Le domaine des Arcs / Peisey Vallandry a obtenu la certification B Corp en 2023. C’est le premier gestionnaire de domaine de montagne en Europe à l’obtenir.

31 mars 2026

Face à l’ultra fast-fashion, le secteur de la seconde main veut se battre

Depuis 2018, le marché des vêtements de seconde main a explosé. En Europe, il devrait atteindre 26 milliards d’euros en 2030 contre 15,9 milliards aujourd’hui selon une étude de la Fédération de la Mode Circulaire. Ce secteur économique est cependant menacé par la production massive de vêtements d’ultra fast-fashion. Depuis quelques mois, l’ultra fast fashion est partout. Les marques Shein et Temu submergent les réseaux sociaux avec leur publicité, envahissent les rayons des friperies, des ressourceries et des dressing Vinted. Fin 2025, Shein s’est même installé au BHV Marais à Paris et dans des magasins Galeries Lafayette (Dijon, Reims, Grenoble, Angers et Limoges). Causant un scandale médiatique national et le départ de nombreuses marques, historiquement distribuées par ces enseignes. L’augmentation du nombre de vêtements issus de la fast-fashion est un phénomène qu’observe quotidiennement Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France : « Nous croulons sous les dons, mais des dons de mauvaises qualités, assure-t-elle. Ces vêtements ne sont pas chers du tout et les clientes et clients qui les consomment les considèrent comme jetables. Ils les achètent, les porte une fois puis s’en débarrassent, voire ne les portent pas du tout. » La durée de vie moyenne d’un vêtement Shein est de 65 jours selon l’association En mode climat. Résultat, les boutiques sont souvent débordées, manquent de bénévoles pour trier et n’arrivent plus à mettre en valeur les produits de qualité. La trop grande quantité des produits de fast-fashion met aussi en grande difficulté la filière de collecte. Cet été, le Relais – réseau qui collecte, tri et recycle les vêtements usagés – a par exemple tenu une grève de dix jours pour dénoncer un manque de subventions face à une quantité de vêtements à recycler de plus en plus importante. Chaque année, 270 000 tonnes de textiles sont collectées en France selon le rapport 2023 de Refashion : 60 % des produits triés sont revendus en fripe, dont 90 % à l’étranger. Un modèle économique menacé Shein fabrique un million de vêtements par jour selon une analyse de l’ONG Les Amis de la Terre, soit 15 000 à 20 000 tonnes de CO2 émises quotidiennement. Ces vêtements sont vendus à très bas coûts : des t-shirts à 5 euros ou des robes à 7 euros. « Nous vendons à prix solidaire pour que ça s’écoule facilement, mais un article vendu un euro sur Shein, on ne va pas le vendre 3 euros ! On va l’afficher au même prix voire un peu moins cher », assure Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Une vraie problématique pour le secteur de l’économie sociale et solidaire. « Il y a naturellement un abaissement des prix de vente moyens, un abaissement des paniers moyens et donc un abaissement aussi des revenus pour le secteur de la seconde main. Sans volume et sans collaboration, tout au long de la chaîne de valeur, pas de rentabilité », déplore Maxime Delavallée, président de la Fédération de la Mode Circulaire qui regroupe plus de 250 acteurs du secteur. Si les dons auprès des associations, ressourceries et autres boutiques solidaires sont de moins en moins qualitatifs, c’est aussi lié à la vente en ligne. « La propension à revendre ses vêtements est 2 à 3 fois plus élevées chez les personnes qui consomment de l’ultra fast-fashion », commente Boris Descaregga, directeur associé de l’Observatoire de la société et de la consommation. Vinted capte aujourd’hui 90 % des consommateurs qui passent par internet pour leurs achats de vêtements d’occasion selon une étude de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publié en juin 2025. « Les deux tiers des vendeurs sur les plateformes comme Vinted ne consomment pas du tout d’occasion », assure-t-il. L’argent gagné via la revente de vêtements de seconde main sert dans 50 % des cas à racheter d’autres vêtements, peut-on lire dans l’étude de l’Ademe. « On pourrait décider que la cagnotte ne peut être utilisée que sur le site. Cela permettrait de créer une espèce de circularité uniquement sur des vêtements de seconde main », propose Boris Descaregga. Certains sites de revente de vêtements de seconde main ont, eux, décidé de bannir certaines marques. Le site de revente de mode de luxe Vestiaire Collectif a, par exemple, interdit la vente et l’achat de 30 marques considérées comme néfastes pour l’environnement, dont Zara, Gap, Mango, H&M ou encore Uniqlo. Spirale consumériste Les acteurs du secteur de la seconde main veulent sensibiliser la population. Oxfam, par exemple, a lancé au mois de septembre sa campagne « Septembre en seconde main » où il incite les consommateurs à ne rien acheter neuf. « On sensibilise nos clients, aussi bien ceux qui viennent faire des dons que ceux qui viennent acheter. Les responsables de magasin et les bénévoles discutent avec eux pour leur faire comprendre les enjeux environnementaux de la seconde main », raconte Julie Lannoy, responsable des magasins solidaires d’Oxfam France. Un travail que mène également la Fédération de la mode circulaire. « On voit que la substitution d’un achat de première main par un achat de seconde main va permettre d’aller réduire drastiquement l’impact environnemental. Créer un nouveau jean représente 7 500 litres d’eau. Assurer la création d’une nouvelle collection de t-shirts, c’est plusieurs centaines de kilos de CO2. C’est important que les consommateurs soient au courant », assure Maxime Delavallée. La Fédération a d’ailleurs contribué à l’élaboration de la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile. Adopté par l’Assemblée nationale en mars 2024 puis par le Sénat en juin 2025, le texte est toujours en attente d’application, faute d’un accord définitif entre les deux chambres et d’un gouvernement stable. La proposition de loi prévoit notamment d’imposer aux entreprises de vente en ligne d’ultra fast-fashion d’informer les acheteurs sur leur impact social et environnemental des produits, d’interdire la publicité pour ces marques ou encore de taxer les petits colis expédiés de l’étranger. « Le contrôle de cette manière de production doit être encadré davantage, de telle sorte à ce que les acteurs du réemploi puissent s’appuyer sur des vêtements de bonne qualité et améliorer ainsi les unités économiques de tous les acteurs de la chaîne de valeur », insiste Maxime Delavallée qui propose également que les malus affectés aux nouvelles productions qui ne respectent pas les normes environnementales et sociales définies par la loi permettent d’investir dans la mode circulaire. « Il faut que ça permette de renforcer les programmes circulaires de certaines enseignes (seconde main, réparation, location, etc.), les recrutements dédiés à l’économie circulaire, de travailler au recyclage et au réemploi. »

Lutter contre le burn-out agricole par le collectif

11 juin 2026

Burn-out agricole : et si travailler à plusieurs changeait (vraiment) la donne ?

Alors que la détresse psychologique des agriculteurs reste massive en France, certains font le choix de s’installer en collectif pour tenter de rendre le métier soutenable. Mutualisation du travail, partage de la charge mentale et des coûts financiers, remplaçabilité : ces fermes à plusieurs promettent de rompre avec l’isolement et l’épuisement. Témoignages et analyses. Le lundi matin, dans cette ferme maraîchère biologique située sur la commune de Curis-au-Mont-d’Or, au Nord de la métropole lyonnaise, personne ne travaille. Pas de récolte, pas de tracteur à l’aube. « C’est non-négociable », sourit Thibault Herreman, 36 ans, l’un des trois associés du GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) Le Boule d’Or, installé en bord de Saône. Ici, les semaines dépassent rarement les quarante heures, les congés sont planifiés, les week-end tournants, et l’été, quand la chaleur devient trop lourde, le travail se concentre le matin. Une organisation qui leur tient à cœur, dans un monde agricole où l’épuisement est devenu la norme. En France, un agriculteur se suicide tous les jours, selon la Mutualité sociale agricole (MSA). Les exploitants agricoles présentent un risque de suicide supérieur de 20% à celui du reste de la population active. Isolement, surcharge de travail, pression économique, aléas climatiques, injonctions administratives : la détresse psychologique agricole est désormais documentée, mais les réponses structurelles restent limitées.  « Travailler 70 heures par semaine, ne pas prendre de vacances pendant des années, être seul face aux décisions, c’est malheureusement le quotidien d’un grand nombre d’agriculteurs », observe Maëla Naël, agricultrice au sein de la Ferme des Folaisons, ferme collective dans le Morbihan. Après avoir quitté son emploi en Ile-de-France, elle s’est engagée dans un projet collectif et a écrit un guide pratique consacré à ces formes d’organisations, nourri de nombreux échanges avec des agriculteurs et agricultrices partout en France. Selon elle, le burn-out agricole n’est pas une succession de drames individuels, mais le symptôme d’un système. « L’agriculture s’est énormément individualisée. Les fermes ont grossi, les agriculteurs ont moins de voisins, moins d’entraide informelle. On demande à une ou deux personnes de porter seules une charge de travail, de décisions et de risques considérables », relate-t-elle. Les chiffres abondent dans ce sens. D’après la MSA, près d’un exploitant sur trois présente des signes de détresse psychologique. Un chiffre très certainement sous-estimé. La confusion entre vie professionnelle et vie personnelle est fréquente, notamment en élevage, où les astreintes sont quotidiennes. « Quand on est seul, il n’y a pas de sas pour décompresser », résume Maëla Naël. La précarité économique est l’une des causes de ce mal-être. En 2020, selon les chiffres de l’INSEE, 17,7% des exploitants agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4% pour l’ensemble de la population. Les maraîchers, les éleveurs ovins et caprins ainsi que les éleveurs de bovins font partie des filières les plus fragiles.  « La pression économique, la peur de ne pas rembourser un emprunt, reposent sur très peu d’épaules » ajoute Maëla Naël. Le collectif, entre nécessité et désir de rupture C’est précisément pour ne pas affronter cette réalité seuls que Thibault Herreman et ses deux associés, Félix (34 ans) et Joseph (29 ans), ont choisi de s’installer ensemble. « Aucun de nous n’envisageait une installation en solo. Ce n’était pas le projet, ni humainement, ni en termes de charge de travail », raconte Thibault. Depuis le 1er janvier 2021, ils exploitent 7 hectares de maraîchage biologique, dont deux cultivés, avec vente directe à la ferme et sur les marchés. A l’année, trois associés, un salarié en CDI et deux saisonniers. « S’installer à plusieurs, c’est une manière de rendre le métier soutenable à long terme », assure l’agriculteur. Un constat partagé par Céline Riolo, codirectrice de la coopérative Les Fermes Partagées, créée fin 2021 par et pour des fermes collectives. « Les fermes collectives étaient sur-sollicitées par des porteurs de projet qui voulaient s’installer à plusieurs, sans avoir les outils pour le faire. Il y avait un vrai besoin de formation, d’accompagnement et de mise en réseau », explique-t-elle. Pour elle, le phénomène dépasse largement l’effet de mode. « Quand j’interviens dans les écoles d’ingénieurs agronomes, une très grande majorité d’étudiants se projettent aujourd’hui dans ces installations collectives. Ils ne veulent pas reproduire le modèle de leurs parents. Il y a une rupture assumée avec les schémas traditionnels », fait savoir Céline Riolo. Travailler à plusieurs : un quotidien transformé Au GAEC Le Boule d’Or, chaque début de semaine commence par une réunion. Les tâches sont listées, réparties selon les affinités et la charge de travail : production, administratif, travaux annexes, réparations, marchés. « On travaille très rarement de manière isolée. Même pour des tâches répétitives comme le désherbage, on est ensemble. Ça change énormément l’ambiance », explique Thibault. Les jours de récolte – le mercredi et le vendredi – mobilisent toute l’équipe. Tomates, aubergines, choux, poireaux, melons ou patates douces sont lavés, préparés et conditionnés collectivement. « Être à plusieurs, ça permet aussi de s’amuser. La convivialité fait partie du travail. D’ailleurs, c’est un de nos critères essentiels lorsqu’on recrute : la bonne entente dans l’équipe », confie Thibault Herreman. Surtout, le collectif rend possible ce qui reste rare en agriculture : le repos. « De novembre à début mars, on ne travaille ni le lundi, ni le vendredi après-midi. On a six semaines de vacances par an, avec un système de roulement pour les marchés le week-end ». Dans ce GAEC, les semaines dépassent rarement 40 heures. « On s’organise pour avoir des temps de travail hebdomadaires raisonnables. Si on a de la trésorerie, on préfère embaucher plutôt que s’épuiser. Seuls, ce serait impossible », soutient l’agriculteur. Pour Maëla Naël, cette capacité à se remplacer est absolument centrale. « On peut partir sans que tout s’effondre. Psychologiquement, c’est énorme », assure la spécialiste des fermes collectives. Cette capacité à lever le pied constitue une rupture majeure avec la norme agricole. Dans de nombreuses exploitations individuelles, l’idée même de s’arrêter quelques jours reste impensable, faute de solution de remplacement ou par crainte de pertes économiques. Le collectif introduit une forme de sécurité psychologique. Une charge mentale partagée mais déplacée Pour autant, le collectif n’est pas une solution magique. « Le travail reste difficile. Mais il y a moins de sentiment de solitude », nuance Céline Riolo. « Être plusieurs permet de ne pas être seul face aux décisions d’investissement, aux aléas climatiques, aux accidents de la vie. Si quelqu’un se casse une jambe, la ferme peut continuer, et cela ne met pas en péril l’ensemble de l’exploitation. Si la récolte d’une activité est mauvaise, on peut se rabattre sur d’autres ateliers ». Cette solidarité a cependant un revers. « Décider ensemble combien d’heures on travaille, comment on se rémunère, si on investit ou non, etc, ce sont des sujets lourds, générateurs de tension », souligne Maëla Naël qui a échangé avec bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices installés en collectif. Dans les fermes dites « communes », où recettes et charges sont mutualisées, les enjeux sont encore plus élevés : bénéfices et risques sont partagés. Au GAEC Le Boule d’Or, les associés ont anticipé ces difficultés. « S’associer, c’est un peu comme se mettre en couple », sourit Thibault. Résultat : deux réunions de médiation par an avec un tiers, et un accompagnement professionnel pour mieux comprendre les tempéraments de chacun, prévenir les conflits et apprendre à connaître leurs forces et leurs faiblesses. « On discute de sujets, cela nous permet de dénouer des tensions, d’exprimer des choses pas facile à exprimer dans le courant de nos semaines. Et puis, on se remet en question. Par exemple, on a appris que ce n’est pas parce que l’autre a une autre manière de fonctionner que c’est moins bien », résume Thibault Herreman. Cet accompagnement, c’est aussi le cœur de métier de Céline Riolo. « Les collectifs qui durent sont presque toujours accompagnés sur le volet humain, pour apprendre à communiquer, se confier. On n’est pas formés à coopérer, dans un système qui valorise historiquement la compétition. Investir dans l’humain est souvent vu comme secondaire, alors que c’est ce qui fait tenir une ferme collective sur la durée », souligne la codirectrice des Fermes Partagées. La question de la gouvernance apparaît ici centrale. Tous les collectifs ne fonctionnent pas de la même manière : certains reposent sur une forte horizontalité, d’autres sur une répartition plus marquée des rôles. « Il n’existe pas de modèle idéal », insiste Céline Riolo. « Ce qui compte, c’est que les règles soient explicites et discutées régulièrement. » Sans ce cadre, les conflits latents peuvent s’installer et fragiliser l’ensemble du projet. Un rempart contre le burn-out, mais pas une réponse systémique Le collectif agit surtout comme un amortisseur. Il permet de repérer et d’anticiper les signaux faibles de l’épuisement, de partager la santé mentale, de rendre le travail plus soutenable. Mais il ne règle pas tout. « Le collectif ne supprime pas les causes structurelles du mal-être agricole : prix bas, endettement, normes, aléas climatiques », rappelle Céline Riolo. « C’est une solution parmi d’autres. Notre intention n’est pas que toutes les fermes deviennent collectives, mais de reconnaître que ce mouvement existe et de l’accompagner. Surtout que tout le monde n’est pas fait pour travailler en collectif ». Sans parler des freins institutionnels qui restent nombreux. Banques, dispositifs, d’aides, politiques d’installation : les modèles collectifs sont encore mal intégrés. « Certaines fermes coopératives sont même coupées de certaines aides agricoles. Il y a un vrai travail d’adaptation du cadre juridique et des politiques publiques à mener », confie Maëla Naël. Vers une agriculture plus robuste, et plus humaine Partout en France, les fermes collectives se multiplient. La coopérative Les Fermes Partagées acompagne aujourd’hui plus d’une trentaine de projets collectifs par an, essentiellement en Auvergne-Rhône-Alpes. Certaines fermes vont jusqu’à rassembler 25 personnes, et permettent de recréer du lien social. C’est le cas de la ferme La Clé des Sables, à Saint-Lattier, dans le sud de l’Isère, où neuf associés ont repris en 2020 une exploitation de près de 43 hectares pour y développer de nombreux ateliers (fruits, légumes, plantes aromatiques et médicinales, noix, céréales, farines, pains, huiles, etc). Ils ont également développé une programmation culturelle et un lieu de vie ouvert sur ce village de 1 500 habitants. « Par le collectif, l’entraide, on recrée du lien au sein de la ferme mais aussi dans le village entier », sourit Céline Riolo. « Tout cela rend plus robuste face aux aléas de la vie – humains, économiques, climatiques », ajoute-t-elle. Pour Thibault Herreman, l’enjeu est aussi symbolique. « Montrer que c’est possible d’être bien en agriculture. Que ce métier, aussi exigeant soit-il, n’est pas condamné à broyer celles et ceux qui le font vivre », soutient l’agriculteur de 36 ans. Les fermes collectives ne sauveront sans doute pas, à elles seules, un monde agricole en crise. Elles ne prétendent pas offrir une solution miracle, elles expérimentent, tâtonnent, parfois échouent. Mais elles ouvrent un espace de réflexion précieux sur l’organisation du travail, la place du collectif et la santé mentale en agriculture. Elles esquissent une autre manière de faire : travailler ensemble, pour ne plus s’abîmer seuls.  

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